A. L'ÉGLISE S'APPELLE « FRATERNITÉ »

Prenons la peine d'analyser deux auteurs qui usent volontiers du mot « Fraternité » pour désigner l'Église :
- un Latin, du milieu du 3e siècle : CYPRIEN ;
- un Grec, du 3e quart du 4e siècle : BASILE.
En classant les divers emplois qu'ils font du mot « Fraternité », essayons de dégager les types de sujets à propos desquels ce nom est utilisé.

A1. CYPRIEN DE CARTHAGE (évêque de Carthage en Afrique de 248 à 258)

• Dans ses Traités : voir le livre L'Église-Fraternité, p. 83-87.
• Dans ses Lettres :
       - dans les salutations finales :
                   « Saluez la Fraternité » (Lettres 29, 1, 2 et 32, 1, 3)
                   « … toute la Fraternité » (5, 2 ; 26, 1, 4 et 34, 4, 2)
                   « … toute la Fraternité en mon nom » (18, 2, 2 et 19, 2, 3)
                   « … bien de ma part la Fraternité qui est avec vous » (14, 4)
       - dans le corps des Lettres :

4, 5, 1, à l'évêque Pomponius : « Veille donc, frère très cher, à ce qu'il n'y ait pas d'indisciplinés qui soient dévorés et périssent, en dirigeant autant que possible la Fraternité par des conseils salutaires et en conseillant chacun pour son salut. »

11, 3, 2 : « Les maux présents ne se seraient pas abattus sur les frères, si la Fraternité avait vécu dans un esprit d'unité. »

16, 2, 1 : « Ce n'est plus le moment de faire semblant d'ignorer, lorsque certains d'entre vous trompent notre Fraternité. »

18, 1, 1 : « Il est ou utile ou nécessaire au bon gouvernement de notre Fraternité que je sois instruit par vous de ce qui est à faire. »

20, 2, 1 : « Ce que j'ai fait, les lettres vous le disent… Conseils au clergé, exhortations aux confesseurs, représentations aux exilés quand il le fallait, appels à toute la Fraternité pour la persuader d'implorer la miséricorde divine. »

38, 2, 1 à propos d'un jeune lecteur qui a subi la torture : « Il s'est fait entendre là à l'étonnement de la foule qui l'environnait, il est indiqué qu'il se fasse entendre ici à la joie de la Fraternité. »

39, 2, 3, à propos du confesseur Celerinus : « Elles sont grandes, elles sont admirables, les choses que l'on pourrait raconter de son énergie et de son courage à la Fraternité. »

39, 5, 1 à propos de chrétiens persécutés : « … pour que les frères, ne voyant rien de plus élevé au point de vue de l'honneur, rien de plus abaissé par l'humilité, toute la Fraternité se mette à leur suite et marche comme eux. »

41, 1, 1 : « J'ai toujours eu en vue et en tête le salut de toute notre Fraternité et la préservation du troupeau, comme la charité l'exige. »

43, 2, 2 : « Mais c'eût été trop peu pour eux d'avoir corrompu certains confesseurs, et cherché à élever contre les évêques de Dieu une portion de la Fraternité divisée : c'est à perdre les lapsi que s'applique maintenant leur perfidie empoisonnée. »

45, 4, 2 : « (Les lettres) retraceront l'ordre et la suite de toute cette affaire ; et de cette manière tant chez vous que chez nous, la Fraternité sera informée. »

46, 1, 1, à Maxime et autres confesseurs : « Vous avez souvent vu, très chers, à la manière dont je parlais dans mes lettres, combien j'avais pour vous de respect comme confesseurs, combien d'affection comme Fraternité unie : faites donc, je vous prie, bon accueil et confiance à la lettre présente. »

46, 1, 3 : « Je vous en prie, que cette division condamnable de notre Fraternité ne continue pas ; mais plutôt, vous souvenant de votre confession et de la tradition divine, revenez à votre Mère. »

46, 2, 2 : « Notre unanimité et notre concorde ne doivent pas être rompues. Nous ne pouvons pas quitter l'Église, sortir et aller à vous : c'est à vous de revenir à l'Église-Mère et à votre Fraternité. »

51, 1, 2 : « C'est à bon droit qu'à leur retour, ils ont été accueillis avec grande joie et par le clergé et par le peuple, par la Fraternité tout entière. »

52, 2, 3, au pape Corneille : Novat « par esprit d'opposition et de cabale, a fait, sans ma permission et à mon insu, un diacre de Felicissimus, son satellite ; puis, passant à Rome, avec le souffle de la tempête qu'il porte avec lui, il a provoqué chez vous des troubles de même espèce et aussi graves, détachant violemment du clergé une partie du peuple fidèle, et rompant le lien de la concorde dans une Fraternité où régnaient la parfaite cohésion et l'amour réciproque. »

55, 7, 2 : « Je n'ai d'abord communiqué avec aucun des lapsi, alors qu'il y avait encore moyen pour le lapsus de recevoir, non seulement le pardon, mais encore la couronne. Mais ensuite, comme le réclamait la nécessité de maintenir la concorde du collège (des évêques) et de rassembler la Fraternité et de guérir ses blessures, j'ai cédé à la nécessité des temps et considéré le devoir d'aviser au salut d'un grand nombre. »

55, 11, 2, à propos d'un des évêques qui avaient consacré Novatien : « Une grande partie du peuple fidèle s'était éloignée avec Trofime. Or Trofime revenait à l'Église, il donnait satisfaction ; il avouait, en demandant pardon, son erreur passée ; il satisfaisait encore et montrait une humilité parfaite en ramenant à l'Église la Fraternité qu'il en avait récemment détournée. »

55, 28, 1 : « O dérision visant à dépouiller la Fraternité, ô piège à faire tomber des malheureux qui pleurent, ô enseignement vain et inopérant d'institution hérétique : exhorter à la pénitence pour satisfaire, et ôter à la satisfaction son efficacité médicinale ! »

58, 1, 1 : « J'avais pensé, frères très chers, et voulais, si les affaires et le temps le permettaient, aller en personne, selon le désir que fréquemment vous aviez exprimé, auprès de vous, pour encourager de mes paroles la Fraternité. »

58, 4, 1 : « Et que personne, frères très chers, en voyant notre peuple mis en fuite par la crainte de la persécution, et dispersé, ne se trouble de ne plus trouver la Fraternité rassemblée et de ne plus entendre les évêques les instruire. »

59, 5, 2 : « Si, conformément aux enseignements divins, toute la Fraternité obéissait (à l'évêque qui tient pour un temps la place du Christ), personne ne remuerait d'intrigues contre le sentiment du collège des évêques, personne n'oserait, après le jugement de Dieu, l'approbation du peuple, l'accord des évêques, s'établir juge non des évêques, mais de Dieu ; personne ne déchirerait l'Église du Christ en rompant le lien de l'unité. »

59, 15, 4 : « La douleur de la Fraternité s'est trouvée justifiée par le fait que tel ou tel qui, malgré l'avis contraire et l'opposition du peuple, avait été reçu grâce à ma facilité, est devenu pire qu'auparavant, et n'a pu rester fidèle à la pénitence, parce que la pénitence avec laquelle il était venu n'était pas sincère. »

59, 16, 3 : « Je pardonne tout et je fais abstraction de beaucoup (de torts), car j'ai le souci et le désir de rassembler la Fraternité. »

59, 20, 2 : « Je sais que là, notre Fraternité, défendue par votre prudence et tenue en éveil par sa propre vigilance, ne saurait se laisser prendre et tromper par les hérétiques. »

60, 1, 1, au pape Corneille : « Comme il n'y a entre nous qu'une Église, qu'un esprit uni et qu'une concorde indivise, quel évêque ne se réjouirait de la gloire d'un autre évêque comme d'une gloire propre à lui-même, et quelle est la Fraternité qui ne serait partout heureuse de voir des frères dans la joie ? »

60, 1, 2 : « Le courage de l'évêque marchant le premier s'est montré publiquement, l'union de la Fraternité qui le suit a été visible. »

61, 1, 1, au pape Lucius : « Et maintenant, nous ne vous félicitons pas moins, vous, vos compagnons et toute la Fraternité, de ce que la même gloire et les mêmes louanges vous accompagnent… »

61, 4, 1 : « Ici, la Fraternité commence à comprendre ce que sera la joie de la venue du Christ. »

61, 4, 2a : « Mes collègues et moi et toute la Fraternité, nous vous envoyons cette lettre à notre place, frère très cher, et faisant représenter notre joie par ce message, nous venons vous offrir nos devoirs de charité. »

61, 4, 2b à propos du pape Lucius persécuté : « La victime qui donne à la Fraternité un exemple de courage et de foi ne doit être immolée qu'en présence des frères. »

62, 3, 1 en réponse à un appel des diocèses voisins de Carthage qui avaient subi des razzias : « C'est en pensant à tout cela, d'après votre lettre, et en faisant l'objet de douloureuses réflexions, que notre Fraternité, unanimement (omnes), promptement, allègrement, généreusement, a fourni (contulerunt) une contribution pécuniaire pour l'envoyer aux frères qui en ont besoin. »

62, 4, 1 : « … sachant de science sûre que notre Église et toute la Fraternité d'ici supplient Dieu pour que de nouvelles catastrophes n'arrivent pas. »

62, 4, 2 : « Pour que vous ayez présents à l'esprit dans vos prières nos frères et nos sœurs qui ont fait promptement et allègrement une œuvre si nécessaire. »

63, 15, 1 : « Dans les persécutions la Fraternité a moins d'ardeur à souffrir avec le Christ. »

63, 16, 1 : « Quand nous dînons, nous ne pouvons convoquer le peuple à notre table pour célébrer en présence de toute la Fraternité la vérité du sacrement. »

65, 4, 2 : « Si Fortunatien oublie son crime par suite d'un aveuglement diabolique, ou bien se fait le ministre et le serviteur du diable pour tromper la Fraternité, en persévérant dans son égarement présent, faites tout ce que vous pouvez pour détourner de l'erreur, parmi les ténèbres que répand la fureur du diable, l'esprit des frères. »

66, 5, 1 : « Depuis six ans la Fraternité est restée sans évêque, le peuple sans chef, le troupeau sans pasteur, l'Église sans pilote, le Christ sans représentant, Dieu sans prêtre. »

67, 5, 2 : « C'est par le suffrage de toute la Fraternité et le jugement des évêques (présents ou ayant écrit leur avis) que l'épiscopat a été déféré à Sabinus. »

80, 2 : « Je vous prie de vouloir bien porter ces nouvelles à la connaissance de nos autres collègues, afin que partout leurs exhortations puissent soutenir la Fraternité et la préparer au combat spirituel. »

Lettres envoyées à Cyprien :

8, 2, 1-2 (lettre du clergé de Rome adressée en 250, lors d'une vacance du siège papal, aux prêtres de Carthage) : « Il serait très dangereux de ne pas exhorter nos frères à demeurer inébranlables dans la foi, car alors, ils donneraient tête baissée dans l'idolâtrie et la Fraternité serait ruinée radicalement (ne […] funditus eradicetur fraternitas) […]. Nous n'abandonnons pas la Fraternité (non deserentes fraternitatem), mais nous exhortons ses membres à rester solides dans la foi. »

49, 2, 3 (lettre du pape Corneille s'adressant en 251 « à Cyprien son frère » à propos des pénitents réconciliés) : « Il était logique de communiquer toute cette affaire aux fidèles, afin qu'ils vissent rentrés dans l'Église ceux-là même qu'ils avaient vus si longtemps avec douleur errer çà et là. Quand leurs dispositions furent connues, une grande partie de la Fraternité accourut (magnus fraternitatis concursus factus). Il n'y avait qu'une voix pour rendre grâces à Dieu ; la joie qui remplissait les cœurs s'exprimait en larmes ; on embrassait les convertis comme s'ils avaient été délivrés du cachot le jour même. »

CYPRIEN DE CARTHAGE : Lettre 63
(trad. - modifiée - du chanoine Bayard, CUF, Paris 1961, t. II, p. 199-213)

CYPRIEN A CECILIUS, SON FRERE, SALUT.

Je sais bien, frère très cher, que la plupart des évêques que Dieu a daigné préposer dans le monde entier aux Églises chrétiennes observent la vérité de l'évangile, et l'enseignement du Seigneur, et ne s'écartent pas de ce que le Christ notre Maître a prescrit et fait Lui-même, pour adopter des nouveautés. Certains, pourtant, soit ignorance, soit simplicité d'âme, n'observent pas dans la consécration du calice du Seigneur ou dans sa distribution au peuple chrétien, ce que Jésus Christ notre Seigneur, et notre Dieu, l'Auteur et le Docteur de ce sacrifice, y a observé et enseigné. J'ai donc pensé faire chose pieuse et nécessaire à la foi en vous écrivant à ce sujet, afin que, si quelqu'un était encore dans cette erreur, voyant la lumière de la vérité, il revienne au point de départ et à l'origine de l'enseignement dominical. N'allez pas croire, frère très cher, que ce que nous vous écrivons vienne de nous et soit chose humaine que nous prenions sur nous, en suivant un mouvement de notre propre volonté; non, nous avons trop le sentiment du peu que nous sommes pour ne pas nous tenir toujours dans une réserve humble et modeste. Mais quand c'est Dieu qui inspire et qui commande, il faut bien qu'un serviteur obéisse à son maître, et tous l'excuseront, parce qu'il ne s'arroge rien qui ne lui revienne, obligé qu'il est de craindre d'offenser son maître en ne faisant pas ce qui lui est prescrit.

Sachez donc qu'il nous a été commandé d'avoir, dans l'oblation du calice, à garder la tradition, et à ne point faire autre chose que ce que le Seigneur a fait le premier, en offrant avec un mélange de vin et d'eau le calice qui est offert en sa mémoire. Quand le Christ dit : "Je suis la vraie vigne", (Jn 15,1) le Sang du Christ n'est pas de l'eau, à coup sûr, mais du vin. Il ne peut paraître, que le Sang du Christ, par lequel nous avons été rachetés et vivifiés, soit dans le calice lorsqu'il n'y a pas de vin, attendu que le vin représente le Sang du Christ, annoncé par des figures et des témoignages de toutes les Écritures.

La Genèse en effet nous offre aussi un signe précurseur de ce mystère et une figure typique de la Passion du Seigneur dans l'histoire de Noé. Il but du vin, il s'en enivra, il se dépouilla de ses vêtements dans sa maison; il resta couché sur le dos, les cuisses nues, a découvert; cette nudité fut remarquée par le second de ses fils, qui la fit connaître au-dehors, mais elle fut voilée par l'aîné et le plus jeune, et le reste qu'il n'est pas nécessaire de rappeler. Il suffit de retenir que Noé, présentant une figure de la réalité à venir, n'a pas bu de l'eau, mais du vin et a ainsi préfiguré la passion du Seigneur.

De même nous trouvons dans l'histoire du prêtre Melchisédech une figure prophétique du mystère du sacrifice du Seigneur. L'Écriture dit : "Et Melchisédech, roi de Salem, offrit le pain et le vin. Or il était prêtre du Très-Haut, et il bénit Abraham." (Gn 14,18). Que Melchisédech, fût une figure du Christ, c'est ce que révèle dans les psaumes l'Esprit saint parlant au nom du Père et disant au Fils : "Je t'ai engendré avant l'étoile du matin. Tu es prêtre pour l'éternité selon l'ordre de Melchisédech" (Ps 109,3). Cet ordre se réfère à ce sacrifice, et a son point de départ dans ce fait que Melchisédech fut prêtre du Très-Haut, qu'il offrit le pain et le vin, qu'il bénit Abraham. Qui en effet fut plus prêtre du Très-Haut que notre Seigneur Jésus-Christ, qui offrit un sacrifice à Dieu son Père, le même que Melchisédech avait offert, à savoir le pain et le vin, c'est-à-dire son corps et son sang ? Et dans la personne d'Abraham cette bénédiction regardait notre peuple. Car si Abraham a cru Dieu, ce qui lui fut imputé à justice, quiconque croit à Dieu, et vit de la foi, est trouvé juste; longtemps d'avance, il est béni et justifié dans le fidèle Abraham, comme le montre la parole de l'apôtre Paul : "Abraham crut à Dieu et cela lui fut imputé à justice." Vous voyez donc que ceux qui sont de la foi sont les fils d'Abraham. L'Écriture prévoyant que Dieu justifierait les nations par la foi, annonça à Abraham que toutes les nations seraient bénies en lui. Donc ceux qui sont de la foi ont été bénis avec le fidèle Abraham" (Gal 3,6-9). Aussi trouvons nous dans l'évangile que des enfants d'Abraham naissent des pierres, c'est-à-dire sont tirés des nations. De même, en louant Zachée, le Seigneur dit : "Le salut est venu aujourd'hui à cette maison, parce que celui-ci est lui aussi un fils d'Abraham" (Lc 19,9). Ainsi donc, pour que le grand prêtre Melchisédech, dans la Genèse, puisse régulièrement bénir Abraham, il y eut d'abord l'image du sacrifice consistant dans l'oblation du pain et du vin. Et le Seigneur achevant et consommant le sacrifice symbolique, offrit le pain et le calice avec du vin, et Celui qui est la plénitude de toutes choses a réalisé ce que cette figure annonçait.

Par Salomon aussi, l'Esprit saint montre le type du sacrifice du Seigneur, en faisant mention de la victime immolée, du pain, du vin et aussi de l'autel et des apôtres : "La sagesse dit-il, a construit une maison, et l'a soutenue de sept colonnes. Elle a immolé ses victimes, elle a mêlé dans le cratère le vin à l'eau et dressé sa table. Puis elle a envoyé ses serviteurs, invitant à haute voix à venir puiser à son cratère : Celui qui est sans instruction, qu'il vienne vers moi, disait-elle. Et à ceux qui manquent de sens elle disait : Venez manger de mes pains et buvez le vin que j'ai mêlé pour vous" (Pro 9,1-5). Il parle de vin mêlé, c'est-à-dire il annonce prophétiquement le calice du Seigneur mêlé d'eau et de vin; et ainsi il apparaît que la passion du Seigneur a réalisé ce qui avait été prédit.

La bénédiction de Juda eut aussi la même signification, et une figure du Christ y fut tracée : il devait être loué et adoré de ses frères; frapper le dos de ses ennemis en fuite des mains dont il porta la croix et vainquit la mort; il est lui-même le lion de la tribu de Juda, il se couche et dort dans sa passion, puis se lève, et est l'espoir des nations. A quoi l'Écriture divine ajoute ceci : "Il lavera son manteau dans le vin, et son vêtement dans le sang de la grappe" (Gn 49,11). Quand on parle du sang de la grappe, que fait-on, sinon de montrer que le vin représente le sang du calice du Seigneur ?

De même encore, en Isaïe, l'Esprit saint fait la même attestation au sujet de la Passion du Seigneur : "Pourquoi tes habits et tes vêtements sont-ils rouges, comme après la foulée d'un pressoir trop plein d'un raisin que l'on a pressé" ? (Is 63,2). Est-ce que l'eau peut rougir les vêtements, ou bien, dans le pressoir, est-ce de l'eau que l'on foule aux pieds ou que l'on exprime en pressant ? Évidemment il est fait mention du vin, afin que par le vin on entende le Sang du Christ, et que soit annoncé par les prophètes ce que le calice du Seigneur a réalisé. On parle aussi de pressoir, ou l'on foule et où l'on presse, parce que, de même qu'on ne peut boire du vin, sans qu'auparavant on ait foulé et pressé des grappes, ainsi nous ne pourrions boire le Sang du Christ, si le Christ n'avait été foulé et pressé d'abord, et n'avait bu le premier au calice, pour provoquer à y boire ceux qui croient en Lui.

D'autre part, toutes les fois que l'eau est nommée seule dans les saintes Écritures, c'est le baptême qui est annoncé, comme nous le voyons en Isaïe : "Ne vous souvenez plus, dit-il, de ce qui a précédé, et ne pensez plus aux événements passés. Voici que je fais des choses nouvelles qui paraîtront bientôt, et vous les verrez. Je ferai un chemin dans le désert; de l'eau, dans un endroit qui n'en a pas, abreuvera ma race choisie, le peuple que j'ai formé pour moi afin qu'il publie mes louanges." (Is 43,18-21). Dieu a prédit en cet endroit par son prophète que chez les Gentils, dans les lieux qui manquaient d'eau auparavant, il en coulerait en abondance, qui abreuverait la race choisie de Dieu, c'est-à-dire ceux que la génération par le baptême aurait faits enfants de Dieu. De même, il est encore prophétisé et prédit que les Juifs, s'ils ont soif et cherchent le Christ, boiront chez nous, c'est-à-dire obtiendront la grâce du baptême. "S'ils ont soif, dit-il, dans le désert, il leur amènera de l'eau, il en fera jaillir du rocher, le rocher s'ouvrira, l'eau coulera, et mon peuple boira" (Is 48,21). C'est ce qui s'accomplit dans l'évangile; quand le Christ, qui est le rocher, est ouvert par le coup de la lance durant sa Passion. C'est Lui d'ailleurs qui faisant comprendre ce qu'a prédit le prophète, s'écrie : "Si quelqu'un a soif,qu'il vienne et qu'il boive. Celui qui croit en Moi, de son sein comme dit l'Écriture, couleront des fleuves d'eau vive" (Jn 7,37-39). Et pour qu'il fût encore plus manifeste que ce n'est pas du calice, mais du baptême, que parle en cet endroit le Seigneur, l'Écriture ajoute : "Il dit cela de l'Esprit que devaient recevoir ceux qui croyaient en Lui". Or, c'est par le baptême que l'on reçoit le saint Esprit, et quand on est ainsi baptisé et qu'on a reçu le Saint-Esprit, on boit alors seulement le calice du Seigneur. Que personne ne s'inquiète de ce que, en parlant du baptême, l'Écriture divine dit que nous avons soif et que nous buvons, puisque le Seigneur dit aussi dans l'évangile : "Heureux ceux qui ont soif et faim de la justice" (Mt 5,6) parce que ce que l'on prend avec une soif avide, on le prend en plus grande plénitude et abondance. De même en un autre endroit le Seigneur dit : "Quiconque boira de cette eau-ci, aura soif de nouveau. Mais celui qui boira de l'eau que je donnerai n'aura plus jamais soif" (Jn 4,13-14). Ces seules paroles montrent que ce qui est annoncé c'est le baptême de l'eau du salut, qu'on ne prend qu'une fois et qu'on ne réitère pas. Le calice du Seigneur, lui, on en a toujours soif et il est toujours bu dans l'Église.

Il n'est d'ailleurs pas besoin de longuement argumenter, frère très cher, pour prouver que sous le nom d'eau, c'est le baptême qui a toujours été signifié, et que nous devons ainsi le comprendre, puisque le Seigneur venant en ce monde a fait voir la réalité du baptême et du calice en commandant que cette eau de la foi, l'eau de la vie éternelle fût donnée aux croyants dans le baptême, et en nous apprenant d'autre part, avec l'autorité de son exemple, à mêler dans le calice le vin et l'eau. En effet, à la veille du jour de sa Passion, prenant le calice Il le bénit et le donna à ses disciples en leur disant : "Buvez-en tous. Ceci est le sang du testament, qui sera offert pour un grand nombre en rémission des péchés. Je vous le dis : Je ne boirai plus de ce produit de la vigne, jusqu'au jour où Je boirai du vin nouveau dans le royaume de mon Père" (Mt 26,28-29). Où nous trouvons que le calice que le Seigneur offrit était mêlé, et que ce qu'il appela sang était du vin. Par là on voit que le Sang du Christ n'est pas offert, si le vin manque dans le calice, et que le sacrifice du Seigneur n'est pas régulièrement célébré si notre oblation et notre sacrifice ne répondent pas à la passion. D'autre part, comment boirons-nous du vin nouveau, produit de la vigne, avec le Christ dans le royaume de son Père, si dans le sacrifice de Dieu le Père et du Christ nous n'offrons pas du vin, et ne mêlons pas le calice selon la tradition du Seigneur ?

Le bienheureux apôtre Paul, choisi de Dieu, envoyé par lui et établi prédicateur de la vérité évangélique, dit la même chose dans son évangile : "Le Seigneur Jésus, dans la nuit où on Le livrait, prit le pain, rendit grâces, le rompit et dit : Ceci est mon Corps, qui est pour vous. Faites ceci en mémoire de Moi. Semblablement, après le repas, Il prit le calice en disant : Ce calice est la nouvelle alliance en mon Sang. Faites ceci toutes les fois que vous le boirez en mémoire de Moi. Toutes les fois en effet que vous mangerez ce pain, et boirez ce calice, vous proclamez la Mort du Seigneur, jusqu'à ce qu'Il vienne" (1 Cor 11,23-26). Que s'il est prescrit par le Seigneur, confirmé et redit par son apôtre, de faire, toutes les fois que nous boirons le calice en mémoire du Seigneur, ce qu'a fait le Seigneur Lui-même, nous constatons que nous n'observons pas ce qui nous a été recommandé, si nous ne faisons pas nous aussi ce que le Seigneur a fait, si nous ne nous en tenons pas à l'enseignement divin, en mêlant le calice. Or, qu'il ne faille pas s'écarter des préceptes évangéliques, et que les disciples doivent pratiquer à leur tour ce que le maître a fait et enseigné, c'est ce qu'en un autre endroit le bienheureux apôtre enseigne avec plus de vigueur et de force : "Je m'étonne, dit-il, que vous quittiez si tôt celui qui vous a appelés à la grâce, pour aller à un autre évangile, bien qu'il n'y en ait pas d'autre; mais c'est qu'il y a des gens qui vous troublent, et qui veulent changer l'évangile du Christ. Mais si quelqu'un, fût-ce nous-même ou un ange du ciel, vous annonçait autre chose que ce que nous vous avons annoncé, qu'il soit anathème. Je vous l'ai dit déjà et je vous le redis : Si quelqu'un vient vous annoncer autre chose que ce que vous avez appris, qu'il soit anathème" (Gal 1,6-9).

Ainsi donc ni l'apôtre lui-même, ni un ange du ciel ne peut annoncer ni enseigner autre chose que ce que le Christ a enseigné et que ses apôtres ont annoncé : je me demande alors d'où a bien pu venir l'usage, contraire à l'enseignement évangélique et apostolique, d'offrir comme on le fait en certains endroits, de l'eau dans le calice du Seigneur, puisque à elle seule l'eau ne peut représenter le Sang du Christ. La même figure est aussi exprimée par le saint Esprit dans les psaumes quand il fait mention du calice du Seigneur et dit : " Votre calice qui enivre est tout à fait excellent" (Ps 22,6). Un calice qui enivre est à coup sûr mêlé de vin : l'eau n'enivre personne. Le calice du Seigneur enivre comme, dans la Genèse, Noé s'enivra en buvant du vin. Mais l'ivresse qui vient du calice et du Sang du Seigneur n'est pas semblable à l'ivresse que donne le vin profane. Aussi quand l'Esprit saint eut dit dans le psaume : "Ton calice enivrant", il ajouta "il est vraiment excellent". Le calice du Seigneur en effet enivre de telle façon qu'il laisse la raison; il amène les âmes à la sagesse spirituelle; par lui chacun revient du goût des choses profanes à l'inteIligence des choses de Dieu; enfin, de même que le vin vulgaire délie l'esprit, met l'âme au large et bannit toute tristesse, de même l'usage du Sang du Seigneur, et de son calice salutaire ôte le souvenir du vieil homme, donne l'oubli de la vie profane de naguère, et met à l'aise, en y versant la joie de la divine Bonté, le coeur triste et sombre qu'accablait auparavant le poids des péchés. Mais il ne peut produire cet heureux effet sur celui qui le boit dans l'Église du Seigneur, que si on le boit tel que l'a institué le Seigneur Lui-même.

Comme nous bouleversons tout et allons droit contre la pratique du Maître ! Lui, aux noces, a changé l'eau en vin, et nous, nous changeons le vin en eau, alors que ce miracle symbolique doit nous instruire et nous avertir d'offrir plutôt du vin dans le sacrifice du Seigneur ! Car, parce que la grâce spirituelle avait manqué chez les Juifs, le vin manqua aussi : la maison d'Israël est la vigne du Dieu des Armées. Le Christ enseignant et montrant que le peuple des nations succédait aux Juifs, et que nous prenions par le mérite de la foi la place qu'ils avaient perdue, changea l'eau en vin, c'est-à-dire signifia qu'aux noces du Christ et de l'Église, les Juifs ne bougeant pas, c'était plutôt le peuple des nations qui allait venir en foule ! Les eaux en effet signifient les peuples, comme le déclare l'Écriture divine dans l'Apocalypse : "Les eaux que vous avez vues, et où s'assied cette courtisane, sont les peuples et la foule et les groupes des nations de langues diverses" (Ap 17,15). C'est ce que nous voyons représenté aussi dans le mystère du calice.

En effet, comme le Christ nous portait tous, qu'il portait nos péchés, nous voyons que l'eau figure le peuple, le vin le Sang du Christ. Quand donc dans le calice l'eau se mêle au vin, c'est le peuple qui se mêle avec le Christ, et la foule des croyants qui se joint et s'unit à celui en qui elle croit. Ce mélange, cette union du vin et de l'eau dans le calice du Seigneur est indissoluble. De même l'Église, c'est-à-dire le peuple qui est dans l'Église et qui fidèlement, fermement, persévère dans la foi, ne pourra jamais être séparée du Christ, mais Lui restera attachée par un amour qui des deux ne fera plus qu'un. Mais quand on consacre le calice du Seigneur on ne peut offrir l'eau seule, pas plus qu'on ne peut offrir le vin seul. Car si l'on offre le vin seul, le Sang du Christ est présent sans nous; si l'eau est seule, voilà le peuple sans le Christ. Au contraire quand l'un est mêlé à l'autre et que, se confondant, ils ne font plus qu'un, alors le mystère spirituel et céleste est accompli. Le calice du Seigneur n'est donc pas plus la seule eau ou le vin seul, sans mélange des deux, que le Corps du Seigneur ne peut être la farine seule ou l'eau seule sans le mélange des deux et sans leur union pour composer du pain. Par là encore se trouve figurée l'unité du peuple chrétien : de même que des grains multiples réunis, moulus et mêlés ensemble, font un seul pain, ainsi dans le Christ qui est le pain du ciel, il n'y a, sachons-le bien, qu'un seul corps, avec lequel notre pluralité est unie et confondue.

Il n'y a donc pas lieu de penser, frère très cher, que l'on doive suivre l'usage de certains, qui ont pensé jadis que l'on devrait offrir de l'eau seulement dans le calice du Seigneur : il n'y a qu'à se demander qui ils ont eux-mêmes suivi. Car, si dans le sacrifice que le Christ a offert, on ne doit suivre que le Christ, nous devons immédiatement obéir, et faire ce que le Christ a fait et prescrit de faire, puisqu'Il dit Lui-même dans son évangile : "Si vous faites ce que Je vous prescris, Je ne vous appellerai plus mes serviteurs, mais mes amis" (Jn 15,14-15). Et que le Christ doive être seul écouté, c'est ce que le Père proclame du haut des cieux : "Celui-ci est mon fils bien-aimé, en qui J'ai mis mes complaisances; écoutez-Le" (Mt 17,5). Par conséquent, si c'est le Christ seul qui doit être écouté, nous ne devons pas faire attention à ce qu'un autre avant nous peut avoir pensé qu'il fallait faire, mais à ce que le Christ, qui est avant tous, a fait le premier. Ce n'est pas, en effet, une coutume humaine, mais la Vérité divine qu'il faut suivre, car le Seigneur parlant par la bouche du prophète Isaïe dit : "C'est en vain qu'ils Me rendent un culte, enseignant des doctrines et des préceptes humains" (Is 29,13). Et le Seigneur de nouveau, dans l'évangile, répète le même reproche : "Vous rejetez le commandement de Dieu pour établir votre tradition" (Mc 7,9). Dans un autre endroit, Il dit encore ceci : "Celui qui aura enfreint le plus petit de ces commandements, et aura enseigné de même manière, sera le plus petit dans le royaume des cieux" (Mt 5,19). Il n'est donc pas permis d'enfreindre les moindres des commandements du Seigneur. A combien plus forte raison, quand il s'agit de commandements si importants, si graves, si directement liés au mystère de la Passion du Seigneur et de notre rédemption, n'est-il pas permis de les fouler aux pieds, ou d'en faire autre chose que ce que le Seigneur a établi, en les changeant pour une tradition humaine. Car si le Christ Jésus notre Seigneur et notre Dieu est Lui-même le grand prêtre de son divin Père, et S'est offert lui-même le premier à ce Père en sacrifice, à coup sûr, le prêtre remplit le rôle du Christ qui fait ce que le Christ a fait, et il n'offre à Dieu le Père, dans l'Église, la vérité et la plénitude du sacrifice, qu'autant qu'il l'offre comme il voit que le Christ Lui-même l'a offert.

C'est d'ailleurs renverser toute véritable discipline religieuse que ne pas observer fidèlement ce qui est divinement prescrit : à moins que l'on ne craigne, au sacrifice du matin, d'exhaler l'odeur du Sang du Christ en sentant le vin. C'est ainsi que les frères, dans la persécution ont moins d'ardeur à souffrir comme le Christ, en apprenant à rougir de son Sang dans les sacrifices. Pourtant le Seigneur dit dans son évangile : "Qui aura rougi de Moi, le Fils de l'homme rougira de lui" (Mc 8,38). Et l'Apôtre dit de son côté : "Si je plaisais aux hommes, je ne serais pas le serviteur du Christ" (Gal 1,10). Et comment pourrions-nous répandre notre sang pour le Christ, si nous rougissons de boire le Sang du Christ ?

Serait-ce que quelqu'un s'en laisserait imposer par cette considération que, tout en paraissant n'offrir que de l'eau le matin, cependant quand nous nous réunissons pour le repas du soir, nous offrons un calice où il y a de l'eau et du vin ? Mais, quand nous dînons, nous ne pouvons convoquer le peuple à notre table pour célébrer en présence de toute la fraternité le mystère de vérité. Mais, dira-t-on, ce n'est pas le matin, c'est après le repas du soir, que notre Seigneur a offert le calice. Est-ce donc après le repas du soir que nous devons nous réunir, au sacrifice du Seigneur, afin de pouvoir ainsi offrir le calice mêlé ? Le Christ devait offrir, vers la fin du jour, afin de signifier par l'heure même du sacrifice le déclin et le soir du monde, suivant ce qui est écrit dans l'Exode : "Toute l'assemblée des enfants d'Israël l'immolera vers le soir" (Ex 12,6). Et aussi dans les psaumes : "L'élévation de mes mains est le sacrifice du soir" (Ps 140,2). Mais nous, nous célébrons la résurrection du Seigneur le matin.

Et parce que nous faisons mention de sa Passion dans tous nos sacrifices (la Passion du Seigneur est en effet le sacrifice que nous offrons), nous ne devons rien faire d'autre que ce qu'il a fait. L'Écriture nous recommande, toutes les fois que nous offrons le calice en mémoire du Seigneur et de sa Passion, de faire ce qu'il est constant que le Seigneur a fait. Si l'un ou l'autre de nos prédécesseurs, frère très cher, a pu, par ignorance ou simplicité d'âme, ne pas faire et observer ce que le Seigneur par son exemple et son enseignement nous a commandé, c'est son affaire; la divine Bonté peut pardonner à sa simplicité. Mais nous, nous serons sans excuse, nous qui, maintenant, sommes avertis de par le Seigneur. Il nous faut donc offrir son calice de la manière qu'Il l'a offert, et envoyer à ce sujet des lettres à nos collègues, afin que partout la loi évangélique, la tradition dominicale soit observée, qu'on ne s'écarte pas de ce que le Seigneur a recommandé et fait Lui-même.

Dédaigner plus longtemps ces recommandations et persévérer dans une erreur, est-ce autre chose qu'encourir le blâme du Seigneur : "Pourquoi enseignes-tu mes préceptes et as-tu mon alliance à la bouche, toi qui détestes mon enseignement, et jettes mes paroles derrière toi ? Si tu voyais un voleur, tu courais avec lui, et tu faisais cause commune avec les adultères" (P 49,16-18). Exposer en effet les préceptes du Seigneur, et son alliance, et ne point faire ce qu'a fait le Seigneur, qu'est-ce autre chose que rejeter sa parole, mépriser son enseignement et commettre des vols et des adultères, non matériels, mais spirituels, en dépouillant de leur vérité évangélique les paroles et les actes de notre Seigneur, en corrompant et adultérant les préceptes divins ? C'est ce qu'écrit Jérémie : "Qu'y a-t-il, de commun, dit-il, entre la paille et le froment ? Voilà pourquoi je m'élèverai, dit le Seigneur, contre les prophètes, qui dérobent mes paroles à leur prochain, et séduisent mon peuple par leurs mensonges et leurs erreurs" (Jr 23,28; 30,32). Dans un autre endroit, on lit encore chez le même Jérémie : "Elle a commis l'adultère, dit-il, avec le bois et la pierre, et, en toutes ces choses, elle n'est point revenue à moi" (Jer 3,9-10). Nous devons veiller avec un soin et une inquiétude religieuse à ce que ce reproche de vol et d'adultère ne tombe pas sur nous. Car, si nous sommes les évêques de Dieu et du Christ, je ne vois pas quel autre guide nous devons suivre que Dieu et le Christ. Ne dit il pas dans l'évangile : "Je suis la lumière du monde. Celui qui Me suivra ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie" (Jn 9,17). Donc, pour ne point marcher dans les ténèbres, nous devons suivre le Christ et observer ses préceptes, puisqu'en un autre endroit, envoyant ses apôtres, Il dit : "Tout pouvoir m'a été donné dans le ciel et sur la terre. Allez-donc, et enseignez tous les hommes, les baptisant au nom du Père, du Fils et du saint Esprit, leur apprenant à observer tout ce que Je vous ai commandé." (Mt 28,18-20). Donc, si nous voulons marcher dans la lumière du Christ, ne nous écartons pas de ses préceptes et de ses recommandations. Rendons-Lui grâce de ce qu'Il veut bien, tout en nous instruisant sur ce que nous devons faire à l'avenir, nous pardonner nos erreurs involontaires dans le passé, et de ce que, son second avènement étant proche, il daigne bénignement et généreusement illuminer nos coeurs de la lumière de la vérité.

Il appartient donc à notre piété, et à la crainte de Dieu que nous avons au coeur, frère très cher, en même temps qu'à notre rang et au devoir de notre dignité épiscopale, de garder la tradition dominicale en mêlant le vin et l'eau dans l'oblation du calice, et de corriger suivant l'avertissement qu'il nous donne l'erreur qui semble avoir été commise par quelques-uns, afin que quand il viendra dans l'éclat de sa Gloire et de sa Majesté divine, Il nous trouve gardant ce qu'Il a recommandé observant ce qu'Il a enseigné, faisant ce qu'Il a fait. Je souhaite, frère très cher, que vous vous portiez toujours bien.

A2. Textes de Basile : non disponibles

B. L'EGLISE EST FRATERNITE EN CHRIST

B1. ARISTIDE D'ATHENES (Grèce, vers l'an 125) : Apologie 15, 4-6 ; SC 470

"Ce que les chrétiens ne veulent pas que les autres leur fassent, ils ne le commettent à l'égard de personne. Ceux qui sont affligés, ils les consolent et s'en font des amis. Leurs ennemis, ils leur font du bien. Quand aux esclaves, aux servantes et aux enfants – si l'un ou l'autre d'entre eux en a – ils les persuadent de devenir chrétiens par l'amour qu'ils ont envers eux. Et lorsqu'ils le sont devenus, ils les appellent 'frères' sans distinction. […]

Entre eux, il n'y a pas de mensonge, mais ils s'aiment les uns les autres. Ils ne détournent pas leur regard des veuves, et ils délivrent l'orphelin de celui qui lui fait violence. Celui qui possède donne sans réserve à celui qui ne possède pas. Lorsqu'ils voient un réfugié, ils l'introduisent dans leurs demeures et s'en réjouissent comme d'un vrai frère. En effet, ce ne sont pas leurs frères selon la chair qu'ils appellent ainsi, mais leurs frères en esprit et en Dieu".

B2. TERTULLIEN (Tunisie, en 197) : Apologétique, 39, 8-10 ; Budé, p. 83

"Quant au nom de 'frères' par lequel nous sommes désignés, s'il fait déraisonner les païens, c'est seulement, je crois, parce que, chez eux, tout nom de parenté est donné par le droit de la nature, notre mère commune – même si vous n'êtes guère des hommes, puisque vous êtes de mauvais frères ! Mais à combien plus forte raison appelle-t-on et considère-t-on comme frères ceux qui ont reconnu comme Père le même Dieu, qui se sont abreuvés du même Esprit de sainteté, et qui, sortis du même sein de l'ignorance, ont vu luire avec émerveillement la même lumière de vérité ! Mais peut-être nous regarde-t-on comme frères moins légitimes, parce qu'aucune tragédie ne déclame au sujet de notre fraternité, ou encore parce que nous usons en frères du patrimoine qui, chez vous, brise également la fraternité".

B3. UN EVEQUE EGYPTIEN (vers l'an 230) : Lettres aux vierges, I, 11, 10 et 12, 2

"Ce charisme que tu as reçu de la part du Seigneur, mets-le au service des spirituels, des prophètes, de ceux qui savent que ce que tu dis vient du Seigneur, pour l'édification de la 'Fraternité en Christ', en toute humilité et douceur, et que c'est bon et utile aux hommes. C'est une chose bonne et utile à la 'Fraternité en Christ' de visiter les malades et de prier sur eux d'une prière agréable à Dieu et pleine de foi".

B4. HILAIRE DE POITIERS (Gaule en 360) : Sur la Trinité, XI, 15 , SC 462

Hilaire appuie sa réflexion sur la parole du Christ ressuscité à Marie-Madeleine (Jn 20, 17) et se demande alors :

"Faut-il penser qu'il a des frères en tant que Dieu, ou en tant que serviteur ? Et notre être corruptible a-t-il une communauté quelconque avec lui selon qu'il est habité par la plénitude de la divinité, pour que nous soyons considérés comme ses frères en tant qu'il est Dieu ?"

Hilaire fait alors appel au Ps 21, 23 cité par Hb 2, 12 : 'Je ferai connaître ton nom à mes frères…', afin de montrer en quel sens 'le Dieu monogène a des frères' :

"Tout au long de ce psaume, il avait annoncé d'avance, par l'Esprit prophétique, les mystères de sa passion ; et, s'il a des frères, c'est forcément en vertu de l'Economie qui lui a fait subir cette passion. L'Apôtre aussi a connu ce 'mystère des frères en lui' (sacramentum in eo fratrum) en tant que Lui est 'premier-né d'entre les morts' (Col 1, 18) ; il le proclame alors 'premier-né d'une multitude de frères' (Rm 8, 29). S'il est donc le premier-né d'une multitude de frères, c'est en tant qu'il est premier-né d'entre les morts. Et puisque le mystère de la mort est dans le corps, le 'mystère de la fraternité' (sacramentum fraternitatis) aussi est dans la chair. Dieu a donc des frères du fait de la chair, parce que 'le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous' (Jn 1, 4). Par contre, le Dieu Monogène, en tant que Monogène, n'a pas de frères".

B5. ATHANASE D'ALEXANDRIE (Egypte, vers 340-370) : Fragment copte sur la vie en Christ ; Lefort, CSCO 151, p.  110

"Mes frères, vous qui participez à la bienheureuse vocation (cf. Hb 3, 1) à laquelle nous avons été appelés pour devenir fils de Dieu et frères de Notre Seigneur Jésus Christ, il nous faut remercier en tout temps Celui qui nous a appelés et rendus dignes de cette vocation. Il ne nous suffit pas seulement de plaire au Seigneur comme serviteurs, mais encore d'être des frères dignes de Celui qui nous a conféré la fraternité, et des fils dignes de Celui qui nous a reçus au rang de fils. Servons-le donc volontiers et aimons-le".

B6. ASTERIUS (Syrie-Palestine, fin du 4e siècle) : M. Richard, Asterii sophistae, hom. 17, 7-8

"Seigneur, Fils unique, Notre Seigneur, à nous qui sommes tes frères selon la grâce, c'est à notre sujet que tu as dit : 'J'annoncerai ton nom à mes frères' (Ps 21, 33 cité par Hb 2, 12). Mais si tu nous as jugés dignes d'être appelés tes frères, nous, comme des serviteurs, nous reconnaissons ton pouvoir. A chacun de nous, en effet, ce qui convient le mieux, c'est le commandement de l'Esprit qui a dit : 'Tu serviras ton frère' (Gn 27, 40).

Toi qui es le serviteur, le Christ t'a appelé frère : ne t'en vante pas ! Mais, puisque tu as reçu le don de la fraternité, tu serviras ton frère. Parce qu'il est bon, le Maître veut être servi par ses serviteurs comme par des frères. Le roi aussi, dans le combat, appelle frères ses soldats : ce n'est pas pour être méprisé, mais pour être aimé davantage.

C'est pourquoi nous te rendons grâce à toi, Maître, pour le motif d'honneur que nous procure cette fraternité. Nous, pourtant, même si nous avons reçu le nom de frères, nous reconnaissons cependant notre condition de serviteurs et nous disons : 'Seigneur, notre Seigneur ! Seigneur sans intermédiaire !' Ce Seigneur, c'est celui des premier-nés inscrits dans les cieux (Hb 12, 23). Et à l'Eglise des premier-nés, il ajoute : 'qui sont inscrits dans les cieux'. Notre Seigneur, Seigneur des Apôtres remplis de l'Esprit, auxquels tu as dit : 'Recevez l'Esprit Saint' ".

B7. TITUS DE BOSRA (Nord de l'Arabie, v. 360-370) : Fragments grecs sur Luc ; J. Sickenberger, TU 21/1, p. 174- 175 (ici à propos de Luc 8, 19-21 : Jésus recherché par sa famille charnelle)

"Il est évident que le Sauveur n'était pas toujours avec ses parents selon la chair ; car, les laissant, il passait son temps à enseigner ce qui concernait son Père. Or, un jour qu'on le désirait parce qu'il s'était éloigné et qu'il avait été longtemps absent, sa mère et ses frères se trouvaient là. La parenté du Seigneur n'est pas étroite et son amour pour les hommes n'est pas limité à quelques-uns. Il est venu, en effet, pour appeler le monde entier à une fraternité sans limites, et il disait déjà à son Père dans les prophètes : 'J'annoncerai ton nom à mes frères' (Ps 21, 23a). De quels frères veut-il parler ? Il l'explique en disant : 'Au milieu de l'Assemblée (ekklèsia) je chanterai tes louanges' (Ps 21, 23b). Maintenant, là où est l'ekklèsia de Dieu, là est la Fraternité du Christ. […]

Le Seigneur répondit : 'Je ne suis pas venu honorer deux ou trois frères, mais je suis venu pour les sauver tous. Ma grâce n'est pas réservée à quelques-uns, mais je suis un maître universel. En effet, la famille selon la chair a des limites, mais l'enseignement de la Parole n'a pas de limites'… Si tu entends l'expression : 'les frères du Seigneur', ne tire pas cela dans le sens de la nature, mais apprends ce qu'est l'amour des hommes et découvre ce qui vient de la grâce. En effet, personne n'est frère du Sauveur selon la divinité, car il est Fils unique ('monogène') ; mais, par amour pour tous les hommes, il est entré en communion avec nous par la chair et le sang et il est devenu notre frère, tout en étant Seigneur par nature".

B8. SAINT EPHREM (diacre syrien, mort en 373)

Voici quelques versets de ses prédications chantées sur le Christ ; ils sont tirés de plusieurs de ses œuvres et regroupés ici comme une litanie.

"Il nous a donné la divinité, nous lui avons donné l'humanité…
Elle est descendue la divinité pour faire monter notre humanité…
En tant que Premier-né, il a revêtu des membres vrais et s'est mêlé aux hommes.
Donnant du sien, il est devenu du nôtre,
se mélangeant pour redonner vie à notre état de condition mortelle…
A lui convient la gloire, au Maître qui enseignait la vérité
A lui le merci, au Seigneur qui est devenu le frère de ses serviteurs…
Par son achèvement, c'est lui qui, en son corps,
a rendu parfaits ses frères comme des membres…
Dans la piscine qui est le symbole de l'unité, Notre Seigneur a purifié le corps des  frères…
L'Unique a deux nativités : l'une est du ciel et l'autre de la terre.
L'une nous est étrangère, totalement étrangère ; l'autre nous est apparentée
et fait de lui en tout le frère de l'humanité…
Il n'a pas de frères en son enfantement (divin) qui est unique.
Le Seigneur a des frères, et il n'a pas de frères parce qu'il est unique.
Mais sur la couronne du Roi, il a des frères et même des sœurs".

B9. DIDYME L'AVEUGLE (Egypte, vers 380) : De la Trinité III, 4 et II 12 ; PG 39, 829-840 et 668

"Selon la divine Ecriture, le Fils de Dieu est à la fois 'premier-né' et 'monogène', ce qui ne se dit d'aucune créature. Pareillement, lui-même est aussi appelé 'premier-né d'entre les morts' (Col 1, 18), non pas qu'il ait atteint sa fin avant eux, mais parce que, comme il est le premier à s'être réveillé d'entre les morts, il nous a procuré la certitude absolue de la résurrection, à nous qui, par sa grâce et par son don, avons été jugés dignes et de la filiation de Dieu le Père et de sa fraternité. Il disait, en effet : 'Moi je suis la vie et la résurrection' (Jn 11, 25). […]

Si celui-ci n'avait pas pris lui-même le nom de 'Premier-né parmi de nombreux frères' (Rm 8, 29), nous, les fils des hommes, nous n'aurions pas été appelés dieux et fils de Dieu. En effet, par nature, nul n'est frère d'un fils unique ; mais le Créateur, Econome de toutes choses et seul Miséricordieux, est considéré à la fois comme notre frère et comme premier-né. […]

'Je ne vous appelle plus serviteurs, mais amis et frères' (cf. Jn 15, 15) comme dit l'Ecriture. Ainsi, en effet, nous qui sommes des créatures, nous sommes appelés fils de Dieu selon la grâce, non selon la nature. Pareillement, le Monogène de Dieu, quand il mélangeait les choses terrestres et les célestes, et qu'il devenait pour nous salut à jamais, a été appelé notre frère et premier-né, non pas selon la nature qu'il tient du Père, mais selon son incarnation à partir de la Vierge et selon la Vierge'. […]

Dans le baptême, le Saint-Esprit, en tant que Dieu, avec le Père et le Fils, nous renouvelle. Il fait de nous des spirituels et des participants de la gloire divine, et des fils et héritiers de Dieu le Père; il nous rend conformes à l'image du Fils dont il nous a fait et les cohéritiers, et les frères destinés à être glorifiés avec lui et à régner avec lui (cf. Rm 8n 17)."

B10. AMPHILOQUE D'ICONIUM (Cappadoce, fin 4e s.) : Homélie I, 5 Sur Noël ; CCSG 3, p. 8, 130-135

"Frères, puisque nous sommes 'participants de la bienheureuse vocation céleste' (Hb 3, 1) et appelés à l'adoption filiale de Dieu et à la fraternité, nous devons rendre grâce à Celui qui nous a appelés ; nous devons nous montrer dignes de Celui qui nous accorde la fraternité, et, en tant que fils, nous devons être dignes de Celui qui nous a fait don de sa filiation et nous a admis à l'adoption (filiale). Servons le donc librement et par amour".

B11. GREGOIRE DE NYSSE (Cappadoce, fin 4e s.)

"Ruben fut le premier-né de ceux qui sont venus après lui par la naissance (cf. Gn 29, 32 et 49, 3) ; mais chez eux, le caractère distinctif qui apparaissait avait un air de famille avec le premier-né et témoignait de la parenté qu'il y avait entre eux, si bien qu'on ne pouvait ignorer le lien de fraternité attesté par la ressemblance de forme. Alors, si, par le même genre de génération dans l'eau et l'Esprit, nous sommes devenus, nous aussi, frères du Seigneur qui, à cause de nous, est devenu 'premier-né d'une multitude de frères' (Rm 8, 29), il serait logique de faire apparaître, par les caractères de notre vie, notre proche parenté avec lui, le 'premier-né de la création' (Col 1, 15) qui prend la forme de notre vie.

Or, quel est le caractère de sa forme que nous avons appris de l'Ecriture ? Nous l'avons dit à plusieurs reprises : 'Il n'a pas commis de faute, et il ne s'est pas trouvé de tromperie dans sa bouche' (1 P 2, 22). Si donc nous voulons nous comporter en frères de Celui qui a ouvert le chemin de notre naissance, notre vie sans péché attestera la parenté qui nous unit à Lui, aucune souillure ne nous séparant alors de l'union à la pureté. Mais le premier-né est aussi justice et sanctification, et amour et rédemption, et le choses du même genre. Si donc notre vie est caractérisée par ces mêmes choses, nous porterons de manière évidente ces marques de notre noblesse d'origine, si bien que quiconque les verra dans notre vie témoignera en notre faveur de notre fraternité avec le Christ. Car c'est lui qui nous a ouvert la porte de la résurrection et, par là, est devenu 'prémices de ceux qui se sont endormis' (1 Co 15, 20)" (De la perfection ; Jaeger VIII/1, pp. 203-204).

" 'Ecoutez, dit Marie, ce que le Seigneur m'a commandé d'annoncer à ceux qu'Il appelle aussi ses frères : 'Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu' (Jn 20, 17). Quelle belle et bonne nouvelle ! Celui qui, pour nous, était devenu comme nous afin que, en devenant de notre race, il fît de nous ses frères, voilà qu'il introduit sa propre humanité auprès de son Père véritable, afin d'entraîner avec lui tous ceux de sa race. […] Celui qui, par la chair, s'est fait lui-même le 'premier-né d'une multitude de frères' (Rm 8, 29) a entraîné à sa suite toute la nature humaine avec laquelle il était entré en communion par la chair. Lui, le 'premier-né de la bonne création' (cf. Col 1, 15), à travers la chair qu'il a assumée, il a attiré avec lui toute la nature humaine à laquelle il a pris part" (Homélie sur les trois jours ; Jaeger IX, pp. 305-306).

B12. MAXIME DE TURIN (Italie, fin 4e s.) : Serm., 17 ; CCSL 23, pp. 63-65

"Nous avons lu dans le livre consacré aux Actes des Apôtres que la piété du Peuple, sous la houlette de ces hommes célèbres, était si grande que la première génération du Peuple chrétien a été tellement florissante qu’aucun de ceux qui avaient reçu la foi ne retenait pour lui-même sa propre maison et nul ne revendiquait quoi que ce soit comme sien, mais tout leur était commun par droit de fraternité.

C'est ainsi que ceux qui étaient liés par une même communauté de religion jouissaient aussi d’une même communauté de vie. Ainsi, pour ceux qui avaient une seule foi, il n'y avait aussi qu'un seul patrimoine; et pour ceux qui avaient le Christ en commun, les ressources aussi étaient en commun. En hommes pieux, ils pensaient en effet qu’il serait impie de ne pas s’adjoindre comme participant dans la subsistance celui qui était participant dans la grâce. Et ainsi, en fraternité de charité tout était utilisé en commun, pour cette seule raison que la fraternité du Christ est supérieure à celle du sang.

En effet, la fraternité de sang rappelle seulement la ressemblance du corps, tandis que la fraternité du Christ manifeste l’unanimité du cœur et de l’âme, comme il est écrit : "Or les croyants n’avaient qu’un cœur et qu’une âme" (Ac 4, 32). Par conséquent, celui-là est vraiment frère qui est apparenté non pas tant par le corps que par l’unanimité. Le vrai frère, je le dis, c'est celui dont le même esprit et la même volonté sont dans le frère.

La fraternité du Christ est donc meilleure, comme je l’ai dit, que celle du sang. Il arrive que la fraternité de sang soit ennemie d’elle-même ; mais la fraternité du Christ ne cesse pas d'être pacifique. Celle-là divise par la jalousie ce qui est commun entre tous ; celle-ci, au contraire, partage ses propres biens avec joie. Celle-là, dans la communauté méprise souvent le frère ; celle-ci accueille fréquemment l’étranger. […]

Telle était donc la piété dans le Peuple au temps des Apôtres. Mais maintenant, qu'avons-nous trouvé de semblable ? Bien sûr, c’est le même Christ qui est en nous. Oui, le même Christ est en nous, mais ce n’est pas le même esprit qui est en nous ; c’est la même foi qui est dans le Peuple, mais ce n'est pas la même générosité qui est dans le Peuple. Ainsi, l’un ne pense pas aux besoins de l’autre, si bien que se réalise ce que dit l’Apôtre : ‘Voici que l’un a faim, tandis que l’autre est ivre’ (1 Co 11, 21). En effet, la plupart des chrétiens non seulement ne partagent pas leurs biens personnels, mais ils pillent ceux des autres. Non seulement, dis-je, ils ne prennent pas leur argent pour l'apporter aux pieds des apôtres, mais ils détournent des prêtres leurs frères qui veulent se rapprocher d'eux.

C’est maintenant le temps que décrit le bienheureux Apôtre quand il dit :‘Dans les derniers jours, chez beaucoup l’iniquité abonde et la charité se refroidit’ (2 Tm 3,1). Maintenant, en effet, abonde l’iniquité de l’avarice que la bonté du partage faisait jadis cesser ; et la charité de la Fraternité se refroidit, elle qui auparavant brûlait de l’amour du Christ. En effet, à l'époque des apôtres, si grand fut l’amour de la Fraternité que, en ce temps-là, dans leur communauté, il n'y avait pas d'indigent. Par contre, maintenant, la disparition de l'esprit chrétien est si grande que, dans notre assemblée, tu trouveras à peine un riche. Quand je dis qu’un riche peut à peine y être trouvé, je parle de quelqu’un qui est riche non pas tant de ses biens, que de ses œuvres ; car l'Apôtre dit : 'Qu'ils soient riches en bonnes œuvres' (1 Tm 6, 18)".

B13. JEAN CHRYSOSTOME (Syrie et Constantinople, 386-407)

Par son incarnation, le Christ a pris notre fraternité

"Celui qui sanctifie et ceux qui sont sanctifiés ont tous même origine. C'est pourquoi il n'a pas honte de les appeler ses frères (cf. Hb 2, 11). Remarquez encore une fois comme l'Apôtre les rassemble en les honorant, et en les réconfortant, et en les faisant frères du Christ puisqu'ils viennent d'un unique principe. […] Vois-tu comment, une fois encore, il montre sa supériorité ? En effet, dire qu'il n'a pas honte, c'est montrer que tout cela ne vient pas d'une action de la nature, mais de la tendresse de celui qui n'a pas honte et de sa grande humilité. En effet, bien que nous venions d'un unique principe, lui, il sanctifie, mais nous, nous sommes sanctifiés. Et grande est la différence ! Lui, il vient du Père comme vrai Fils, c'est-à-dire de son essence ; mais nous comme créatures, c'est-à-dire tirés du néant. Ainsi, grande est la différence ! C'est pourquoi l'apôtre dit : "Il n'a pas honte de les appeler frères et de dire : J'annoncerai ton nom à mes frères (Hb 2, 11-12, qui cite Ps 22, 23). En effet, en revêtant la chair, il a revêtu la fraternité : et, en même temps, la fraternité aussi s'est introduite dans la chair" (Homélie IV, 3-4 sur Hb ; PG 63, 40-41).

Par le baptême, Jésus nous adopte en sa fraternité

"Le 'frère' dont parle Paul (en 1Co 5, 11), c'est tout fidèle quel qu'il soit, et non pas le moine. En effet, qu'est-ce qui fait la fraternité ? C'est le baptême de renaissance par lequel nous pouvons appeler Dieu 'Père'. C'est pourquoi le catéchumène, même s'il est moine, n'est pas encore frère ; mais le chrétien, même s'il vit dans le monde, est 'frère' " (Homélie 25, 3 sur Hb ; PG 63, 177).

Grâce au baptême, "ceux qui hier étaient captifs sont aujourd'hui des hommes libres et des citoyens de l'Eglise. Ceux qui naguère étaient dans la honte du péché sont maintenant dans l'assurance et la justice. Ils sont non seulement libres, mais saints ; non seulement saints, mais justes ; non seulement justes, mais fils ; non seulement fils, mais héritiers ; non seulement héritiers, mais frères du Christ ; non seulement frères du Christ, mais ses cohéritiers ; non seulement ses cohéritiers, mais ses membres ; non seulement ses membres, mais des temples ; non seulement des temples, mais des instruments de l'Esprit" (Catéchèse Pap. 5 ; SC 50 bis, p. 153).

B14. SAINT AUGUSTIN (Algérie, 354-388-430)

"Le Verbe est Fils unique, et pourtant il n'a pas voulu être seul. Il est unique, mais il n'a pas voulu être seul : il a daigné avoir des frères. En effet, à qui a-t-il dit : 'Dites : Notre Père qui es aux cieux' ? A nous. Et qui a-t-il voulu que nous appelions 'Notre Père' sinon son Père ? Comme l'héritage qu'il nous a promis doit être partagé par une multitude sans que nul ne s'y sente à l'étroit, il a donc appelé à sa fraternité les peuples des nations, et l'Unique a une quantité innombrable de frères qui disent : 'Notre Père qui es aux cieux' " (Serm. 57, 2 ; éd. Verbracken, pp. 414-415).

"C'est comme s'il nous disait : 'Je vous invite à ma vie, là où personne ne meurt, là où se trouve le vrai bonheur, là où la nourriture ne pourrit pas, là où elle restaure et ne manque pas. Voyez où je vous invite : au pays des anges, à l'amour du Père et du Saint-Esprit, au repas éternel, à ma fraternité. Finalement, c'est à moi-même, à ma propre vie que je vous invite" (Serm. 231, 5 ; SC 116, p. 258).

"Nous n'aurions jamais atteint à sa fraternité s'il n'avait pas assumé notre infirmité. Oui, voilà pourquoi nous sommes frères : parce que lui est homme. Celui qui était Seigneur a donc daigné être frère : il est Seigneur de toute éternité, mais frère à partir d'un moment donné ; il est Seigneur en tant que Dieu, mais frère en tant qu'esclave. En effet, alors qu'il était de condition divine, il n'a pas considéré comme une proie à saisir d'être l'égal de Dieu ; là, il est Seigneur (cf. Ph 2, 6). D'où est-il donc frère ? 'Il s'est anéanti lui-même en prenant la condition d'esclave' (Ph 2, 7). Pour nous, donc, il a daigné devenir frère, celui qui, par nature, est Seigneur" (Serm. Lambot 25, 1-2 ; PLS II, 828-829).

B15. CYRILLE D'ALEXANDRIE (Egypte, 412-444)

Par l'incarnation

"Le Verbe a participé au sang et à la chair, et il est devenu un frère pour ceux qui sont dans la chair et le sang. […] S'il est devenu comme nous, c'est pour cette raison : pour nous déclarer frères et libres. […] D'une part, le Seigneur de l'univers, qui est Dieu Fils unique, s'est abaissé lui-même en kénose à cause de nous, afin de nous faire le plaisir et l'honneur de la fraternité avec lui et de la beauté digne d'un grand amour qu'est la bonne naissance en lui. D'autre part, celui qui se dépouille de toutes les choses les plus belles pour nous, dit qu'il est devenu pour nous un homme, tout simplement un frère" (Contre Nest. III, 2 ; ACO I, 1, 6, pp. 59-60).

Par la grâce du baptême

"Lorsque brillent en nous les caractères de la nature sans mélange, lorsque nous avons été inscrits précisément au nombre des enfants de Dieu et que nous avons été enrichis de la fraternité – je veux dire, bien sûr, de celle du Christ, souverain roi de l'univers – en lui consacrant notre propre vie, alors tâchons de demeurer rayonnants" (Lettre festale 26, 1 ; PG 77, 916).

"Bien que nous soyons de la terre, nous avons été appelés à la filiation du Maître de tout et à la fraternité du Christ, lui qui, à cause de nous est devenu comme nous, afin que nous aussi, devenus dieux par lui d'une façon supérieure et même supra-humaine, par une grâce et une philanthropie manifestes, nous obtenions la gloire" (Glaph. sur Gen. I, 4 ; PG 69, 48).

B16. PROCLUS DE CONSTANTINOPLE (434-446) : Mystagogie baptismale, IX, 5, ST n° 247, pp. 193-194

"Tu as dit : 'Je crois au Père tout-puissant' et, par la confession de la vérité, devenu fils par la grâce, tu as toi-même été rendu digne de l'appeler Père et Maître. Tu as dit : 'Je crois au Seigneur Jésus-Christ, le Fils de Dieu', et tu as reçu les signes de la fraternité avec lui. Tu as dit : 'Je crois à l'Esprit Saint', et tu as reçu la participation de la sanctification."

B17. QUELQUES SYNODES ORIENTAUX DU 6e SIECLE

a) Dans une lettre post-synodale, Théodose,patriarche d'Alexandrie de 535 à 566, écrit (CSCO 103, p. 5) :

"Par cette lettre, nous désirons à la fois écarter des fidèles toute cause de schisme, et convaincre la volonté de certains impies et perturbateurs. Nous recherchons la paix et la concorde de toute la Fraternité… Vous tous, sachez bien ceci : quiconque ne reçoit pas ces décisions n'est pas des nôtres, mais, par sa révolte, il s'est séparé lui-même de l'ensemble de la Fraternité".

b) En 554, le Synode de Mar Joseph, en Mésopotamie, décrit ainsi les chrétiens (Synodicon orientale, p. 363) :

"Ce sont des gens qui ont été instruits dans la lecture des Livres saints ; qui ont reçu le don de l'Esprit de sanctification par le saint Baptême ; qui ont participé aux saints Mystères ; qui ont été accrédités comme familiers de (Dieu) par la fraternité christique".

c) En 585, le Synode d'Ishoyab Ier, en Mésopotamie (Synodicon orientale, pp. 435-436), demande qu'un prêtre et un laïc en querelle à se réconcilient (cf. Mt 18) :

"Soit familièrement entre eux, soit entre eux et ceux qu'ils auront choisis pour être leurs médiateurs, leurs  correcteurs et leurs arbitres, soit devant l'Eglise et le chef de l'Eglise, ils réclameront ce qui leur appartient, mais dans la charité, sans léser ni être lésés, comme il convient à des frères qui ont une double fraternité : de la nature par la formation humaine dans le sein charnel, du Maître de la nature par l'institution chrétienne dans le sein du baptême spirituel".

B18. SPIRITUELS SYRIAQUES DES 6e ET 7e SIECLES

a) Philoxène, évêque de Mabboug de 485 à 523, commente la croissance de Jésus (cf. Luc 2, 52) en raisonnant ainsi (CSCO 393, p. 50) :

"Pour le Fils, le Père est reconnu comme son Père par nature ; mais pour nous les baptisés, il est Père par grâce. En effet, nous sommes devenus des frères pour le Fils naturel par le baptême, nous qui, à partir de là, sommes appelés frères du Fils et fils du Père. C'est ce que le Fils a dit à son Père : 'J'annoncerai ton nom à mes frères' (Hb 2, 12, qui cite Ps 22, 23) ; et plus loin : 'Il n'a pas rougi de les appeler ses frères' (Hb 2, 17). Par conséquent, nous sommes frères de Celui qui est Fils par nature, et fils de Dieu le Père".

b) Martyrius Sahdona, évêque de Beït Garmaï vers 640, dans son 'Livre de la perfection', nous rapporte ces paroles d'un grand spirituel qui situe les racines de la fraternité dans la communion trinitaire (CSCO 201, p. 132) :

"Quoi que veuille l'esprit de la Fraternité assemblée, il le réalise, à l'instar de Dieu ; car il est efficace le mystère de la communion des personnes. La volonté de tous s'arme des biens de tous ; aussi fait-elle tout en vainqueur. Car la société des hommes se modèle sur la société de l'Essence (= de Dieu). Nous ne pouvons pas dire qu'il y a une autre Essence ; mais, s'il y en avait une, nous devrions l'appeler la société des frères.

La concorde ne souffre pas de défaite ; mais une fois divisée, elle peut être vaincue. La Fraternité est l'image de l'Essence immuable : tout comme la Divinité, elle ne cesse de se regarder soi-même, puisqu'il n'y a rien qui lui ressemble. C'est le collège unanime des frères qui fait venir Dieu à eux (cf. Mt 18, 20), car efficace est la charité qui en découle ; efficace au point de faire s'abaisser la Divinité vers l'humanité (cf. Jn 3, 16). Le fruit de la réconciliation naît de la souche de la concorde. La Fraternité, c'est une plénitude de force qui ne peut cesser d'elle-même ; elle ne souffre pas de cette maladie qu'est la division. La Fraternité permet de se voir soi-même dans autrui c'est pourquoi elle chérit autrui comme soi-même. Voilà donc ce qu'a dit ce sage en Notre Seigneur".

Et Martyrius explique la vie chrétienne comme étant une communion avec les trois personnes de la Trinité (CSCO 201, pp. 32-33) :

"Le chrétien oublie 'son père, sa mère et ses frères' (cf. Luc 14, 26), car il est allié par sa charité au Père illustre dont la paternité dure depuis toujours sans commencement. Et il est devenu un frère du Fils qui existe depuis toujours et qui ne rougit pas de nous appeler ses frères (cf. Hb 2, 12). Et il a mérité l'affection de l'Esprit suprêmement saint qui nous met maternellement sous le couvert de sa sainteté, et qui nous a mérité par son affection l'adoption filiale".

c) Dans la deuxième moitié du 7e siècle, le moine Dadisho Qatraya, dans son traité 'Sur les Retraites', va jusqu'à qualifier les chrétiens de 'frères jumeaux' du Christ (CSCO 327, p. 26) :

"Quand nous sommes baptisés, nous revêtons le Christ, nous adhérons au Christ et nous acquérons une ressemblance avec lui grâce au sein du baptême, comme se ressemblent des frères jumeaux lorsqu'ils naissent d'un même sein. C'est pourquoi le bienheureux Paul dit… (sont cités ici Gal 3, 27 ; 1 Co 12, 13 ; 1 Co 6, 16 et Rm 6, 3s)".

B19. BEDE LE VENERABLE (début du 8e siècle en Angleterre) commente ainsi la description du Temple construit par Salomon (1 Rois, 6) — texte en CCSL 119 A, p. 147 ; 173-174 ; 181 ; 185

"La maison de Dieu, que le roi Salomon a édifiée à Jérusalem, a été faite en figure de la sainte Eglise universelle qui, du premier élu jusqu'au dernier qui doit naître à la fin du monde, est édifiée chaque jour par la grâce de son roi pacifique, c'est-à-dire du Rédempteur ; d'une part, elle chemine encore par lui sur terre, d'autre part ayant dépassé les épreuves du pèlerin, elle règne déjà avec lui dans les cieux où, après le jugement, elle doit régner tout entière avec lui". […]

"Les sculptures, qui étaient placées aux jointures des panneaux pour qu'il n'y ait qu'un seul panneau fait de tous les panneaux, ce sont les devoirs de charité par lesquels la sainte Fraternité est unie de réciprocité, et forme sur l'ensemble de la terre une seule maison du Christ". […]

"Les chérubins touchent de leurs ailes les deux murs également parce que les fidèles de l'un et l'autre peuples, à savoir celui du juif et celui du païen, ont avec eux les membres de la cour céleste. Non pas qu'il y ait dans cette patrie un lieu distinct pour chacun des deux peuples, mais parce que la joie de la béatitude est plus grande du fait de la communion de la Fraternité rassemblée." […]

"Nous avons dit plus haut que l'égalité de surface du sol désigne l'humble concorde de la sainte Fraternité. Là en effet, juifs et païens, barbares et scythes, hommes libres et esclaves, nobles et gens de basse naissance (cf. Col 3, 11), tous se glorifient d'être tous frères en Christ et d'avoir le même Père qui est aux cieux, et il n'est permis à personne de douter de l'humilité pleine de concorde des citoyens d'en-haut".

C. L'ÉGLISE VIT LA FRATERNITÉ

C1 . TERTULLIEN (Afrique, 2e – 3e s.) : Apologétique, XXXIX

1. Le moment est venu d'exposer moi-même les occupations de la « faction chrétienne », afin qu'après avoir prouvé qu'elles ne sont pas mauvaises, je vous montre qu'elles sont bonnes, même si je vous révèle ainsi la vérité.

Nous sommes un « corps » par le sentiment commun d'une même croyance, par l'unité de la discipline, par le lien d'une même espérance. 2. Nous formons une ligue et une congrégation pour assiéger Dieu de nos prières, comme en bataillon serré. Cette violence plaît à Dieu. Nous prions aussi pour les empereurs, pour leurs ministres et pour les puissances, pour l'état présent du siècle, pour la paix du monde, pour l'ajournement de la fin. 3. Nous nous assemblons pour la lecture des saintes Écritures, si le cours du temps présent nous oblige à y chercher soit des avertissements pour l'avenir, soit des explications du passé. Au moins, par ces saintes paroles, nous nourrissons notre foi, nous relevons notre espérance, nous affermissons notre confiance et nous resserrons aussi notre discipline en inculquant les préceptes. 4. C'est dans ces réunions encore que se font les exhortations, les corrections, les censures au nom de Dieu. Et, en effet, on y rend aussi des jugements, qui ont un grand poids, attendu que nous sommes certains d'être en présence de Dieu, et c'est un terrible préjugé pour le jugement futur, si quelqu'un d'entre nous a commis une faute telle qu'il est exclu de la communion des prières, des assemblées et de tout commerce avec les choses saintes.

5. Ce sont des vieillards éprouvés qui président ; ils obtiennent cet honneur non pas à prix d'argent, mais par le témoignage de leur vertu, car aucune chose de Dieu ne coûte de l'argent. Et même s'il existe chez nous une sorte de caisse commune, elle n'est pas formée par une « somme honoraire », versée par les élus, comme si la religion était mise aux enchères. Chacun paie une cotisation modique, à un jour fixé par moi ou quand il veut bien, et s'il le veut et s'il le peut. Car personne n'est forcé ; on verse librement sa cotisation. 6. C'est là comme un dépôt de la piété. En effet, on n'y puise pas pour des festins ni des beuveries, ni pour des lieux de stériles ripailles, mais pour nourrir et inhumer les pauvres, pour secourir les garçons et les filles qui n'ont ni fortune ni parents, et puis les serviteurs devenus vieux, comme aussi les naufragés ; et, si des chrétiens souffrent dans les mines, dans les îles, dans les prisons, uniquement pour la cause de notre Dieu, ils deviennent les nourrissons de la religion qu'ils ont confessée.

7. Mais c'est surtout cette pratique de la charité qui, aux yeux de beaucoup, nous imprime une marque infamante. « Voyez, disent-ils, comme ils s'aiment les uns les autres », car eux se détestent les uns les autres ; « voyez, disent-ils, comme ils sont prêts à mourir les uns pour les autres », car eux sont plutôt prêts à se tuer les uns les autres. 8. Quant au nom de « frères » par lequel nous sommes désignés, il ne les fait déraisonner, je crois, que parce que, chez eux, tous les noms de parenté ne sont donnés que par une affection simulée. Or, nous sommes même vos frères, par le droit de la nature, notre mère commune ; il est vrai que vous n'êtes guère des hommes, étant de mauvais frères ! 9. Mais avec combien plus de raison appelle-t-on frères et considère-t-on comme frères ceux qui reconnaissent comme Père un même Dieu, qui se sont abreuvés au même esprit de sainteté, qui, sortis du même sein de l'ignorance, ont vu luire, émerveillés, la même lumière de la vérité ! 10. Mais peut-être nous regarde-t-on comme frères moins légitimes, parce qu'aucune tragédie ne déclame au sujet de notre fraternité, ou encore parce que nous usons en frères de notre patrimoine, qui chez vous brise généralement la fraternité. 11. Ainsi donc, étroitement unis par l'esprit et par l'âme, nous n'hésitons pas à partager nos biens avec les autres. Tout sert à l'usage commun parmi nous, excepté nos épouses. 12. Nous rompons la communauté, là précisément où les autres hommes la pratiquent ; car ils ne se contentent pas de s'approprier les femmes de leurs amis, mais ils prêtent très patiemment leurs propres femmes à leurs amis. Ils suivent en cela, je suppose, l'enseignement fameux de leurs ancêtres et des plus grands de leurs sages, du Grec Socrate et du Romain Caton, qui cédèrent à leurs amis des femmes qu'ils avaient épousées, sans doute pour qu'elles leur donnassent des enfants ailleurs encore que chez eux ! 13. Et peut-être n'était-ce pas malgré elles ; car quel souci pouvaient-elles avoir d'une chasteté dont leurs maris avaient si facilement fait le sacrifice ? Quels modèles de la sagesse athénienne, de la gravité romaine ! Un philosophe et un censeur se font entremetteurs !

14. Quoi donc d'étonnant qu'une si grande charité ait des repas communs ? Car nos modestes repas eux-mêmes, vous les décriez comme coupables non seulement d'une criminelle infamie, mais encore de prodigalité ! C'est à nous, sans doute, que s'applique le mot de Diogène : « Les Mégariens mangent comme s'ils allaient mourir demain et ils bâtissent comme s'ils ne devaient jamais mourir. » 15. Mais on voit plus facilement une paille dans l'œil d'autrui qu'une poutre dans le sien. Pendant que tant de tribus, de curies et de décuries rotent, l'air s'empeste ! Quand les Saliens s'apprêtent à banqueter, il leur faudra un crédit ouvert ; pour supputer les dépenses qu'occasionnent les dîmes d'Hercule et les banquets sacrés, il faudra des teneurs de livres ; aux Apaturies, aux Dionysies, aux mystères attiques, on mobilise les cuisiniers ; en voyant la fumée du banquet de Sérapis, on donnera l'alarme aux pompiers ! Seul, le repas des chrétiens est un objet de commentaires !

16. Notre repas fait voir sa raison d'être par son nom ; on l'appelle d'un nom qui signifie « amour » chez les Grecs (agape). Quelles que soient les dépenses qu'il coûte, c'est profit que de faire des dépenses par une raison de piété : en effet, c'est une réfection par laquelle nous aidons les pauvres, non que nous les traitions comme vos parasites, qui aspirent à la gloire d'asservir leur liberté, à condition qu'ils puissent se remplir le ventre au milieu des avanies, mais parce que, devant Dieu, les humbles jouissent d'une considération plus grande. 17. Si le motif de notre repas est honnête, jugez d'après ce motif la discipline qui le régit tout entier. Comme il a son origine dans un devoir religieux, il ne souffre ni bassesse ni immodestie. On ne se met à table qu'après avoir goûté auparavant d'une prière à Dieu. On mange autant que la sobriété le permet. 18. On se rassasie comme des hommes qui se souviennent que, même la nuit, ils doivent adorer Dieu ; on converse en gens qui savent que le Seigneur les entend. Après qu'on s'est lavé les mains et qu'on a allumé les lumières, chacun est invité à se lever pour chanter, en l'honneur de Dieu, un cantique qu'on tire, suivant ses moyens, soit des saintes Écritures, soit de son propre esprit. C'est une épreuve qui montre comment il a bu. Le repas finit comme il a commencé, par la prière. 19. Puis chacun s'en va de son côté, non pas pour courir en bandes d'assassins, ni en troupes de flâneurs, ni en équipes de libertins, mais avec le même souci de modestie et de pudeur, en gens qui ont pris à table une leçon plutôt qu'un repas.

20. Oui, c'est à juste titre que cette « coalition » des chrétiens est déclarée illicite, si elle est semblable aux réunions illicites ; c'est à juste titre qu'on la condamne, si elle ne diffère pas de celles qui sont condamnables, si elles donnent lieu aux mêmes plaintes que les « factions ». 21. Mais nous sommes-nous jamais unis pour perdre quelqu'un ? Nous sommes en corps ce que nous sommes séparés ; tous ensemble nous sommes ce que nous sommes en particulier, ne nuisant à personne, ne contristant personne. Quand des hommes doux, quand des hommes honnêtes s'unissent, quand des hommes pieux, quand des hommes chastes s'associent, ce n'est point une « faction », c'est une « curie ».

C2 . CYPRIEN DE CARTHAGE (milieu du 3e s.) : L'unité de l'Église, § 23-27, SC 500, p. 241-249

[23] Dieu est un et le Christ est un, une est son Église et une la foi, et de même le peuple lié par le ciment de la concorde pour réaliser l'unité indivisible du corps. L'unité ne peut être déchirée, ni le corps unique morcelé par la rupture de ce qui l'assemble, ou réduit en morceaux par l'arrachement des chairs déchiquetées ; tout ce qui se sera séparé du sein maternel ne pourra vivre et respirer à part : il perd l'aliment de son salut.

[24] L'Esprit saint nous avertit en ces termes : « Quel est l'homme qui veut vivre et désire voir les jours les meilleurs ? Garde ta langue du mal, et tes lèvres de proférer des traîtrises ; détourne-toi du mal et fais le bien, recherche la paix et poursuis-la » (Ps 33, 13-15). Un fils de la paix doit rechercher et poursuivre la paix, celui qui connaît et aime le lien de la charité doit garder sa langue du mal de la discorde. Au nombre de ses commandements divins et de ses enseignements salutaires le Seigneur, déjà presque au moment de sa passion, a encore ajouté ceci : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix » (Jn 14, 27). Tel est l'héritage qu'il nous a donné, et tous les dons et les récompenses qu'il nous a promis, c'est dans la conservation de la paix qu'il nous les a garantis. Si nous sommes héritiers du Christ, demeurons dans la paix du Christ ; si nous sommes fils de Dieu, nous devons être pacifiques : « Bienheureux, déclare-t-il, les pacifiques, car ils seront appelés fils de Dieu » (Mt 5, 9). Il faut que les fils de Dieu soient pacifiques, doux de cœur, sans malice dans leur discours, en bonne entente dans leurs sentiments, fidèles à se tenir unis par les nœuds d'un parfait accord.

[25] Ce parfait accord a existé jadis au temps des apôtres, et c'est comme cela que le peuple nouveau des croyants, gardant avec soin les commandements du Seigneur, a su maintenir sa charité. L'Écriture le certifie en ces termes : « La multitude de ceux qui avaient cru montrait dans son comportement une seule âme et un seul esprit » (Ac 4, 32). Et ailleurs : « Et ils étaient tous persévérants dans la prière en un parfait accord, en compagnie de femmes, de Marie, la mère de Jésus, et de ses frères » (Ac 1, 14). De ce fait ils priaient avec des supplications efficaces, de ce fait ils pouvaient obtenir en pleine assurance tout ce qu'ils demandaient à la miséricorde de Dieu.

[26] Mais parmi nous ce parfait accord s'est à ce point dégradé que la générosité dans la bienfaisance est elle aussi en miettes. Alors ils mettaient en vente leurs maisons et leurs domaines, et par un geste qui plaçait leurs trésors en dépôt dans le ciel (cf. Mt 6, 20 ; 19, 21), ils en apportaient le prix aux apôtres pour une distribution au profit des pauvres (cf. Ac 4, 34-35). Mais maintenant nous ne donnons même pas la dîme de notre patrimoine et, alors que le Seigneur nous dit de le vendre (cf. Mt 19, 21), nous achetons et nous l'arrondissons. Ainsi parmi nous s'est flétrie la vigueur de la foi, ainsi s'est alanguie l'énergie des croyants, et c'est pourquoi le Seigneur, pensant à notre époque, déclare dans son Évangile : « Lorsque le Fils de l'homme reviendra, trouvera-t-il, croyez-vous, la foi sur la terre ? » (Lc 18, 8). Nous voyons se réaliser ce qu'il a prédit : crainte de Dieu, loi de la justice, amour, bienfaisance, on n'est plus fidèle en rien. Personne ne pense à la crainte de ce qui doit advenir, personne ne réfléchit au jour du Seigneur et à la colère de Dieu, aux supplices promis à qui n'a pas cru Dieu, aux tourments éternels qui attendent les traîtres à la foi. Tout ce que craindrait notre conscience si elle croyait tout cela, parce qu'elle ne croit pas elle n'en a aucune crainte ; si elle le croyait, elle prendrait garde aussi, et si elle y prenait garde, elle y échapperait.

[27] Réveillons-nous dans toute la mesure du possible, frères bien-aimés, et après avoir chassé le sommeil où nous tenait notre vieille indolence, restons éveillés pour observer et appliquer les prescriptions du Seigneur. Soyons conformes à ce qu'il nous a lui-même prescrit en ces termes : « Que vos reins soient ceints et vos lampes allumées, soyez pareils à des gens qui attendent leur seigneur à son retour de noces pour lui ouvrir lorsqu'il viendra frapper à la porte. Bienheureux ces serviteurs qu'à son arrivée leur seigneur trouvera en train de veiller » (Lc 12, 35-37). Il faut que notre ceinture reste nouée pour que, lorsque viendra le jour où nous plierons bagage, il ne nous surprenne pas encombrés et entravés. Que notre lumière brille et resplendisse en des œuvres de bien, pour que lui-même nous fasse parvenir de la nuit présente du siècle à la clarté de la gloire éternelle. Soyons en alarme et sur nos gardes pour attendre l'arrivée soudaine du Seigneur afin que, lorsqu'il frappera à la porte, notre fidélité soit en état de veille, prête à recevoir du Seigneur le prix de sa vigilance. Si nous gardons ces commandements, si nous restons attachés à ces avertissements et ces prescriptions, nous ne risquons plus d'être victimes dans notre sommeil de la ruse du diable : serviteurs vigilants nous régnerons sous la seigneurie du Christ (cf. Mt 5, 16).

C3. ORIGÈNE (v. 185 – v. 254) : « Eglises » et assemblées politique  (Contre Celse III, 29-30 : SC 136, p. 71-73)

N.B. Le traducteur traduit le même mot grec  ekklêsia par « église » quand il s’agit de l’assemblée chrétienne et par « assemblée » quand il s’agit de l’assemblée civile.

Dieu qui avait envoyé Jésus déjoua toute la conspiration des démons. Il fit triompher l’Évangile de Jésus dans le monde entier pour la conversion et la réforme des hommes, il constitua partout des églises (ekklêsiai) en opposition aux assemblées (ekklêsiai) de gens superstitieux, désordonnés, injustes : car telles sont les multitudes qui partout constituent les assemblées politiques des citoyens. Et les églises de Dieu, instruites par le Christ, si on les compare aux assemblées du peuple avec qui elles voisinent, sont comme des flambeaux dans le monde (Ph 2, 15). Qui donc refuserait d’admettre que même les membres les moins bons de ces églises, inférieurs, en comparaison des parfaits, sont bien supérieurs aux membres de ces assemblées politiques ?

Ainsi, par exemple, l’église de Dieu d’Athènes est pacifique et ordonnée dans son désir de plaire au Dieu suprême ; l’assemblée des Athéniens est tumultueuse sans aucun rapport avec l’église de Dieu de là-bas. De même, pour l’église de Dieu de Corinthe et l’assemblée du peuple de Corinthe et, si l’on veut, l’église de Dieu d’Alexandrie et l’assemblée du peuple d’Alexandrie. En apprenant cela, tout esprit judicieux qui examine sincèrement les faits sera dans l’admiration pour Celui qui a eu la décision et la puissance d’établir partout des églises de Dieu voisinant dans chaque cité avec l’assemblée du peuple. De même aussi, en comparant le conseil (boulê) de l’Eglise de Dieu avec le sénat (boulê) de chaque cité, on trouvera que certains membres du Conseil de l’Eglise, s’il est une cité de Dieu dans l’univers, méritent d’y exercer le pouvoir, tandis que les sénateurs de partout ne présentent rien dans leurs mœurs qui les rende dignes de l’autorité prééminente par laquelle ils semblent dominer les citoyens. De même enfin, il faut comparer le chef (arkhôn) de l’église de chaque cité avec le gouverneur (arkhôn) politique, pour remarquer que même chez les membres du conseil et les chefs de l’église qui, par leur vie indolente, demeurent inférieurs aux plus actifs, on peut néanmoins discerner en général un progrès vers les vertus qui l’emporte sur les mœurs des sénateurs et gouverneurs des cités.

C4. Fragment attribué à ORIGÈNE sur Jean 17, 11 : Qu’ils soient un comme nous sommes un

Selon CPG 1453 ce serait inauthentique, mais selon Bibl. Patr. III, p. 19, c’est authentique. Texte dans le t. 4 l’édition GCS d’Origène, fragment 140, p. 574.

Le ‘un’ est souvent dit
soit selon [la] similitude,
soit selon de nombreux autres aspects.
Ainsi, c’est selon l’harmonie qu’il a été dit :
‘La foule des croyants n’avait qu’un seul cœur et qu’une âme’ (Ac 4, 32) ;
ou bien, c’est selon la similitude qu’on dit :
‘Car tous nous avons été baptisés en un seul Esprit
pour [être] un seul corps’ (1 Co 12, 13).
En effet, de même que,
ayant Adam comme principe et tête selon notre naissance naturelle,
nous sommes dits avoir tous un seul corps,
De même aussi, nous considérons le Christ [comme notre]tête,
à cause de la renaissance divine qui, pour nous, [dans le baptême],
est devenue figure de sa mort et de sa résurrection.
Lui, ‘le premier-né d’entre les morts’ (Col 1, 18),
nous le considérons [comme notre] tête,
selon l’ébauche qu’est sa résurrection.
De lui, nous sommes les membres,
participant à son corps (cf. Ep 5, 30)
par l’Esprit qui nous a régénérés ‘pour l’immortalité’ (cf. 1 P 1, 23).

C5. PSEUDO-ORIGÈNE (fin 4e s.) : La famille du saint homme JOB, image de l'Eglise-Fraternité

Parmi les écrits faussement attribués à Origène, se trouve un long commentaire en latin des premières pages du Livre de Job. Bien que connu depuis longtemps (Anonymi in Job commentarius, en trois livres, PG 17, 371-522), il ne semble pas avoir retenu l'attention, mais Kenneth B. Steinhauser vient d'en fournir une édition scientifique invitant à le redécouvrir (CSEL 96 (2006), 421 p., avec l'aide de H. Müller et D. Weber. Il se termine malheureusement avec Jb 3, 6. CPG n° 1521). C'est probablement l'œuvre d'un certain Auxence, évêque de Durostorum en Mésie, exilé en 383 par Théodose à cause de ses positions homéennes. Réfugié à Milan auprès de l'impératrice Justine, il succède à un autre Auxence, l'évêque arien de Milan face auquel Ambroise avait été élu en 374-375. Après avoir longuement commenté les qualités de Job, dont le début du livre dit que "cet homme était intègre et droit, craignant Dieu et s'écartant du mal" (Jb 1, 1), l'Anonyme développe largement la description de la communauté formée par ses dix enfants.

§ 14… "Il est dit : 'Il eut sept fils' (Jb 2, 1). Il est sûr que, venant [d'un homme] religieux, saint et bon, ils furent religieux, saints et bons, comme on le montrera d'abord. Car, 'puisque la racine était sainte, les rameaux qui ont poussé furent saints eux aussi' (Rm 11, 16) et que bons furent les rejetons nés de Job, ces sept fils et ces trois filles [ici] mentionnés. En effet, les filles aussi étaient semblables aux frères, en tant que filles de Job et sûrement sœurs, en toute bonne religiosité, de ses fils qui étaient en vérité leurs frères. Car si leurs sœurs elles-mêmes n'avaient pas été telles, elles n'auraient sûrement pas été toujours ensemble avec leurs frères, comme cette Ecriture le montrera d'abord.

§ 15 Et encore : 'Il eut sept fils et trois filles' (Jb 2, 1) ; par le nombre, ils étaient dix, mais un par l'esprit ; par le nombre, ils étaient plusieurs, mais par le consensus et la concorde, c'est comme s'ils étaient un ; par l'unanimité et l'amour, ils étaient comme une même personne. La jalousie ne les séparait pas, l'envie ne les divisait pas comme autrefois les frères de Joseph. Pourquoi ? parce que ni trahison, ni souillure n'est apparue entre eux comme en Ruben, ni folie meurtrière comme chez Siméon et Lévi, ni haine jusqu'à maudire le frère comme chez d'autres fils de Jacob ; mais tous étaient unanimes dans la piété, pacifiques dans la justice et la crainte de Dieu, unis de cœur comme les fils de Job à l'inverse des descendants d'Esaü. En effet, comme Esaü ne pouvait supporter son unique frère germain, Jacob, il chercha à le tuer. Mais les sept fils de Job et ses trois filles vécurent dans l'unanimité sans se diviser, comme n'ayant qu'une seule âme ; et l'unanimité des fils de Job qu'il faut louer fut si grande que le démon méchant et envieux les aurait plus facilement tous tués unis ensemble plutôt que de pouvoir diviser et dissocier leur généreuse et véritable unanimité.

Ecoutez cela, ô fils de gens religieux !
Ecoutez cela, ô vous qui êtes nés de parents fidèles !
Ecoutez et imitez l'unanimité des frères pieux
qui furent vraiment et sincèrement sans division durant leur vie,
et qui ne furent pas séparés dans leur mort.
Qu'il n'y ait pas de querelle entre frères, mais bienveillance et concorde ;
qu'il n'y ait pas entre frères de tension ni de divorce,
mais paix et unanimité, mais sincérité et pureté.
Que l'Adversaire ne s'introduise pas subrepticement par la bouche des hommes mauvais.
Que le Malin ne trouble pas la concorde de la pieuse fraternité (piae germanitatis concordiam) par les serviteurs de sa perversion […]".

Contrairement aux fils de David – Amnon, Absalon et Adonias – que Dieu a punis de mort pour leur révolte contre leur père,

"Les sept bienheureux fils de Job ne furent pas tels et ne se sont pas révoltés, mais ils sont restés unis comme les sept jours, et sans division comme le nombre sept de la semaine. Ils n'ont pas lutté pour l'élégance, ils ne se sont pas disputés pour la force, ils n'ont pas rivalisé pour des richesses, ils ne se sont pas brouillés pour le pouvoir ; mais, comme ils étaient unanimes, les uns et les autres estimaient tous leurs biens propres comme étant ceux de tous. Car en vérité, 'ils n'étaient qu'un de cœur et d'âme' (Ac 4, 32).

Voilà pourquoi ils sont comptés pour toujours parmi les saints,
voilà pourquoi ils reposent avec les justes pour l'éternité,
voilà pourquoi ils se réjouissent sans cesse avec les anges.
C'est donc à leur sujet qu'il est dit : 'Il eut sept fils et trois filles'.
Trois comme la foi, l'espérance, la charité,
comme le corps, l'âme et l'esprit,
sans division, sans séparation, sans souillure.

En effet, parce qu'ils ont conservé envers Dieu la foi, l'espérance et la charité, voilà aussi pourquoi ils ont gardé intègres leur corps, leur âme et leur esprit" (In Job commentarii liber I, 14-15 ; CSEL 96, pp. 111, 29 – 113, 43).

L'auteur examine ensuite les troupeaux de Job. Il compte 7000 moutons, c'est-à-dire mille par fils, et 3000 chameaux, c'est-à-dire mille par fille. Il compte également 500 paires de bœufs et 500 ânesses, c'est-à-dire 50 et 50 par enfant. Mais parmi eux, nul ne parle d'argent, contrairement à la situation actuelle des chrétiens :

"En effet, ils n'étaient pas à courir après l'or comme nous le sommes tous aujourd'hui ; ceux-là n'étaient pas tendus vers l'or et l'argent comme nous, nous sommes aujourd'hui tendus. Actuellement notre esprit à tous est accaparé par l'or et il est avide d'argent ; et maintenant les gens ne considèrent rien comme richesse, sinon l'or et l'argent. Actuellement, en effet, ces temps sont accomplis que l'apôtre désignait d'avance en disant : 'Dans les derniers jours, surviendront des temps difficiles : les hommes seront égoïstes et âpres au gain' (2 Tm 3, 1-2), et tout ce que nous voyons maintenant chez les gens, tout cela se réalise" (Id., 17 ; p. 115, 10 – 116, 19).

Job, au contraire ne courait pas après ces "choses mortes" que sont l'or et l'argent (cf. Sir 31, 8), mais après les "choses vivantes et croissantes" que sont les troupeaux et l'agriculture. Et s'il en avait beaucoup, c'était afin de les partager avec les pauvres, les malheureux, les affamés et les malades qu'il accueillait et nourrissait ; et c'est pour cela qu'il avait de nombreux serviteurs. Ainsi devint-il "le plus grand de tous les fils de l'Orient" (Jb 1, 3). Mais, s'il est loué, c'est aussi pour la façon dont ses enfants se comportaient dans leur vie communautaire et religieuse.

" 'Or ses fils se retrouvaient à tour de rôle les uns chez les autres pour boire ensemble' (Jb 1, 4a). […] Ses fils furent au nombre de sept, mais ils n'eurent qu'une seule âme. Ils furent sept personnes, mais ils n'avaient qu'un seul cœur ; ils étaient différents d'aspect et de visage, mais semblables et unanimes par la concorde de l'esprit et par la communion de la piété. Ces sept fils de Job 'se retrouvaient les uns chez les autres'. Entre eux, il n'y avait ni orgueil, ni arrogance, ni mise en relief, ni mise en avant ; le premier ne méprisait pas le dernier des derniers et le grand ne s'élevait pas au-dessus du plus petit, mais 'ils se retrouvaient les uns chez les autres'. Ils se retrouvaient dans la pureté et la sincérité, ils se retrouvaient dans la concorde et l'unanimité. Le plus jeune respectait le plus vieux, et le dernier venu manifestait sa considération au premier des premiers. Nul n'enviait l'autre comme le firent les fils de Jacob à l'égard de Joseph ; nul ne tenait tête à l'autre comme Absalon à Amnon et comme Adonias à Salomon, mais 'ils se retrouvaient les uns chez les autres' comme des frères envers des frères, comme des germains envers des germains. 'Ils se retrouvaient les uns chez les autres' : parmi eux, 'nul ne considérait comme sa propriété l'un quelconque de ses biens, mais pour eux tout était en commun' (Ac 4, 32b) : les fonctions et les biens ainsi que l'unanimité, comme la fortune ainsi que la charité, tout leur était commun. 'Ils se retrouvaient les uns chez les autres'. Ils accomplissaient eux-mêmes les premiers ce qui a été dit : 'Comme il est bon et heureux pour des frères d'habiter dans l'unité' (Ps 132, 1) ; ils observaient eux-mêmes les premiers ce qui a ensuite été observé par les apôtres et parfaitement pratiqué par les croyants, comme il est dit : 'La multitude des croyants n'avait qu'un cœur et qu'une âme' (Ac 4, 32a). Ils manifestaient ainsi une pieuse unanimité et montraient une concorde sincère : bienheureux ces fils de Job qui 'se retrouvaient les uns chez les autres' " (Id., 25 ; p. 127, 1 – 128, 29).

Après avoir décrit ce tableau magnifique de la vie ecclésiale idéale, l'auteur anonyme se tourne vers les chrétiens de son époque pour les inviter à retrouver ce type de comportement et à vivre plus fidèlement selon l'Evangile.

"Voilà aussi ce que doivent faire les frères [qui se disent] religieux ; voilà aussi ce que doivent manifester maintenant les vrais germains : être bons et doux entre eux, ainsi que modestes et unanimes. Il ne faut pas qu'ils aient entre eux des tensions, des divisions ; il ne faut pas qu'ils gardent entre eux l'envie ni la jalousie ; il ne faut pas qu'ils maintiennent entre eux la méchanceté et l'injustice, comme autrefois Esaü la conserva envers Jacob quand il disait : 'Quand approchera le jour de la mort de mon père, que je tue mon frère Jacob' (Gn 27, 41). Au contraire, comme ces fils religieux de Job, ils doivent s'aimer mutuellement, ils doivent avoir les uns pour les autres des sentiments purs et sincères, se rendre gloire et honneur les uns aux autres, comme dit l'Apôtre : 'Si un membre est à l'honneur, tous les membres partagent sa joie' (1 Co 12, 26).

Il ne faut pas s'entredévorer, ni s'accuser mutuellement, de peur de se détruire les uns les autres comme cet infâme Esaü qui, abandonnant son droit d'aînesse par désir de nourriture et se dressant ensuite contre son frère germain Jacob, est devenu exclu de la grâce divine. Au contraire, ils doivent imiter, chez les fils de Job, cette bienveillante germanité et cette fraternité aimée de Dieu, qui toutes ont grandi comme les rameaux saints venant d'une racine sainte, qui toutes ont aussi produit du fruit comme un [fruit] saint provenant d'un arbre saint. C'est donc d'eux qu'il est dit ici : 'Or ses fils se retrouvaient les uns chez les autres pour boire ensemble'. 'Boire ensemble', c'est-à-dire faire des repas et festoyer. 'Boire ensemble', avec joie et plaisir, toutefois pas entre eux seulement, mais avec leurs sœurs. Il est dit : 'Ils conviaient également leurs trois sœurs pour manger et boire avec eux' (Jb 1, 4b). 'Ils buvaient ensemble', mais non pas pour s'enivrer ni se débaucher, non pas pour des actions honteuses ni des excès, non pas pour des jeux déshonorants ni des entretiens impudiques et obscènes. […] S'ils convoquaient leurs trois sœurs 'pour manger et boire avec eux', c'était pour que, comme ils mangeaient et buvaient ensemble, ils louent et glorifient ensemble le Seigneur du ciel, et qu'ainsi ils l'adorent et rendent grâces à leur vrai Créateur, et qu'ainsi ils adorent et supplient le Roi éternel. C'est donc pour cela qu'ils convoquent leurs trois sœurs avec eux, pour devenir tous ensemble l'Eglise des saints, la Congrégation des religieux, l'Assemblée des sans-tache, des sans-souillure, des chastes" (Id., 26 ; p. 128, 1 – 130, 45).

Notre auteur précise enfin que, selon le texte biblique, ses fils faisaient cela "à tour de rôle", littéralement : "jour après jour". Comme ils étaient sept, dit-il, cela correspondait "à chacun des sept jours de la semaine", et il faut comprendre ici la semaine de la Pâque. Et comme la Loi prescrivait de célébrer cette sainte semaine, elle demandait aussi d'y inviter aussi les serviteurs et les servantes, les pauvres et les malheureux (cf. Dt 16, 11). C'est précisément ce que firent les dix frères et sœurs.

Mais tout ne s'arrête pas là. Selon le texte biblique, "lorsqu'un cycle de ces festins était achevé, Job les faisait venir pour les purifier. Levé dès l'aube, il offrait un holocauste pour chacun d'eux" (Jb 1, 5). Pour l'Anonyme, ce verset montre le souci religieux du père de famille pour les siens s'exprimant à travers trois actions : purifier, sanctifier, offrir un sacrifice.

"Purifier ses enfants, c'est les inviter à la piété, leur apprendre à pratiquer la justice et leur enseigner la crainte de Dieu. Et cela, il le faisait surtout par la prière. Se levant de bon matin, il suppliait le Seigneur de les sanctifier. Finalement, il offrait un sacrifice, et cela pour chacun d'eux, car chaque homme est responsable de lui-même" (Id. , 28-29 ; pp. 132, 1 – 135, 34. Notre auteur fait ici allusion au fameux verset du Psaume 48 : "Un frère ne libérera pas son frère". Mais nous avons vu d'autres auteurs interpréter ce verset a contrario pour dire qu'il existe 'un' frère qui a sauvé ses frères : Jésus).

Il est admirable – et original – ce long commentaire des cinq premiers versets du Livre de Job ! Nous avons là le témoignage bouleversant d'un évêque de la fin du IVème siècle qui exprime clairement son souci pastoral, son désir de voir sa communauté chrétienne devenir davantage une communauté sainte, une Fraternité authentique.

C6. JEAN CHRYSOSTOME (Syrie et Constantinople, v. 350-407) : Homélie VII sur les Actes des Apôtres (Ac 2, 37 s.), trad. M. Jeannin revue

Ceux donc qui reçurent sa parole furent baptisés, et il y eut en ce jour environ trois mille personnes qui se joignirent aux disciples. Ne pensez-vous pas que tout autre miracle eût moins réjoui les apôtres que ces nombreuses conversions ? Or ils persévéraient dans la doctrine des apôtres et dans la communion. Ici (l'écrivain sacré) note spécialement deux vertus : la persévérance et l'union des esprits; et il nous fait ainsi entendre que les apôtres continuèrent longtemps encore à les instruire. Ils persévéraient donc dans la communion, et dans la fraction du pain, et dans la prière. En outre, dit saint Luc, tout était commun entre eux, et ils se soutenaient dans ces saintes dispositions. Et la crainte était dans les âmes, et les apôtres opéraient beaucoup de merveilles et de miracles. Je ne m'en étonne pas. Car ce n'étaient pas des hommes ordinaires. Ils n'envisageaient plus les choses sous un aspect tout profane ; et ils étaient tout embrasés des feux de l'Esprit saint. Mais parce que Pierre, dans son discours, avait entremêlé les promesses et les menaces, le présent et l'avenir, les esprits étaient d'autant plus frappés de crainte que les prodiges confirmaient les paroles. Ainsi aux jours de la Pentecôte comme en ceux du Sauveur, les prodiges précédaient la doctrine et les miracles l'accompagnaient.

Or tous ceux qui croyaient vivaient ensemble, et ils avaient tout en commun. Vois quels progrès rapides ! Car à l'union de la prière et de la doctrine, ils ajoutaient celle de la vertu. Ils vendaient leurs terres et leurs biens et les distribuaient à tous selon que chacun en avait besoin. Vois encore quelle crainte dominait les esprits ! Et ils les distribuaient, c'est-à-dire, en faisaient un sage partage, selon que chacun en avait besoin. Ce n'était donc pas cette prodigalité de certains philosophes qui abandonnaient leur patrimoine ou jetaient leur or dans la mer, plutôt par folie et déraison que par un véritable mépris des richesses. Car toujours le démon s'est étudié à corrompre l'usage des créatures que Dieu a faites, comme si l'on ne pouvait user sagement de l'or et de l'argent.

Et tous les jours ils étaient ensemble dans le temple. Ces paroles enseignent quels fruits produisit immédiatement la prédication des apôtres ; et admire avec quel zèle ces Juifs oubliaient le soin de toute affaire temporelle et se rendaient assidûment au temple. Car leur respect pour ce lieu sacré croissait avec leur ferveur; et les apôtres ne les en éloignaient pas encore par bonté et par condescendance. Et ils rompaient le pain dans leurs maisons, prenant leur nourriture avec joie et simplicité de cœur, louant Dieu et agréables à tout le peuple. Je crois que, par cette expression : Rompant le pain, (l'écrivain sacré) a voulu désigner les jeûnes et l'abstinence que pratiquaient ces premiers chrétiens, puisque leur nourriture était frugale et ennemie de, toute recherche. Apprends donc ici, bien-aimé, que le bonheur de la vie accompagne la frugalité bien plus que les délices de la table ; et la pratique de la sobriété est une source de joie, tandis que l'intempérance du festin est un principe de tristesse. La parole de Pierre fit donc éclore la sobriété chrétienne qui produisit à son tour un pur et saint contentement.

Et comment ? dira-t-on. Parce que leurs aumônes les rendaient agréables à tout le peuple. Car il faut faire moins attention aux prêtres qui s'élevaient contre eux par esprit d'une basse jalousie, qu'au peuple qui les accueillait avec faveur. Or le Seigneur augmentait chaque jour ceux qui devaient être sauvés dans l'Église ; et tous ceux qui croyaient vivaient ensemble. Tant l'union et la concorde sont bonnes en toutes choses ! […]

Et ils distribuaient à tous leurs biens, selon que chacun en avait besoin. Ces nouveaux disciples voyaient qu'entre eux les dons spirituels étaient communs et que tous en étaient également favorisés ; aussi en vinrent-ils promptement à l'idée d'en faire autant pour les biens de la terre. Or, tous ceux qui croyaient vivaient ensemble. Mais ils n'habitaient pas la même maison, comme le prouvent ces autres paroles : Et ils avaient tout en commun. Ainsi l'égalité était parfaite sans que l'un eût plus, et l'autre moins, et ils formaient comme une société d'esprits célestes, puisque chacun ne possédait, rien en propre. Cette pauvreté volontaire coupait donc jusque dans ses racines le principe de tous les maux, et ces nouveaux disciples prouvaient par là qu'ils avaient compris la doctrine évangélique. […]

Et maintenant si l'on s'étonne que les chrétiens aient été si parfaits au commencement, lorsqu'aujourd'hui on les voit si imparfaits, je répondrai que cette perfection reposait sur le principe de la pauvreté volontaire, et que cette pauvreté était pour eux l'oracle de la sagesse et la mère de la piété ; car en se dépouillant de leurs biens, ils tarissaient la source de toute iniquité. Je le concède, dira-t-on ; mais je vous le demande : pourquoi tant de vices parmi nous ? A la parole des apôtres, trois mille hommes d'abord, et puis cinq mille embrassèrent soudain la vertu, et devinrent véritablement philosophes, tandis qu'aujourd'hui à peine ces premiers chrétiens comptent-ils un imitateur. D'où vient encore, qu'ils étaient si unis ensemble ? si prompts et si agiles au service de Dieu ? et quel feu sacré les embrasait ? C'est qu'ils se convertissaient sincèrement, qu'ils ne recherchaient pas les- honneurs comme on le fait aujourd'hui, et que, dégagés de toute affection terrestre., ils élevaient leurs pensées vers les biens célestes. Le propre d'une âme ardente est de se plaire dans les souffrances, et c'est en cela que. ces premiers fidèles faisaient consister le christianisme. Nous, au contraire, nous ne recherchons qu'une vie molle et délicate. Aussi dans l'occasion, combien nous sommes loin de les imiter ! Ils disaient, en s'accusant eux-mêmes : « Que ferons-nous ? » Nous disons également : que ferons-nous ? mais dans un sens tout contraire, car nous nous vendons au inonde, et nous nous estimons profondément sages. Ils accomplissaient strictement leurs devoirs, et nous, nous négligeons les nôtres. Ils se condamnaient eux-mêmes, et craignaient pour leur salut ; aussi devinrent-ils des saints, et ils reconnurent toute l'excellence du don qu'ils avaient reçu.

Mais comment leur ressembleriez-vous, vous qui faites tout le contraire ? Dès la première prédication, ils demandèrent le baptême, et n'alléguèrent point ces froides excuses qu'aujourd'hui nous mettons en avant. Ils ne cherchèrent ni retards, ni prétextes, quoiqu'ils ne connussent pas encore l'ensemble de la religion, et qu'ils n'eussent entendu que cette parole : Sauvez-vous de cette génération perverse. Ils ne furent donc pas lâches et négligents, mais ils crurent à la parole des apôtres, et prouvèrent leur foi par leurs œuvres. Ils se montrèrent donc tels qu'ils étaient, et à peine entrés dans la lice, ils se dépouillèrent de leurs vêtements. Nous, au contraire, nous les conservons, même en nous présentant au combat. Aussi notre adversaire nous renverse-t-il sans grands efforts, car, par tout ce vain attrait, nous lui facilitons notre chute.

C7. AUGUSTIN D'HIPPONE (Algérie, 4e – 5e s.) : Traité sur l'évangile de Jean XXXII, 8, BA 72, p. 681-687)

Nous avons donc reçu, nous aussi, l'Esprit saint si nous aimons l'Église, si nous unis ensemble par la charité, si nous mettons notre joie dans le nom de catholiques et dans la foi catholique. Croyons-le, frères, dans la mesure où chacun aime l'Église du Christ, dans cette mesure il a l'Esprit saint. Car l'Esprit saint a été donné, comme dit l'Apôtre, en vue de la manifestation (1 Co 12, 7). Quelle manifestation ? Le même Apôtre l'explique : A l'un c'est une parole de sagesse qui est donnée par l'Esprit, à un autre c'est une parole de science selon ce même Esprit, à un autre la foi dans le même Esprit, à un autre le don de guérir dans l'unique Esprit, à un autre la puissance d'opérer des miracles dans le même Esprit (1 Co 12, 8-10). Beaucoup de dons sont accordés en effet en vue de la manifestation, mais toi, peut-être, tu n'as rien de tous ces dons que j'ai dits. Si tu aimes, tu n'as pas rien car, si tu aimes l'Unité, quiconque possède en elle quelque chose le possède même pour toi. Supprime l'envie et ce que j'ai est à toi ; que je supprime l'envie et ce que tu as est à moi. La jalousie sépare, la santé unit. Dans le corps, l'œil est seul à voir, mais l'œil voit-il pour lui seul ? Il voit aussi pour la main, il voit aussi pour le pied, il voit aussi pour tous les autres membres car, si quelque coup menace le pied, l'œil ne s'en détourne pas pour éviter de le mettre en garde. De même, dans le corps la main est seule à agir, mais agit-elle pour elle seule ? Elle agit aussi pour l'œil, car, si quelque coup se dirige, non pas contre la main, mais seulement contre le visage, est-ce que la main va dire : Je ne bouge pas puisqu'on ne me vise pas ? De même, en marchant, le pied combat pour tous les membres ; tous les autres membres gardent le silence et la langue parle pour tous.

Nous avons donc l'Esprit saint si nous aimons l'Église ; nous aimons l'Église si nous sommes établis dans son unité et sa charité. Car, après avoir énuméré ces dons différents comme les fonctions de chacun des membres, le même Apôtre ajoute : Je vais vous montrer une voie suréminente (1 Co 12, 31) et il se met à parler de la charité. Il la place au-dessus du don de parler les langues des hommes et des anges, il la place au-dessus des miracles de la foi, il la place au-dessus de la science et de la prophétie, il la place même au-dessus de cette grande œuvre de miséricorde qui consiste à distribuer aux pauvres les biens que l'on possède et, pour finir, il va même jusqu'à la placer au-dessus du martyre du corps ; au-dessus de tous ces dons si grands il place la charité. Aie la charité et tu auras tout, parce que, sans elle, tout ce que tu pourrais avoir ne te servira de rien. Mais la charité dont nous parlons relève de l'Esprit saint ; nous revenons ainsi à la question sur le Saint-Esprit que nous avons trouvée dans l'Évangile, écoute ce que dit l'Apôtre : La charité de Dieu a été répandue dans nos cœurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné (Rm 5, 5).

C8. CHROMACE D’AQUILEE († 407) : Sermon 31, 4, SC 164, p. 153-155)

Autrefois…

Votre Charité a aussi entendu quelles furent la charité et l’unanimité des croyants du temps des Apôtres. Et il n’y avait, dit l’Écriture, qu’un seul cœur pour toute âme ; personne ne disait sien quoi que ce soit de ses biens, mais tout leur était commun (Ac 4, 32). Aussi plaisaient-ils à Dieu en menant un telle vie. Pourquoi auraient-ils partagé les biens d’ici-bas, alors qu’ils possédaient sans les partager les biens du ciel ? Pourquoi n’auraient-ils pas tout possédé en commun, eux qui, en commun, possédaient le Seigneur de tous ? Ce qui était à un seul était à tous, ce qui était à tous était à chacun. Dans cette mise en commun, ils imitaient déjà la participation à la gloire future, là où les saints régneront en commun, là où personne ne se dispute pour des délimitations, personne pour des propriétés, personne pour des maisons. Là, la joie est commune à tous, et commune l’allégresse, parce que ce qui est à un seul est à tous, et ce qui est à tous est à chacun.

Mais aujourd’hui…

Mais je crains que cette unanimité et cette charité des croyants au temps des Apôtres ne soient notre condamnation, à nous qui, pour des raisons d’avarice, n’observons ni l’unanimité, ni la paix, ni la charité. Eux, ils regardaient comme biens communs leurs biens propres ; nous, nous voulons nous approprier le bien d’autrui ; nous nous disputons pour des délimitations, des propriétés, comme si nous ne devions jamais mourir. Nous attendons tout de la terre, rien du ciel, tout de la vie présente, rien de la gloire future ni de l’immortalité sans fin. Nous oublions la parole de notre Seigneur et Sauveur :   A quoi sert à l’homme de gagner le monde entier s’il vient à perdre son âme ? (Mt 16, 26) ; et encore : Voyez et prenez garde. Ce n’est pas dans la richesse de chacun qu’est sa vie, ni dans ce qu’il possède (Lc 12, 15).

Exigences pour nous

Aussi devons-nous nous rendre étrangers à l’avarice et à la cupidité, étrangers à l’envie, à la discorde, aux dissensions. Nous devons rechercher la paix, la concorde, l’unanimité, afin de pouvoir entrer en participation (communionem) de la vie éternelle avec tant de si grands personnages dont il est dit : Et tous les croyants n’étaient qu’un seul cœur et qu’une seule âme, et tout leur était commun (communia). Et c’est pourquoi nous devons secourir nos frères et les pauvres qui souffrent détresse comme si nos biens étaient en commun (communi), parce que nous avons en commun (communiter) un seul Dieu et Père, et un seul Seigneur, le Fils unique de Dieu, et un seul Saint-Esprit, une seule foi, et la grâce d’un seul baptême, qui nous fait renaître à Dieu pour la vie éternelle.

EXTRAITS d’homélies de CHRISTIAN DE CHERGÉ lus en conclusion

Il faut être deux pour faire un seul.
(Extrait légèrement adapté d’une homélie prononcée à Tibhirine (Algérie) le 17 juillet 1994)

Chacun désire avoir la paix en lui-même, mais cela ne suffit pas ! Il faut être en paix avec tous ceux que nous côtoyons, avec toute la foule qui nous entoure. Alors, nous aurons la paix au plus profond de nous-même et, finalement, avec Dieu. Car il n’y aura plus de barrière. Jésus, nous dit l’apôtre Paul, « a détruit la haine, il a détruit le mur qui nous séparait. Il est notre paix, car il a fait l’unité » (Ep 2, 14). Et Paul ajoute : « Des deux peuples séparés, il a fait, en lui, un seul » (Ep 2, 15). Il ne s’agit pas de laisser chacun – chaque un – dans son isolement, il faut communier en Dieu qui est Un. Il faut être deux pour faire un seul.

C’est l’Esprit saint qui nous le dit. La tentation est de s’installer l’un ‘contre’ l’autre : Caïn contre Abel, les Juifs contre les païens. Mais « la vraie Fraternité, c’est la fraternité qui fait que l’autre me concerne, qui fait que l’étranger devient mon frère » (cf. Lévinas).

Mais il n’y a pas de paix sans pardon, un pardon sur-humain ! La vocation de l’homme, c’est d’unir. Et cela ne peut se faire qu’en devenant l’otage de l’autre, comme Jésus l’est devenu. Il faut passer vers l’autre ; il faut donner la priorité à l’autre et non pas à soi-même. Et ensuite, il faut apprendre à vivre ensemble, à nous tenir ensemble. Cela n’est possible que si l’Esprit d’Amour est avec nous, et nous sommes avec lui.

Et le Verbe s’est fait frère.
(Homélie sur le Jeudi saint, prononcée le 13 avril 1995)

Jésus a aimé les siens jusqu’à l’extrême, tous les siens, ils sont tous à lui, chacun comme unique, une multitude d’uniques.

Dieu a tant aimé les hommes qu’il leur a donné son Unique : et le Verbe s’est fait FRERE, frère d’Abel et aussi de Caïn, frère d’Isaac et d’Ismaël à la fois, frère de Joseph et des onze autres qui le vendirent, frère de la plaine et frère de la montagne, frère de Pierre, de Judas et de l’un et l’autre en moi. L’Heure est venue pour Dieu d’apprendre ce qu’il en coûte d’entrer en fraternité. Fils unique, il était venu (d’auprès de Dieu). Frère à l’infini des hommes, il s’en retourne auprès de Dieu, entraînant la multitude jusqu’à l’extrême de l’Unique.

C’est un exemple que je vous ai donné : la leçon de choses est là, sur la table, avec ce pain et cette coupe à partager, mais le livre du Maître, c’est le geste de serviteur cœur et corps livrés, de pieds en pieds, de frère en frère, pour graver la mémoire. « Mon frère, et ma sœur, et ma mère, ce sont ceux-là qui feront, aux plus petits de mes frères, ce que j’ai fait là avec vous. » Rien de plus pur désormais qu’une assemblée de frères s’aimant de proche en proche jusqu’à l’extrême de la patience et de la compassion, afin qu’aucun ne se perde de ceux que Jésus, notre frère, offre ce soir à son Père, comme son propre Corps et son propre Sang.

De l’intérieur à l’intérieur
(Homélie sur le Vendredi saint, prononcée le 14 avril 1995)

Ne sommes-nous pas tentés de dire : « Heureux celui-là qui a vu… si seulement c ‘était moi, je croirais tellement mieux ! » ? C’est que nous n’avons pas vraiment compris. Le disciple bien-aimé a vu le linceul, les linges, certes, mais il a cru le Ressuscité. Sa vision peut être nôtre parce qu’elle est toute intérieure : elle va de l’intérieur à l’intérieur. De l’intérieur de soi, le disciple de Jésus voit et croit

  • à l’intérieur du tombeau, un Vivant ;
  • à l’intérieur de l’Écriture, le Verbe qui s’incarne ;
  • à l’intérieur du pain rompu, une Présence bien réelle ;
  • à l’intérieur de Dieu, l’Amour palpitant.

Et voilà qui me conduit tout droit à l’intérieur de l’homme, de tout homme, en respectant son pas, son chemin, son secret… Nul ne peut savoir à quoi l’autre est appelé… sauf à savoir, de foi pascale, que Jésus va pouvoir s’éveiller en lui pour sa joie, si moi je ne fais pas obstacle à la confiance que je lui dois pour qu’il croie davantage en lui.

Alors, Jésus est là, sans effraction aucune !

 

BREVE BIBLIOGRAPHIE SUR LA FRATERNITE

A. SUR L'EGLISE "FRATERNITE EN CHRIST"

J. Ratzinger :
- Frères dans le Christ, Cerf, Paris, 1962.
- Article Fraternité dans Dictionnaire de Spiritualité, tome V (1964), col. 1141-1167.
- Le nouveau Peuple de Dieu, Paris, Aubier Montaigne, 1971 ; spécialement le chapitre V :"Les implications pastorales de la doctrine de la collégialité des évêques".
G. Ruggieri : L'Eglise refait sienne la fraternité évangélique, dans la revue "Concilium" n° 166 (1981), p. 41-53.
M. Dujarier :
- L'Eglise-Fraternité I : Les origines de l'expression "adelphotès-fraternitas" aux trois premiers siècles du Christianisme, Cerf, Paris , 1991, 107 p.
- Eglises-Sœurs. Origine et sens d'une expression, dans la revue "Mission de l'Eglise", n° 107 (mars 1995), pp. 29-52.
- L'Eglise-Fraternité chez les Pères de l'Eglise, contribution à la XXè Semaine de Théologie de Kinshasa (novembre 1995), parue dans la revue "Mission de l'Eglise" n° 111 (avril 1995), pp. 48-56 ; reprise dans la "Documentation catholique", n° 2140 (16 juin 1996), pp. 595-597.
- Vers une mission de fraternité, dans : Christianisme et humanisme en Afrique. Mélanges en hommage au cardinal Bernardin Gantin, Karthala 2003, pp. 223-236.
- L'Eglise est "Fraternité en Christ", dans la revue "Connaissance des Pères de l'Eglise", n° 96, décembre 2004, pp. 6-14.

B. ETUDES PROFANES RECENTES SUR LA FRATERNITE

Marcel David : "Fraternité et Révolution française, 1789-1799", Aubier, 1987.
Michel Borgetto : "La devise 'Liberté, Egalité, Fraternité' ", P.U.F., 1997, Que sais-je ? n° 3196, 128 p.
Frédéric Boyer : "Comme des frères", Calmann-Lévy, Petite bibliothèque des idées, 1998, 96 p.
Revue 'Garrigues' : Irremplaçable fraternité, n° 64, décembre 1998, 36 p La Baume-lès-Aix.
Jacques Attali : " Fraternités. Une nouvelle utopie", Fayard, 1999, 231 p.
Catherine Chalier : "La fraternité, un espoir en clair obscur", Buchet-Chastel, 2003, 156 p.
Didier Lett : "Histoire des frères et soeurs", Editions de La Martinière, 2004, 224, p.

C. SUR LA VIE FRATERNELLE EN EGLISE

D. Bonhoeffer : "De la vie communautaire", Foi Vivante 83, 1968, 144 p. (surtout 1er chapitre, pp. 11-35).
Arturo Paoli : "Inventer la Fraternité" , 201 p., Le Centurion, (Assise 1975) traduit de l'italien, 1978.
K. Rahner : Qui est ton frère ? Salvator, 1982, 61 p.
Bernardo Oliveira : L'amour fraternel dans l'enseignement spirituel de saint Bernard, Voix Monastiques 8, Oka (Québec), 1993, 78 p.
Congrégation pour les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de Vie apostolique :
La Vie fraternelle en communauté, Rome, 1994, éd. Tequi, 72 p.
Sous la direction d'Adrien Demoustier : La Fraternité. Fondement et provocation pour la vie religieuse et la société, Médiasèvres, 1996, 65 p.
Conseil général du Prado : A la suite du Christ, la vie fraternelle, 1998, 50 p.
René Pageau : La vie fraternelle. Itinéraire avec Madeleine Delbrêl, Médiaspaul, 2004, 119 p.
M. Dujarier : Textes patristiques des trois premiers siècles :
- "La Vie en Communauté, Idéal des Chrétiens", Collection 'Parole et Partage' n° 18 (1996), 50 p.
- "Les premiers chrétiens nos aînés", Revue 'Pirogue' n° 34 (1979), 40 p.