(1979)
Traduction et notes de Mgr V. Saxer

Dans ce sermon, l'évêque d'Hippone explique aux néophytes, qui viennent de recevoir le baptême, en quoi consiste le mystère eucharistique [NOTE 1].


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Devenir le pain de Dieu
1. Ce que vous voyez sur la table du Seigneur, très chers, est du pain et du vin ; mais ce pain et ce vin, en y ajoutant une parole, deviennent le corps et le sang du Verbe [NOTE 2]. En effet, le Seigneur, qui « au commencement était Verbe, et Verbe auprès de Dieu, et Dieu était Verbe » (Jn 1, 1), en vertu de la miséricorde qui ne lui a pas fait mépriser ce qu'il avait créé à son image, « Veybe, il s'est fait chair et a demeuré parmi nous » (ibid. 14), ainsi que vous le savez. Parce que le Verbe lui-même a assumé un homme, c'est-à-dire l'âme et la chair d'un homme, il est devenu homme tout en restant Dieu. C'est pourquoi, parce qu'il a aussi souffert pour nous, il nous a donné dans ce sacrement son corps et son sang, ce qu'il nous a aussi faits nous-mêmes. Nous sommes en effet devenus son corps et, par un effet de sa miséricorde, ce que nous avons reçu, nous le sommes devenus [NOTE 3].
Rappelez-vous ce que fut un jour cette créature dans le champ, comment la terre lui donna naissance, la pluie la nourrit et lui fit produire l'épi ; comment ensuite le travail des hommes l'amassa sur l'aire, l'écrasa, la ventila, la mit en [PAGE 65] réserve, l'en tira pour la moudre, l'asperger d'eau et la cuire, et la voici transformée en pain. Souvenez-vous pareillement de vous : vous n'existiez pas, vous avez été créés, portés sur l'aire du Seigneur, écrasés par le travail des bœufs, c'est-à-dire des prédicateurs de l'évangile; pendant l'attente du catéchuménat, vous aviez été mis en réserve au grenier; puis, vous avez donné vos noms [NOTE 4], et vous avez commencé à être moulus par les jeûnes et les exorcismes; puis, venus à l'eau, vous avez été aspergés et êtes devenus un seul corps ; sous l'action et la chaleur de l'Esprit-Saint, vous avez été cuits et êtes devenus le pain du Seigneur.

Devenez ce que vous êtes
2. Voilà ce que vous avez reçu. De même qu'est un ce que vous voyez, ainsi vous aussi soyez un [NOTE 5], en vous aimant, en maintenant unes la foi, l'espérance et l'indivisible charité. Quand les hérétiques reçoivent le sacrement, ils reçoivent un témoignage contre eux, car ils cherchent à diviser, alors que ce pain est signe d'unité. De même le vin : il était en de nombreux grains de raisins ; maintenant il est un. Il est un dans la douceur du calice, mais après l'épreuve du pressoir. Vous aussi, après les jeûnes, après les labeurs, après l'humilité et la contrition, vous êtes venus au nom du Christ pour ainsi dire au calice du Seigneur; et là vous êtes sur la table, vous êtes dans le calice. Vous y êtes avec nous. Ensemble nous sommes cela, ensemble nous buvons, ensemble nous vivons.
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La célébration de l'eucharistie
3. Vous allez réentendre ce que vous avez déjà entendu hier. Mais aujourd'hui vous est expliqué ce que hier vous avez entendu et que vous avez répondu. Ou peut-être vous êtes-vous tu quand on a répondu; mais ce qu'il faut répondre aujourd'hui, vous l'avez appris hier [NOTE 6].
Après le salut que vous connaissez, c'est-à-dire : « Le Seigneur soit avec vous », vous avez entendu dire : « Élevons notre cœur ». Toute la vie des vrais chrétiens est un « Élevons notre cœur » ; non pas des chrétiens de nom, mais des chrétiens en réalité et en vérité, toute la vie est un « Élevons notre cœur ». Qu'est-ce que c'est : « Élevons notre cœur » ? L'espoir est en Dieu, non en toi ; toi, tu es d'en-bas ; Dieu est en haut. Si tu places ton espoir en toi, ton cœur est en-bas, non pas en haut. Aussi, quand vous entendez l'appel du prêtre : « Élevons notre cœur », répondez : « Nous le tournons vers le Seigneur ». Travaillez à répondre le vrai, parce que vous répondrez de vos actes auprès de Dieu. Qu'il en soit comme vous dites : ce que la langue dit, que la conscience ne le nie.
Et parce que c'est Dieu, et non vos propres forces, qui vous donne d'avoir le cœur élevé, on poursuit, une fois que vous avez répondu que vous avez élevé votre cœur vers le Seigneur, le prêtre poursuit en disant : « Rendons grâce au Seigneur notre Dieu». De quoi rendre grâce ? D'avoir le cœur en haut, car si Dieu ne l'avait soulevé, nous serions à terre.
Suit ce qui se fait pendant la prière sacrée que vous entendrez, à savoir qu'une parole fait des oblats le corps et le sang du Christ. Enlève en effet cette parole, il n'y a que du pain et du vin ; ajoute cette parole, et c'est tout autre chose. Cette autre chose, qu'est-ce ? Le corps du Christ et le sang du Christ. Enlève donc la parole, il n'y a que du pain et du vin ; ajoute la parole, et c'est le sacrement [NOTE 7]. C'est à ce mystère [PAGE 67] que vous acquiescez en disant : « Amen». Dire amen, c'est donner son accord. Arnen signifie en latin : C'est vrai.
Après on dit l'oraison dominicale, que vous avez déjà apprise et récitée [NOTE 8]. Pourquoi la dit-on avant de recevoir le corps et le sang du Christ ? C'est en raison de notre humaine fragilité : si nous avons eu peut-être une pensée qui ne convenait pas, dit une parole qu'il ne fallait pas, regardé un spectacle inconvenant, écouté avec plaisir une parole qu'il ne fallait pas, s'il nous est arrivé de contracter quelque autre souillure de ce genre en raison des tentations de ce monde et de la fragilité de notre vie humaine, cela est effacé par la prière du Seigneur, lorsque nous disons : « Pardonne-nous nos offenses » (Mt 6, 12) en sorte que nous approchions avec assurance et que nous ne recevions pas pour notre jugement ce que nous mangeons et buvons.
Après cela on dit : « La paix soit avec vous [NOTE 9] ». C'est un grand mystère, le baiser de paix. Donne-le de manière à exprimer ton amour. Ne sois pas un Judas. Le traître Judas a embrassé le Christ de bouche, trahi de cœur. Mais peut-être quelqu'un a-t-il contre toi des sentiments hostiles, sans que tu arrives à le convaincre, à le raisonner : tu es forcé de le supporter. Ne lui rends pas dans ton cœur le mal pour le mal :lui te hait, aime-le toi, tu l'embrasseras en toute sécurité.
Vous avez écouté peu de choses, mais de grandes choses. Ne les méprisez pas pour leur peu ; qu'elles vous soient chères pour leur poids. Il ne convient pas que vous soyez chargés de tout en une seule fois, afin que vous reteniez ce qui a été dit.

Fin du traité du dimanche de la sainte Pâques.

NOTES

1. Denis 6 ; S. Augustini sermones post Maurinos reperti, par G. MORIN, dans Miscellanea Agostiniana, 1 (Rome, 1930), p. 29-30. - Sermon prêché à Hippone le lundi de Pâques, ou le jour de Pâques, en 405-411, selon les auteurs. Cf. VERBRAKEN, Etudes, p. 110.
2. « En y ajoutant une parole ». L'expression désigne les paroles de la consécration, auxquelles Augustin accorde une valeur consécratoire : elles font du pain et du vin le corps et le sang du Verbe ; plus loin il dit : le corps et le sang du Christ (3, paragr. 4). II y a ici un jeu de mots difficile à traduire : « Ce pain et ce vin, en y ajoutant une parole (accedente verbo), deviennent le corps et le sang de la Parole (corpus et sanguis Verbi) ». Ces jeux de mots sont familiers à Augustin.
3. Augustin pose ici l'équation entre eucharistie et corps du Christ, d'une part, entre corps du Christ et Eglise, de l'autre. C'est pourquoi il peut dire : « Nous sommes ce que nous recevons ». Affirmation qui est au point de départ de la comparaison entre la préparation des oblats eucharistiques et celle des candidats au baptême.
4. « Vous avez donné vos noms », nomina dare. Cette expression technique désigne la démarche par laquelle les catéchumènes décidés à recevoir le baptême se faisaient inscrire au début du carême sur le registre des competentes devant être baptisés pendant la vigile pascale suivante. D'où les allusions qui suivent aux exorcismes de cette dernière préparation et aux rites baptismaux eux-mêmes.
5. L'eucharistie est sacrement d'unité. D'abord comme signe : « Ce pain est signe d'unité ». Le développement de cette affirmation fait appel au symbolisme du pain et du vin, fabriqués à partir de grains multiples. Augustin ne se rend plus compte que l'image lui vient de la Didachè, 9, 4; il n'en connait sans doute que l'intermédiaire CYPRIEN, Ep. 63, 13, 4; Ep. 69, 5, 2. Mais l'eucharistie est aussi facteur d'unité au sein de l'Eglise. C'est pourquoi, dit Augustin, « ensemble nous sommes cela (= corps et sang du Christ), ensemble nous le buvons, ensemble nous le vivons ». Notez en passant l'allitération : buvons, vivons ; bibimus, vivimus.
6. Le sermon est une initiation des néophytes à leur participation à la messe : ils l'apprenaient par l'usage; le mystère eucharistique ne leur était en effet dévoilé qu'après le baptême. Ici Augustin se limite à leur expliquer quelques réponses simples : le dialogue de la préface, l'amen conclusif de la prière eucharistique, le dialogue du baiser de paix.
7. Paroles de la consécration : cf. note 2.
8. De même que les catéchumènes avaient « reçu » et « rendu » le Credo, ils « reçoivent » et « rendent » le Notre Père (traditio et redditio symboli vel orationis dominicae). Ils les « rendaient » en les récitant par cœur. Ils récitaient le Notre Père le samedi saint.
9. « La paix avec vous » est le souhait par lequel le célébrant invite les fidèles à échanger le baiser de paix. Leur réponse est indiquée ailleurs par Augustin : « Et avec votre esprit », cf. En. Ps. 124, 10.