Notre-Dame de Paris, 27 janvier 1980

 

[PAGE 2] Le voyageur d'Europe qui débarque aujourd'hui au port d'Alexandrie peut avec peine se faire une idée de l'importance de la ville antique : marché du monde, au carrefour des routes d'Afrique et d'Asie, au goulot d'étranglement de la Méditerranée. Ville à la fois industrielle et commerçante, centre mondial de la culture. Alexandrie disposait d'une des plus belles bibliothèques de l'antiquité, le Musée. A l'époque de Clément et d'Origène, c'est-à-dire au 'Hème siècle chrétien, la ville est le centre d'une effervescence intellectuelle, où toutes les philosophies, toutes les religions se donnent rendez-vous. Marché mondial des idées, carrefour des systèmes.

Le christianisme s'y est développé rapidement, d'abord à l'intérieur de la colonie juive, connue pour son ouverture d'esprit, et qui représentait un tiers de la cité. Ici avait été traduite la Bible en grec, la fameuse Septante, ici Philon avait établi un pont entre l'hellénisme et le judaïsme, à l'époque du Christ.

Alexandrie importe les intellectuels de Grèce et d'Asie et, au 2e siècle chrétien, exporte, avec les tissus et les épices, les systèmes gnostiques rencontrés à Lyon, la fois passée. Pantène, puis Clément d'Alexandrie y établissent une sorte d'université chrétienne d'où sortira un jeune martre qui a nom Origène.

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I – Les étapes d’une vie

Origène est un des génies les plus puissants non seulement de l'Église, mais de l'histoire humaine. Dans l'antiquité chrétienne, seul Augustin peut lui être comparé : plus pathétique, moins rigoureux, plus lyrique, moins universel que le maître d'Alexandrie. Chez Origène, le génie n'est jamais dans la fulgurance du mot mais dans l'incandescence de la pensée. La richesse de ses dons, la diversité de ses facettes rendent plus difficile son approche. Origène se découvre par paliers, il se livre petit à petit, il finit par vous pénétrer, comme un arôme. Le lecteur franchit sans cesse de nouvelles portes, de nouveaux seuils. Son château-fort ménage sans cesse de nouvelles découvertes. Et quelles découvertes!

Il n'est guère d'auteur ancien sur lequel nous soyons mieux renseignés, grâce à l'historien Eusèbe de Césarée, un de ses plus enthousiastes et inconditionnels admirateurs. La famille est déjà chrétienne et le père, Léonidas, meurt martyr. De lui on raconte qu'il embrassait Origène enfant en disant: «J'embrasse la Trinité qui habite en lui!» Tel père, tel fils. Jamais l'adage ne se vérifiera mieux. Nous sommes au début du 3e siècle, l'époque des grandes persécutions où l'Égypte fournit un fort contingent de martyrs. Le jeune Origène a été élevé dans un climat de ferveur, presque d'exaltation religieuse. La mère d'Origène est obligée de cacher les vêtements du tout jeune homme pour l'empêcher de se livrer aux magistrats. Son premier écrit est une lettre à son père en prison, pour l'exhorter à la constance. Il avait alors dix-sept ans. Nous sommes en 202. Cette démarche le dépeint parfaitement. À la mort de son père, les biens de la famille sont confisqués, ce qui provoque une gêne considérable. Une riche chrétienne d'Alexandrie s'offre à venir au secours. Mais elle s'était mise à l'école d'un maître gnostique appelé Paul. Origène, qui est l'aîné, refuse net l'assistance d'une hétérodoxe. La pureté de la foi lui apparaît comme le plus précieux de tous les biens.

Origène est dévoré par le savoir et l'ascèse. La ferveur de sa vie, la précocité de son génie déterminent l'évêque d'Alexandrie, Démétrius, à confier au jeune homme encore imberbe l'école catéchétique qui préparait les candidats au baptême. Le jeune maître redouble de ferveur évangélique, renonce pour un temps à la culture profane, vend tous les manuscrits d'auteurs grecs péniblement rassemblés, et mène une vie d'ascète.

[PAGE 4] Le succès du jeune catéchiste est éclatant, son talent, la braise de son regard devait envoûter ce public passionné et enthousiaste où se pressaient de jeunes égyptiennes musquées. Origène se sent-il troublé, menacé? Une fois de plus il choisit la solution héroïque, extrême. Il sacrifie sa virilité afin d'être volontairement eunuque pour le Royaume des cieux, suivant la lettre de l'Évangile, sans aucun recours à l'allégorie.

L'école d'Alexandrie, appelée Didascalée, connut une telle renommée qu'il fallut dédoubler les cours. Origène confie les débutants à Héraclas et se réserve le cours supérieur. Pour répondre aux auditeurs, rompus à la philosophie, le jeune maître se fait disciple du philosophe platonicien Ammonius Saccas, ce qui lui vaut des critiques. Divers voyages d'étude interrompirent son enseignement. Le jeune maître vint à Rome pour voir son antique Église. Il fut appelé en consultation théologique en Arabie, il se fixa quelque temps en Palestine où l'évêque de Césarée lui demanda des conférences bibliques, à l'église. Il était inouï à l'époque, pour un laïc, de prêcher. Son Ordinaire d'Alexandrie en prit ombrage et rappela le jeune théologien. Origène reprit donc ses cours.

Revenu à Césarée, au nord-est de Jérusalem, en 230 – il a 47 ans –, les évêques des deux villes l'ordonnent prêtre pour lui faciliter la prédication. Ce fut un tollé à Alexandrie: ordonner un eunuque! L'évêque de la cité fut brutal (Eusèbe emploie la jolie litote: «Il éprouva des sentiments humains»). Il le déclara déchu du sacerdoce et le fit bannir. Origène s'installe donc définitivement à Césarée de Palestine. Il y ouvre une école et reprend l'enseignement qu'il ne peut plus donner à Alexandrie. Il fait de son école le foyer intellectuel et théologique le plus brillant de la chrétienté. Il a conquis la pleine maturité de sa pensée, dans la plénitude de sa foi. Il est le théologien universellement connu, consulté. Il mène de front la recherche et la prédication. Tous les matins, il explique l'Écriture à la communauté. Le reste du temps est consacré à ses œuvres.

Arrêté pendant la persécution de l'empereur Dèce, il subit d'atroces tortures; le rêve de sa vie s'accomplit, il peut enfin confesser sa foi dans le martyre. Origène survécut quelque temps à ses épreuves, mais, épuisé, mourut peu de temps après, vraisemblablement à Césarée.

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II – L’homme et son œuvre

L'œuvre n'est que l'écho d'une voix sans éclat, comme voilée par une pudeur sur tout ce qui touche sa foi et sa vie. Ce possédé de l'Esprit enseigne sans interruption, progresse sans cesse ni fatigue, uniquement préoccupé du message biblique à délivrer. L'Écriture est véritablement pour lui LE Livre, l'unique.

Le style de cet homme, qui dicte et n'écrit pas, est dépouillé jusqu'à la pauvreté. Et d'abord pauvreté de soi, refus de toute séduction. Il n'est pas orateur comme Augustin, ni poète comme Grégoire de Nazianze, il ignore l'art. Sa nature refuse le mirage du verbe et la magie des mots. Jamais il n'élève la voix jusqu'à l'éloquence. Il parle en confidence, comme le faisait, plus près de nous, Romano Guardini, toujours à l'intérieur de la Tente où Dieu parle et rassemble. Le maître de Césarée cache sous la cendre le feu qui crépite en lui. Cet être de feu, ce passionné, par un paradoxe, s'efface. Cette voix refuse le pathétique qui force l'assentiment et recourt à l'effraction des cœurs. Rien de tel chez Origène. «La voix de l'Alexandrin, écrit Urs Von Balthasar, ressemble plutôt à ces vents du désert, brûlants et secs, qui passent parfois sur le delta du Nil, emportés par une passion qui n'a rien de romantique, un souffle pur, un souffle de feu.» Il n'éblouit pas, il brûle.

Cet homme du Livre, la Bible, sait n'être jamais que l'huissier de Dieu, chargé de ménager la rencontre de deux interlocuteurs: le Verbe de Dieu et l'Église ou le croyant. Il lui suffit d'ouvrir les chemins, comme le Jean du désert dont la figure le retient avec prédilection tant il se retrouve en lui. Il conduit au Maître, puis disparaît avec discrétion. Pour qui tend l'oreille, il entend battre le cœur de ce tendre pudique quand il commente l'Écriture. Origène se trahit ou découvre sa passion quand il prêche, quand il prie, quand il porte la Parole, comme on porte l'eucharistie, aux affamés qui l'écoutent. Les auditeurs le surprennent à prier secrètement. Les lèvres tremblent aux commissures, de manière imperceptible, d'une émotion qui ne trompe pas.

Origène ouvre l'Écriture pour rencontrer une présence. Dans «le corps d'humilité» de la lettre sacrée, il sent vibrer la tendresse de Dieu si intensé-[PAGE 6]ment qu'il ne peut concevoir la perte d'un seul être de la création. Quelle différence avec Augustin ! Chaque fois qu'il ouvre l'Écriture, la multiplication miraculeuse du pain se renouvelle. Le miracle de l'Incarnation se prolonge et le plonge dans l'extase.

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Son œuvre écrite est considérable. Eusèbe (et Jérôme) parlent de 2000 ouvrages qui sont, en partie, perdus. Origène dictait et n'écrivait pas, ce qui était fréquent chez les anciens. C'est le cas de Cicéron. Ambroise, un ancien gnostique qu'il avait ramené à l'orthodoxie, richissime mécène, avait mis à sa disposition une équipe de sept tachygraphes nous dirions aujourd'hui sténographes qui se relayaient d'heure en heure pour écrire sous sa dictée. Il n'y avait pas moins de copistes, ainsi que des jeunes filles exercées à la calligraphie, qui écrivaient au net le manuscrit, pour la diffusion. Les prédication ou homélies, elles, étaient prises à la volée par les sténographes.

Œuvre gigantesque dont la partie conservée tient encore du prodige impossible à dénombrer ici. Citons seulement les Hexaples, Bible sextuple, fournissant le texte hébreu (en caractères hébraïques, et grecs) et les quatre traductions grecques. Le Traité contre Celse, réfutation du philosophe grec et apologie du christianisme, enfin le Traité des Principes, œuvre de jeunesse, première somme théologique de l'histoire. Là il propose, comme hypothèse, des thèses sur l’apocatastase (le ressaisissement final de toute la création), qui lui seront amèrement reprochées et provoqueront une condamnation trois siècles plus tard. La plus grande partie de son œuvre est consacrée à l'Écriture sainte. Elle est composée de scolies, sur des passages difficiles, de commentaires à la manière des modernes, et d'homélies prêchées. Des 574 sermons, 240 seulement nous sont conservés. C'est là que nous découvrons l'homme de la Bible qui scrute la lettre pour y percevoir le sens de l'Esprit saint.

Comment caractériser cette œuvre, une des plus prodigieuses qu'un génie humain ait produite. Faute d'en atteindre le centre, d'en saisir le ressort interne, les uns ont déformé, d'autres ont tendancieusement accusé la pensée d'Origène. Le moindre écolâtre antiorigéniste se fait fort de le réfuter: l'adjudant rectifiant la stratégie de Napoléon ! Les cuistres ! Cette cabale, longuement orchestrée, a provoqué la condamnation de l'origénisme ou de l'Origène posthume. Autant condamner saint Thomas pour n'avoir pas enseigné l'Immaculée Conception ! Procès d'intention contre un des fils de l'Église non seulement des plus brillants mais des plus déférents, des plus dévoués au sens fort du terme, jusqu'à l'holocauste du martyre, à la gloire de Dieu, dans la fidélité à l'Église.

[PAGE 7] N'a-t-il pas écrit : «Je voudrais être un fils de l'Église, ne pas être connu comme le fondateur d'une quelconque hérésie, mais porter le beau nom du Christ. Je voudrais porter ce nom qui est en bénédiction sur la terre. C'est là mon désir. Que mon esprit comme mes œuvres me donnent le droit d'être appelé chrétien» (In Luc. hom. 16).

Son exégèse, épargnée par les anciens, a été prise à partie par les modernes, à commencer par Richard Simon. Et depuis lors, historiens et critiques ont sévèrement jugé son «herméneutique», comme décevante ; ils ont parlé de son «dévergondage», des «divagations» de son allégorisme. Certains auteurs sont allés jusqu'à dire qu'Origène représente, «dans toute la force du terme, une rupture avec la tradition» (L. Gry).

Les travaux d'Urs von Balthasar et de Henri de Lubac ont fait justice d'un procès qui manquait de discernement et qui risquait fort de verser l'enfant avec l'eau du bain. Aujourd'hui, aux esprits clairvoyants, Origène apparaît comme celui qui nous fait percevoir, au-delà des méthodes et des procédés critiqués, ce que Louis Massignon a appelé un jour «la musique écrite aux pages silencieuses des Livres saints». En termes plus simples et plus prosaïques, Origène nous découvre l'Esprit des Écritures, l'Esprit dans l'Écriture.

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III – Comment lire l’Écriture dans l’Esprit

D'une œuvre vaste comme la mer, nous ne voulons retenir et esquisser ce soir qu'un seul aspect : son amour à la fois tendre et passionné pour la Parole de Dieu, où Balthasar situe le point focal de toute son œuvre.

Pour Origène, il existe une triple présence de Dieu : dans l'Écriture, dans le Christ, dans l'Église. Ces trois manifestations se situent à l'intérieur d'une même économie, d'un même mystère du salut. Dans chacune de ces manifestations, il faut dépasser le vêtement de la lettre (lettre de l'Écriture, chair du Christ, visibilité de l'Église), pour pénétrer jusqu'à l'Esprit caché. Démarche qui dépasse la raison mais exige une impulsion de foi pour découvrir l'essentiel, invisible pour le seul esprit critique. Chercher le sens spirituel, c'est traiter l'Écriture en catholique, verbum Dei catholice tractari, dit-il; c'est «la recevoir des mains de Jésus et se la faire lire par lui» (H. de Lubac).

De ces trois présences de l'Esprit, nous ne voulons, ce soir, retenir que la première. L'incarnation de Dieu commence dans l'Écriture, où déjà s'exprime le Verbe de Dieu. La Bible n'est pas un simple document, un document comme les autres, elle est une Présence. Ce livre «respire», comme disait Claudel, plus proche du vrai que nombre d'exégètes.

Origène cherche, comme l'épouse du Cantique des cantiques, cette présence qui se cache et qu'il lui faut découvrir coûte que coûte. «Tout ce qui est consigné dans l'Écriture est le symbole de quelque mystère: ce sont des images des choses divines. Sur ce point l'opinion de l'Église est unanime: toute la Loi est spirituelle» (Traité des principes I, préf. 8). L'exégèse d'Origène est donc un incessant passage une pâque de l'esprit de l'histoire au mystère, de l'écorce à la sève. Comme l'homme, l'Écriture a un corps, c'est l'histoire ou la lettre; une âme, c'est sa leçon éthique ; un esprit, le sens que lui donne l'Esprit.

Un exemple illustrera la méthode. C'est l'épisode où Moïse frappe le rocher pour faire jaillir l'eau. «Moïse montre le rocher qui est le Christ… (ce qu'a déjà affirmé saint Paul). Il fallait qu'il fût frappé. S'il n'avait pas été frappé, si le [PAGE 9] sang et l'eau n'avaient pas jailli de son côté, nous endurerions encore tous la soif de la Parole de Dieu.» Cette interprétation, qui peut nous paraître étrange, s'enracine dans la théologie paulinienne. Loin d'être une invention d'Origène, comme il le répète encore, elle est le procédé le plus traditionnel de l'ancienne exégèse chrétienne, comme de l'exégèse juive dont elle-même procédait.

On peut discuter et même rejeter l'application du procédé, il n'est pas possible d'en récuser le principe sans démolir à la fois le quatrième Évangile, la théologie paulinienne et toute l'épître aux Hébreux. Tous les évangiles représentent le Christ comme le nouveau Moïse, réalisant ce que le Moïse historique préfigurait. Il serait temps de « reconnaître qu'il y a là autre chose qu'un jeu futile et depuis longtemps passé de mode», écrit Urs Von Balthasar. Origène palpe l'enveloppe, la lettre, parce qu'elle respire, il sent vibrer «le cœur de la divine Parole dans ce corps d'humilité». S'il arrive à cet intuitif de l'Esprit d'escamoter quelque peu le sens littéral et historique, rarement d'ailleurs, ne perdons pas de vue qu'Origène est le meilleur philologue de l'antiquité chrétienne, que nous lui devons les Hexaples, que certaines de ses analyses sémantiques sont d'une facture étonnamment moderne. Ses écrits fourmillent de remarques grammaticales, de recherches de concordances. Comme Claudel, l'Alexandrin fait «maigrir les mamelles du sens littéral».

Jérôme fera largement son profit de cette science accumulée, avant de combattre son maître, sans qui il serait ramené à sa vraie mesure. Mais le maitre alexandrin sait que l'exégèse critique, si indispensable soit-elle, n'est qu'un préambule : l'essentiel est la manducation de la Parole de Dieu et non de la feuille de papyrus. Il faut «manger le livre» comme dit l'Apocalypse, pour communier au mystère de Dieu.

Il est impossible de récuser le dynamisme de l'exégèse origénienne, cette loi du dépassement, qui va de l'histoire à l'esprit, de l'ancien au nouveau Testament, de la pâque juive à la pâque chrétienne et définitive. Tous nous savons que l'une et l'autre pâques préparent et annoncent la pâque éternelle.

Un événement a transfiguré toute l'Écriture, tout l'ancien Testament : c'est la venue du Christ. Il achève mais abroge, par sa venue, ce que la préparation avait de provisoire, en établissant le définitif. Luther n'a-t-il pas comparé l'ancien Testament aux langes et à la crèche qui accueillent le Christ?

Le Christ est désormais la clef de l'Écriture et singulièrement de l'ancienne alliance. «Avant Jésus, l'Écriture était de l'eau, commente Origène (à propos des noces de Cana), mais depuis Jésus, elle est devenue pour nous du vin. C'est l'Esprit qui provoque ce miracle». Les exemples de relecture dans l'Esprit fourmillent. Il suffit de se baisser pour en ramasser. Voici un exemple entre mille: [PAGE 10] «Un temple de Dieu, construit par l'assemblage de paroles pleines de sens, voilà ce qu'était toute l'Écriture de l'Ancien Testament; ce temple était bâti selon le sens historique… C'est lui que les disciples montrent à Jésus (ils pensent à l'ensemble des Écritures) ; Jésus leur répond que la Parole doit détruire cette œuvre provisoire et matérielle, afin d'élever un édifice plus divin, plus mystérieux, le temple d'une nouvelle Écriture» (Ser. 31).

HOMÉLIE SUR LES PUITS

«Nous avons lu que les patriarches aussi avaient leurs puits. Abraham eut les siens, et Isaac, et aussi, je pense, Jacob. A partir de ces puits, parcours toute l'Écriture en y cherchant les puits, et parviens jusqu'aux Évangiles. Là tu trouveras le puits sur lequel était assis le Seigneur, se reposant après la fatigue du voyage : et c'est alors que, survenant une Samaritaine qui voulait y puiser de l'eau, la vertu du puits ou des puits est expliquée d'après les Écritures ; et par la comparaison des eaux, les arcanes du mystère divin sont ouverts. Il est dit en effet que, si quelqu'un boit de ces eaux que contenait ce puits terrestre, il aura encore soif; mais celui qui boira des eaux que donne Jésus, en lui s'ouvrira une source d'eau jaillissant pour la vie éternelle.

Dans un autre endroit de l'Évangile, il n'est plus question de source ni de puits, mais quelque chose de plus est dit. Celui qui croit en lui, comme dit l'Écriture, de son sein couleront des fleuves d'eau vive. Tu vois donc que celui qui croit en lui a au-dedans de soi non seulement un puits, mais des puits; et non seulement des fontaines, mais des fleuves: fontaines et fleuves qui n'adoucissent pas cette vie mortelle mais qui confèrent la vie éternelle.

Donc, selon ce que nous avons lu dans les Proverbes, là où les puits sont nommés en même temps que les sources, il faut comprendre qu'il s'agit du Verbe de Dieu: s'il cache quelque profond mystère, c'est un puits; s'il coule abondamment pour le peuple, c'est une source» (trad. H. de Lubac).

Origène applique le même principe d'une relecture dans l'Esprit à l'Évangile lui-même. «Il faut percevoir au-delà de l'Évangile sensible, l'Évangile spirituel» (Com. in Ioh. 1, 8). «Des gestes que les évangélistes nous rapportent, le Sauveur a voulu faire des symboles de ses propres actions spirituelles» (Comm. in Matth. 16,20). N'est-ce pas déjà l'itinéraire de l'Évangile johannique par rapport à celui de ses prédécesseurs ? «Là où les Synoptiques ne voyaient que des points, Jean, dit Brownig, voit des étoiles.» Nous trouvons le même procédé dans l'interprétation de la multiplication des pains, comme symbole figure de l'eucharistie, dans les fresques des catacombes.

Tout l'Évangile est prophétie de l'achèvement, de son accomplissement. Il est la charnière entre l'ancienne loi et l'Évangile éternel qu'il signifie et prépare. [PAGE 11] Il annonce, au-delà du temps, l'aube du jour sans fin. «Le soir, les pleurs, dit Origène, l'allégresse, le matin. C'est-à-dire dans le siècle à venir, si, durant le siècle présent, vous recueillez dans les pleurs et les épreuves les fruits de la justice» (In Gen. hom. 10,3). Ce que paraphrasait Bernanos: «Ô mort, si douce, ô seul matin!» (Lettre à Valéry-Radot).

L'Évangile est donc dépassement de la Loi mais lui-même prépare un au-delà, à travers «les treillis des fenêtres», comme dit le Cantique, où le croyant peut déjà entrevoir, le temps d'un éclair, ce que l'oeil n'a pas vu, ce que le Seigneur prépare à ses élus. Cette lecture ou relecture des Écritures permet à Origène de pénétrer jusqu'au cœur, de dépasser la lettre et l'histoire, pour découvrir le mystère du Christ mais aussi le mystère de l'Église. «L'Église seule conserve l'Écriture intacte, la comprend, possédant l'Esprit qui l'a dictée». En elle «Jésus cherche des organes par lesquels il peut enseigner». Les docteurs sont vraiment «les lèvres du Christ», «le psautier du Christ». La doctrine enseignée par l'Église est le pain du Verbe de Dieu. Dans ce temple, chaque jour se renouvelle le miracle des pains multipliés.

«Mais le miracle ne s'opère dans le pain rompu, partagé, que lorsque la lettre est tournée et retournée, et se brise jusqu'à répandre l'Esprit comme un parfum» (In Gen. hom. 12,5). Les douze corbeilles contiennent non des débris mais les richesses accumulées dont l'Église catholique est l'unique gardienne. « Chaque parole ressemble au grain de blé qui meurt et renaît en un lourd épi, mystiquement identique au sang du Christ, versé et fécondant les âmes » (Urs von Balthasar). Pour percevoir le sens de l'Écriture, l'Église le prédicateur comme les auditeurs ne peut pas se contenter d'un effort intellectuel, si indispensable soit-il. L'intelligence de l'Écriture demande plus que l'étude, la fréquentation, l'intimité du Christ. «N'hésitons pas à le dire: les évangiles sont les prémices de toute l'Écriture. Et les prémices de l'Évangile, c'est l'évangile de saint Jean. C'est un livre dont l'intelligence échappera à qui n'a pas reposé sur la poitrine de Jésus, ni reçu de Jésus Marie, devenue également sa propre mère.»

Ce qui parait à Origène le plus nécessaire pour comprendre l'Écriture, c'est la prière. Il l'écrit dans une des rares lettres conservées, adressée à Grégoire le Thaumaturge. «En t'appliquant à la lecture divine, cherche soigneusement et avec esprit de foi ce qui échappe à beaucoup, l'esprit des divines Écritures. Ne te contente pas de frapper et de chercher. Ce qui est le plus important pour obtenir l'intelligence des lettres divines, c'est la prière. Le Sauveur y exhorte, quand non seulement il dit: Frappez et on vous ouvrira, mais encore : Demandez et l'on vous donnera».

[PAGE 12] Le prédicateur de Césarée lui-même donne l'exemple. La prière affleure comme naturellement, au cours de ses homélies: «Demandons au Seigneur de nous donner une intelligence plus claire de ses prophéties, d'ouvrir davantage nos sens à la vérité, que nous puissions considérer dans l'Esprit ce qui a été écrit par l'Esprit, exprimant en termes d'Esprit les réalités de l'Esprit, selon Dieu et l'Esprit saint; et de nous faire comprendre ce qu'il a inspiré, dans le Christ Jésus notre Seigneur, à qui appartiennent la gloire et la puissance. Amen» (In Num. hom. 16, 9). La prédication comme la lecture biblique doit être une prière, recherche d'une Présence, pour le prédicateur comme pour la communauté assemblée ; disponibilité à l'endroit de la Parole vivante, prise de conscience que le Livre est habité. Origène termine une homélie en disant: «Ces propos sont également un chant de louange et c'est là toute la théologie» (Comm. in Ps. 117, 14).

Dieu est caché sous la lettre. Il faut donc aller à sa recherche. Longue quête qui meurtrit les pas mais attise les vrais désirs. «Il vaut mieux mourir en route, dit Origène, en allant à la recherche de la vie parfaite que de ne pas entreprendre cette recherche» (In Ex. hom. 5, 4).

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IV – Bible et itinéraire spirituel

L'Écriture est pour Origène le chemin tracé, vivant et spirituel: «Je suis la route.» À la Bible il emprunte les trois thèmes qui inspirent sa mystique. Nous les trouvons dans la Genèse, l'Exode et le Cantique des cantiques. Fontaines jaillissantes où se désaltère le feu qui brûle son âme.

La Genèse lui fournit le thème de l'image, enfouie mais inamissible. Nous pouvons l'ensabler mais jamais la perdre. Elle demeure là et attend que nous désensablions le puits en nous. «Alors toute la terre fera sourdre l'eau, et en toute âme se retrouvera l'image» (In Gen. hom. 13, 1). «Tu vois donc: celui qui trouve la foi a, au-dedans de lui-même, non seulement un puits, mais des puits ; et non seulement des fontaines, mais des fleuves: fontaines et fleuves qui n'adoucissent pas cette vie mortelle mais nous apportent la vie qui durera toujours.»

Le thème de l'image et de la ressemblance, puisé dans le Genèse, orchestré par Origène, va structurer désormais la théologie de l'homme chrétien, disons l'anthropologie chrétienne, principalement chez les Pères grecs.

L'Exode, puis le livre des Nombres qui nous paraît souvent insipide, sont pour l'Alexandrin des fontaines inépuisables. Origène y trouve l'appel au voyage, principalement dans la fameuse homélie 27 sur les Nombres. Le pathétique de l'Exode est un arrachement aux pathè, désirs égoïstes qui encombrent le cœur et entravent la marche. Cette marche épuisante décrit l'histoire de chaque être, comme de l'humanité entière, de l'univers lui-même. Chacun de nous en vit un épisode passager, qui s'inscrit dans la traversée du désert de millions d'années, qui, peu à peu, patiemment, permet à toute la caravane d'atteindre la Terre Promise.

Lente ascension qui, symétriquement, correspond à la descente du Verbe de Dieu jusqu'à la kénose, mot grec, employé par saint Paul, qui signifie le [PAGE 14] dépouillement; le Verbe incarné «se vide» selon l'image évoquée par le mot et se laisse crucifier. Mais le coup de lance du Golgotha «blessa le Verbe de Dieu, écrit Origène, et le fit se répandre». Toute la demeure, l'Église, la terre en est aujourd'hui embaumée. «Si le cœur de Jésus n'avait pas été transpercé, et s'il n'était sorti du sang et de l'eau de son côté, nous endurerions encore la soif de la Parole de Dieu» (In Ex. hom. 11, 2). «Le Christ a submergé l'univers de flots divins et sanctifiants; il fait jaillir pour les assoiffés une source vive dont l'eau s'épanche, par les lèvres de sa blessure ouverte par la lance. C'est l'Église qui est sortie de la blessure, il a fait d'elle son épouse» (Comm. de Ps 77, 31 et de Pr 31, 16).

Et voilà! Déjà ce dernier texte est l'ouverture, au sens musical du mot, du livre cher entre tous, le Cantique des cantiques. Là Origène, et tous les mystiques, au cours de l'histoire de l'Église, trouvent le thème nuptial, si cher à Patrice de la Tour du Pin. Épousailles du Verbe avec une humanité lavée dans son sang, noces de sang et de tendresse! Origène, le premier, donne congé au rêve d'une Église sans péché, d'une Église des parfaits. L'Église est à la fois l'Épouse du Cantique et Rahab la prostituée, Madeleine la pécheresse, Jérusalem défaillante, sur qui pleure le Sauveur. L'Alexandrin situe sa réflexion en pleine pâte humaine, en faisant saillir le pathétique de la condition fragile de l'Église, qui, sans cesse, doit se laver dans les eaux du salut. «Il n'est pas possible de purifier absolument l'Église tant qu'elle séjourne sur la terre, et d'en ôter tout impie et tout pécheur. Car nous ne pouvons excommunier là où le péché n'est pas absolument manifeste, de peur que, voulant ôter l'ivraie, nous n'arrachions en même temps le bon grain» (In Jos. hom. 21).

L'Église c'est nous. L'image nuptiale symbolise la rencontre de l'homme, du croyant, avec le Dieu dévoilé. Le Cantique rythme l'itinéraire vers Dieu recherche et rencontre, attente et étreinte. La venue du Verbe est à la fois jaillissement de la source mais en même temps soif et faim qu'aucune nourriture terrestre ne peut plus apaiser. De cette «béance» ouverte par le Christ, «intervalle toujours comblé, toujours ouvert» dont parle Origène, naît le mouvement qui doit mener jusqu'à son terme, c'est-à-dire jusqu'à la Source.

L'admirable chapitre 16 d'Ézéchiel fournit à Origène un développement sur la condition sans cesse menacée de l'âme élue, objet de nouvelles visites, au-delà de toutes ses infidélités. «Et de nouveau il l'accueille, la baigne, l'oint, la revêt de vêtements brodés et lui donne la fleur de farine, le miel et l'huile. Et tu devins extraordinairement belle». Quelle ascension puisque la voici – nous voici – parvenus à partager la royauté de Dieu !

[PAGE 15] La Prière du Seigneur, que commente Origène, exprime l'ambiguïté tiraillée du croyant. Le chrétien y dit : «sur la terre comme au ciel», et donc: si sa volonté est faite sur la terre comme au ciel, tous nous serons au ciel. Et déjà nous pouvons répéter notre rôle d'éternité en respirant à la hauteur de Dieu du ciel.

La prière nous dépayse dans la mesure où elle nous acclimate au pays promis. Le chrétien est un déraciné, aussi longtemps qu'il n'a pas atteint le royaume entrevu. Tiraillé entre le déjà et le encore, il entrevoit sans voir, il croit saisir l'Insaisissable. Désir inépuisable jamais comblé. C'est le drame de l'Épouse dans le Cantique. «Souvent dans tout ce Cantique, il arrive à l'épouse ce que ne peut comprendre celui qui ne l'a pas éprouvé. Souvent, Dieu m'est témoin, j'ai senti que l'Époux s'approchait, qu'il était autant que se peut avec moi. Puis, comme il se retirait subitement, je n'ai pas pu trouver ce que je cherchais. De nouveau donc, voici que je soupire après sa venue, et quelquefois, de nouveau, il vient; et quand il m'est apparu et qu'enfin je le tiens dans mes mains, Voici qu'une fois de plus il m'échappe; et quand il s'est évanoui, je me remets à le chercher. Et cela recommence souvent, jusqu'à ce que je le tienne pour toujours» (In Cant. hom. 1, 7).

Origène s'est-il aperçu qu'il venait de parler à la première personne? Le livre qu'il expose, expose son histoire, et il ne s'embarrasse pas pour le confesser. Ce qu'il nous explique, il le vit. L'espace sans cesse ouvert est sa blessure qui ne guérira que le jour où il «tiendra celui qu'il cherche pour toujours».

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Pour qui sait découvrir le vrai Origène, combien paraît mesquin le procès qui lui a été intenté, ingrate l'attitude de ceux qui l'ont dépouillé avant de le juger, qui, sans lui, seraient nus ; un Jérôme lui devait tout. Seul équitable paraît le jugement d'un homme qui aura beaucoup œuvré pour redonner au maître alexandrin sa vraie stature, Urs von Balthasar. Il a pu écrire, et ce jugement résume tout: «Il n'y a dans l'Église aucun homme qui soit resté invisiblement aussi omniprésent qu'Origène.»

Si son âme ressemble aux vents de feu qui soufflent du désert, sur le delta du Nil, sa doctrine, sa lecture biblique font penser à la mer, à cette Méditerranée où se jettent les eaux du grand fleuve: elle baigne les plages de l'Orient et de l'Occident, et nous tous, les riverains, nous respirons plus haut, nous voyons plus loin, «puisqu'il y a la mer».

 

Suggestions de lecture :

Origène, La prière, Les Pères dans la foi 2
Et de nombreux autres textes d'Origène dans la collection Sources Chrétiennes

Les enregistrements audio des deux séries de conférences de carême prêchées par A.-G. Hamman à Notre-Dame de Paris peuvent être obtenus sur CD pour 50 euros auprès du site du Carmel de Saint-Sever.