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Irénée et l'Église de Lyon

Venu du Moyen-Orient (sans doute de Smyrne), Irénée retrouve une colonie de ses compatriotes à Lyon capitale et centre commercial.
Il est déjà prêtre au moment de la persécution où meurent martyrs l’évêque Pothin, Blandine et leurs compagnons en 177. Il succède à saint Pothin le martyr, remplit diverses missions de pacification des esprits à Rome entre communautés d’origines diverses. Il mérite bien son nom qui en grec signifie «l’artisan de la paix».
Une de ses préoccupations majeures est l’évangélisation de la Gaule jusqu’en Germanie. À ce titre il est un des « fondateurs de l’Église de France ».
Une crise a éclaté dans la communauté de Lyon : elle a été provoquée par les hérétiques appelés gnostiques. Ils véhiculent une élaboration philosophique qui vidait pratiquement la foi de sa substance. L’œuvre capitale d’Irénée sera le traité Contre les hérésies ou Réfutation de la soi-disant gnose (connaissance). On pourrait aussi remarquer qu’il propose le premier «catéchisme pour adultes». C’est le livre que l’on trouvera présenté dans ce volume.
Vraisemblablement martyr, Irénée meurt vers 202.

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Qu'est-ce que croire ? Irénée répond

En 1977, Lyon fête le 18e centenaire de ses premiers martyrs chrétiens. Nous en avons conservé l’émouvant récit, grâce à la lettre qui relate l’épopée lyonnaise aux frères d’Asie Mineure. Il est fort possible qu’Irénée en soit l’auteur (voir Les premiers martyrs de l’Église, PdF 12).

Quoi qu’il en soit, l’évêque de Lyon apparaît, avec le recul des siècles, plus présent, plus actuel que le grand nombre des écrivains chrétiens grecs et latins. Il est le premier dans l’histoire à mériter le titre de théologien et ne peut être comparé qu’aux plus grands, Origène et Augustin. Grâce à lui est née la théologie comme réflexion sur le monde et sur l’histoire, éclairée par la Révélation.

Ne ressemble-t-il pas lui-même «au nard de grand prix», à reprendre sa propre image, dont les années ont décuplé la qualité, qui dissipe les miasmes et embaume l’Église de son parfum ? En dehors d’Augustin, il n’est guère de maître plus cité à Vatican II.

L’incurie des siècles et des hommes a perdu le texte original de tous ses ouvrages. Dès le VIe siècle, Lyon ne les possède plus. En vain l’évêque de la ville s’adresse-t-il au pape Grégoire Ier : «Nous n’avons trouvé, répond le pape, ni gestes ni écrits.» La barbarie est de tous les siècles !

Le court ouvrage intitulé La prédication apostolique et ses preuves, sorte d’exposé populaire de la foi chrétienne, ne fut retrouvée qu’en 1904, dans la lointaine Arménie russe, en traduction arménienne. Découverte qui fut célébrée par toute l’intelligentsia du monde.

Le savant A. von Harnack s’est fait lyrique pour en proclamer la qualité : «Tous les traits importants de la doctrine religieuse du traité Contre les hérésies se retrouvent ici. Irénée vit vraiment avec toute son âme, avec sa tête, son coeur, dans la foi de l’Église. Grande est l’impression que l’on ressent : c’est donc ainsi qu’à Lyon, à la fin du IIe siècle, le peuple chrétien était instruit et gouverné.» [PAGE 12] Puis il ajoute : «Ailleurs on glane, ici on moissonne à pleines mains.»

Il importait de permettre au peuple chrétien d’aujourd’hui de s’instruire auprès du même pasteur et de rendre accessible à nouveau à tous un livre écrit « pour ceux qui s’intéressent à leur salut ». C’est la raison d’être de notre édition.

La prédication apostolique des apôtres peut satisfaire les curiosités les plus diverses, celle de l’arméniste, celle de l’historien. Le croyant pour qui nous le publions y trouvera l’enseignement essentiel de la foi, la catéchèse traditionnelle, proche du De catechizandis rudibus d’Augustin. D’avoir accueilli cette foi a permis aux martyrs de Lyon d’affronter la mort avec l’espérance de la résurrection.

Homme de gouvernement mais aussi vecteur de charismes, Irénée est fils de l’Église, aussi bien chez lui à Rome qu’à Éphèse. La responsabilité de l’église de Lyon ne l’empêche pas de porter la sollicitude de toute l’Église, avec ses conflits et ses pesanteurs. Il sait – et il nous le répète – que ce corps ecclésial est habité et embaumé par l’Esprit. Irénée se meut et s’épanouit dans la foi, avec l’émerveillement des commencements, la jubilation de la découverte neuve, loin de la gnose des innovateurs.

Ce qui frappe à première lecture dans l’exposé de la foi est son inspiration scripturaire. « La Bible lue, méditée, convertie en sang et nourriture, lui fournit la substance et la forme de sa pensée. » Parmi les prophètes, Isaïe éclipse tous les autres. Une fois de plus le lecteur s’étonnera du peu de place qu’occupe Jérémie. Le Nouveau Testament passe à l’arrière-plan.

Irénée est particulièrement marqué par l’enseignement de Jean et de Paul, celui de leurs disciples immédiats appelés presbytres. Il connaît la littérature qui l’a précédé, dépend des apologistes, au point que l’Allemand F. Loofs a voulu lui dénier toute originalité. Autant reprocher à Bach d’exister par Vivaldi !

Il est fort possible comme l’a montré P. Prigent, qu’Irénée utilise un traité de Justin contre les hérésies, aujourd’hui perdu. Ce qui peut expliquer une certaine incohérence du [PAGE 13] plan, avec des redites et des digressions. Il utilise en transformant, avec l’acuité de son génie, grâce à son regard créateur qui plonge « au plus intime du centre incandescent ».

L’écrit se place à la fin de l’âge apostolique. Le danger du gnosticisme s’y fait sentir (§ 2. 8. 11. 38. 44. 45. 46. 97. 99). Les chrétiens sont persécutés, Lyon se souvient de ses martyrs (§ 17. 48). Le judaïsme renâcle devant l’essor missionnaire de l’Église (§ 95). Ce qui astreint les chrétiens à une relecture des prophéties, et donne au livre un caractère d’apologie.

La manière d’exposer la Bible surprend le lecteur moderne, parce qu’elle repose entièrement chez Irénée comme chez ses prédécesseurs, Justin en particulier, sur la lettre des textes et leur correspondance littérale. Il suffit de s’en rapporter à l’arsenal apologétique de la IIe partie. La première suit l’histoire du salut, en l’expliquant historiquement et théologiquement, de manière à confirmer dans la seconde le parallèle entre la promesse et l’accomplissement. De fait une parole de l’Ancien Testament est inachevée pour Irénée, sans l’achèvement dans le Christ.

Exégèse qui reste dominante jusqu’à la Cité de Dieu et au Moyen Age. Elle empêche Irénée, si soucieux du déroulement historique d’en entrevoir toutes les consonantes et d’en tirer toutes les conséquences. Les prophéties sont conçues en dehors du temps, sans lien avec leur enracinement et leur situation contemporaine. Ce qui lie avec excès le Christ à la lettre du texte, ne fait pas suffisamment ressortir la liberté des causes secondes et oblige Irénée à prêter à Abraham une lumière néotestamentaire pour interpréter trinitairement la visite des trois anges (§ 24. 44 : cf. Gn 18, 1). L’exégèse moderne comblera cette lacune accidentelle, chez Irénée, tout en en retenant l’intuition fondamentale.

«Nous lisons tout le livre avec respect, un certain nombre de pages avec admiration et même avec une commotion intérieure.» Il est difficile de surestimer la doctrine d’Irénée, clairement et sereinement exposée ici. Elle [PAGE 14] refait l’unité entre l’exégèse, les vérités dogmatiques et la vie spirituelle, comme le montre l’esquisse qui suivra le texte. L’évêque de Lyon a su éviter les mirages de la fausse connaissance et se placer hors du courant platonicien qui va caractériser la théologie grecque et occidentale.

Irénée met l’accent sur la création glorieuse de Dieu, sur l’œuvre merveilleuse de l’économie temporelle du salut, à l’abri de tout dualisme, de tout manichéisme, dans la vision du ressaisissement universel. On pourrait lui appliquer le mot de Paul Valéry, qui opposait à la mobilité des apparences, ce qui demeure : « Les événements sont l’écume des choses, c’est la mer qui m’intéresse. » Pour ceux qui savent dépasser l’écume, cette mer s’ouvre devant eux.

A.-G. Hamman, 1977