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Ce qu'il faut dégager de la Prédication des Apôtres

A première vue, le lecteur percevra difficilement toute la richesse du texte. Seule une lecture méditative permettra de profiter de la teneur de l'écrit. Nous suggérons une relecture, à partir des thèmes essentiels, avec les textes parallèles du traité Contre les hérésies.

A l'aide d'une Bible, remettre les thèmes dans leur contexte.

Tout commence au baptême

La Prédication des apôtres s'ouvre et s'achève sur le baptême et la Trinité. Le baptême est véritablement une naissance au mystère de Dieu : nous y découvrons notre Père, à travers son Fils, Jésus, par l'illumination de l'Esprit saint (Prédication 7).

Inaccessible, Dieu se dévoile pour permettre à l'homme de l'appréhender pour devenir capable « de le porter ». « L'homme de lui-même ne peut voir Dieu mais Dieu, s'il le veut se fait découvrir par les hommes, par ceux qu'il veut, quand il veut, comme il veut, car Dieu peut tout » (Contre les hérésies IV, 20, 5).

Dieu ne se contente pas de se rendre accessible, il permet à l'homme de participer à sa splendeur et d'entrer en communion avec lui. « De même que ceux qui voient la lumière sont baignés de lumière et participent à sa splendeur, ainsi ceux qui voient sont en Dieu et participent à sa splendeur, et cette splendeur leur donne la vie » (Contre les hérésies IV, 20, 5).

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Comment voir Dieu?

Dieu est Père et créateur. Il se découvre dans son œuvre l'univers, il y exprime sa tendresse paternelle. Prédication 4, 5, 8. « La création elle-même dont nous faisons partie nous atteste par le spectacle qu'elle met sous nos yeux que celui qui l'a faite et qui la gouverne est unique » (Contre les hérésies II, 27, 2).

Dieu crée, agit par le Fils et l'Esprit, qu'irenee appelle joliment « les deux mains », pour écarter les intermédiaires et montrer l'intimité des rapports entre Dieu et son œuvre. Thème suggéré dans la Prédication (§ 11), développé ailleurs. « Il a ses deux mains à lui, car depuis toujours il a auprès de lui le Verbe et la Sagesse, le Fils et l'Esprit. C'est par eux et en eux qu'il a fait toutes choses, librement et en toute indépendance » (Contre les hérésies IV, 20, 1).

Ceci est particulièrement vrai de la création de l'homme et donne à la parole de la Genèse : « Faisons l'homme à notre image », toute sa densité. Modelé de ce que la terre fournit de plus fin, l'homme porte l'empreinte de Dieu (il est l'icône). Dieu l'a façonné dans son corps et dans son âme semblable à lui (Prédication 2, 11). « O homme, ce n'est pas toi qui fais Dieu mais Dieu qui te fait. Si donc tu es l'ouvrage de Dieu, attends patiemment la main de ton Artiste, qui fait toutes choses quand il convient. Présente-lui un coeur souple et docile, conserve l'empreinte que t'a donnée l'Artiste, garde en toi l'Eau qui vient de lui, sans laquelle tu durcirais et perdrais la trace de ses doigts. En gardant le modelé, tu monteras vers la perfection, car l'art de Dieu voilera en toi ce qui n'est que glaise. Ses mains ont façonné en toi ta substance; elle te revêtira d'or et d'argent, au dedans et au dehors, et ainsi paré, le Roi lui-même sera épris de ta beauté » (Contre les hérésies IV, 39, 2).

Le premier homme n'est pas un super homme (comme l'imaginera plus tard Augustin), mais un enfant, appelé à un devenir, qui lentement, progressivement, en se développant, parvient à l'âge adulte : Prédication 12. « C'est précisément en ceci que Dieu diffère de l'homme. Dieu fait, tandis que l'homme est fait. Celui qui fait est [PAGE 93] toujours le même, tandis que ce qui est fait a nécessairement un commencement, un progrès, une maturité. Dieu donne, l'homme reçoit. Dieu est parfait en tout, égal et identique à lui- même, tout entier lumière, tout entier pensée, tout entier substance et source de tout bien, tandis que l'homme reçoit progrès et croissance vers Dieu. Car si Dieu est toujours le même, l'homme en Dieu progresse sans cesse vers lui » (Contre les hérésies IV, 11, 2).

Le Christ Adam parfait

Seul Jésus-Christ, Fils de Dieu, est la réplique parfaite du Père. Le mystère de Jésus prend racine dans le mystère de Dieu, qu'il partage avec l'Esprit. Le Fils est auprès de Dieu avant que les choses furent créées, par sa médiation (Prédication 43). Condition indispensable pour pouvoir le dévoiler, le communiquer en connaissance de cause (Prédication 30, 43 et 51-52). « Dieu, personne ne l'a jamais vu, mais son Fils unique qui est dans le sein du Père l'a révélé. Ainsi dès les origines, le Fils est le Révélateur du Père, puisque dès le commencement il est avec le Père » (Contre les hérésies IV, 20, 6-7).

Le mystère du Christ est le noeud de toute la pensée irénéenne. Il est le centre lumineux à partir d'où tout s'éclaire, tout s'explique. La création trouve en lui son unité et son sens, c'est-à-dire signification et direction. La Prédication est en grande partie une christologie (Prédication 30-41, 43-85).

Devenu frère des hommes par son humanité, il est dans son corps de chair et dans son âme informée par l'Esprit la réalisation parfaite de la parole de la Genèse : « Faisons l'homme à notre image ». Il réalise en lui la vocation donnée à Adam. Le Christ vient montrer aux hommes l'archétype de la création du monde, l'Image selon laquelle l'homme a été créé (Prédication 22). « Par l'incarnation, le Christ fait descendre Dieu dans l'homme par l'Esprit et monter l'homme jusqu'à Dieu réalisant en lui-même l'oeuvre par lui modelée » (Contre les hérésies V, 1, 1 ; cf. III, 22, 2).

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Le Fils révèle le Père aux hommes

Idée qui parcourt toute la Prédication. Le Fils dévoile tout, au long de l'histoire et de l'Écriture. Il parle à Abraham, à Moïse, à David. Il leur fait connaître à l'avance les choses qui auraient lieu, il leur enseigne ce qui concerne Dieu (Prédication 45. Voilà pourquoi le Nouveau Testament est la clef de l'Ancien : l'accomplissement explique la figure (voir notre introduction, et Prédication 43-86. « De fait partout dans les Écritures de Moïse est semé le Fils de Dieu : tantôt il s'entretient avec Abraham, tantôt il donne à Noé les dimensions de l'arche, tantôt il cherche Adam » (Contre les hérésies IV, 10, 1).

La pédagogie de Dieu prépare de la sorte progressivement l'humanité et le peuple choisi à cet effet : accueillir son Dieu et entrer en communion avec lui. « Ainsi Dieu, dès le commencement a modelé l'homme en vue de ses dons, il a choisi les patriarches en vue de leur salut. Il formait d'avance le peuple pour apprendre à ceux qui l'ignorent à le suivre. Il préparait les prophètes pour habituer l'homme sur la terre à porter son Esprit et à posséder la communion avec Dieu » (Contre les hérésies IV, 14, 2).

L'expérience humaine du Fils

Dans un corps et une vie d'homme, le Fils de Dieu fait l'expérience de tous les âges de l'existence. Il récapitule en même temps toute la longueur de l'histoire des hommes, avec ses joies et ses échecs, ses pesanteurs et son attente (Prédication 6, 30, 39, 95, 99). « Le Verbe s'est manifesté, quand il s'est fait homme, se rendant semblable à l'homme et rendant l'homme semblable à lui, afin que cette ressemblance avec le Fils rende l'homme cher au Père. Auparavant on disait bien que l'homme avait été fait à l'image de Dieu mais sans en donner la preuve, car le Verbe était encore invisible, lui à l'image de qui l'homme avait été façonné, c'est pourquoi la ressemblance s'était vite perdue. Mais quand le Verbe de Dieu s'est fait chair, il rétablit l'une et l'autre (image et ressemblance), car il montra la [PAGE 95] réalité de l'image, devenu à son tour ce qu'était l'image (homme) et imprima profondément la ressemblance en rendant l'homme semblable au Père invisible, dans le Verbe visible » (Contre les hérésies V, 16, 2 ; cf. Prédication 22).

Devenu homme le Fils de Dieu a voulu faire l'expérience de tous les âges de la vie humaine. « A trente ans, il vint à Jérusalem, il avait atteint l'âge parfait pour enseigner. Il n'a voulu ni précipiter ni abroger la loi des hommes mais sanctifier tous les âges, en les expérimentant tous: Tous, dis-je, renaissent à Dieu, les nouveau-nés, les enfants, les jeunes gens, les hommes et les vieillards. Il a donc traversé tous les âges, il s'est fait nourrisson avec les nourrissons pour sanctifier le premier âge, il s'est fait enfant avec les enfants pour sanctifier l'enfance, et donner l'exemple de la piété, de la perfection et de l'obéissance; avec les jeunes gens, il a voulu être jeune homme pour servir d'exemple aux jeunes, en les sanctifiant pour Dieu. Il est devenu homme mûr parmi les hommes pour être le maître parfait de tous, non seulement en exposant la vérité mais en l'adaptant à tout âge. Sanctifiant l'âge mûr, il en est devenu le modèle. Il parvint ainsi jusqu'à la mort, pour devenir le premier-né d'entre les morts et tenir le primat en toutes choses: prince de la vie, le premier de tous, marchant en tête » (Contre les hérésies II, 22, 4).

Il a tout récapitulé en lui

Le maître-mot estrécapituler, emprunté à saint Paul, qui signifie rendre au corps de l'humanité sa tête, son chef (Prédication 30. « Lorsque le Fils de Dieu s'est incarné pour devenir homme, il a récapitulé en lui-même la longue chaîne des hommes et nous a procuré le salut, en le ramassant dans sa chair, de sorte que ce que nous avions perdu en Adam – c'est-à-dire notre qualité d'image et de ressemblance de Dieu – nous pourrions le retrouver dans le Christ Jésus. Comme il n'était pas possible à l'homme une fois vaincu et brisé par la désobéissance de se remodeler lui-même et d'obtenir la victoire, que de plus il n'était pas possible à l'homme tombé au pouvoir du péché de recevoir le salut, le Fils a opéré l'un et l'autre : Verbe de Dieu, il est descendu [PAGE 96] jusque dans la mort. Il a achevé l'économie de notre salut » (Contre les hérésies III, 18, 1- 2).

Le Christ et le péché

L'incarnation de Jésus n'est pas l'exaltation de l'homme par une sorte d'humanisme mais un salut par la croix. Douloureusement le Christ refaçonne l'œuvre compromise par le péché. Scandale de la croix qu'Irénée voit inscrite avec toutes ses péripéties dans les prophéties de l'Ancien Testament (Prédication 31, 68-87). « Le Verbe sauveur s'est fait cela même qu'était homme, qui s'était perdu, pour réaliser par là sa propre unité et le salut de l'homme. Or ce qui était perdu avait chair et sang. Il a donc pris lui aussi chair et sang pour récapituler en lui non quelque autre ouvrage mais l'ouvrage modelé par le Père à l'origine, et rechercher ce qui était perdu. C'est pourquoi l'apôtre dit dans son Épître aux Colossiens : ‘Vous avez été réconciliés en son corps de chair par le moyen de sa mort pour vous présenter devant les saints sans tache ni reproche’ (Col 1, 22). La chair du juste a réconcilié la chair prisonnière du péché et l'a réintroduite dans l'amitié de Dieu » (Contre les hérésies V, 14, 2).

La croix sur le monde

« Pour détruire la désobéissance originelle de l'homme qui s'était perpétré par l'arbre (de la connaissance), le Christ s'est fait obéissant jusqu'à la mort et à la mort de la croix, guérissant ainsi par l'obéissance la désobéissance accomplie par l'arbre » (Contre les hérésies V, 16, 1 ; cf. Prédication 34, 45, 56, 79).

Irénée développe en même temps les dimensions cosmiques de la croix et du salut. Ce qui lui permet d'affirmer avec la même netteté l'universalité du salut et la vocation des païens, qui lui tient particulièrement à cœur (Prédication 9, 30, 99, mais aussi 42, 89, 91, 92, 95). « Par le bois de la croix, l'oeuvre du Verbe de Dieu est devenue manifeste. Ce que nous avons perdu par le bois d'un arbre, nous a été rendu par un autre bois (la croix), pour nous montrer la hauteur, la longueur, la largeur (toutes [PAGE 97] les dimensions). Et comme l'a dit un des presbytres: par ses mains étendues, il a ramené vers Dieu les deux peuples de la terre. Il avait, en effet, deux mains, à cause des deux peuples dispersés aux extrémités du monde. Mais au centre il n'y avait qu'une seule tête, pour montrer qu'il n'existe qu'un seul Dieu, au-dessus de tous, au milieu de tous, et en tous » (Contre les hérésies V, 17, 4 ; cf. Prédication 34).

Salut qui s'étend à la totalité des hommes, à travers la longueur de l'histoire, à la création tout entière dans la totalité de ses composantes. Un même et unique salut pour tous les hommes qui par des chemins multiples les conduit à Dieu (Prédication 1).

Marie, nouvelle Eve

Au thème du Christ, nouvel et véritable Adam, correspond celui de Marie nouvelle Eve et mère des croyants. La Tradition verra en elle la femme, l'humanité, l'Église (Prédication 32, 33-35, 53-54, 57). « De même qu'adam, le premier homme modelé reçut sa substance de la terre neuve et encore vierge, ainsi pour récapituler tout en lui-même, Adam, le Verbe est né de Marie encore vierge, et fut engendré de manière à récapituler la naissance du premier Adam » (Contre les hérésies III, 21, 10). « Eve fut désobéissante et devint pour elle et pour le genre humain une cause de mort, Marie, elle, épouse d'un homme prédestiné et cependant vierge, est devenue par son obéissance pour elle et pour le genre humain cause de salut » (Contre les hérésies III, 22, 4).

L'homme vivant, gloire de Dieu

Ces prémisses permettent d'esquisser l'itinéraire chrétien et de comprendre la célèbre parole: l'homme vivant, gloire de Dieu. « Le Verbe de Dieu nous a porté la grâce du Père. Il a montré Dieu aux hommes et l'homme à Dieu, tout en sauvegardant l'invisibilité du Père pour que l'homme ne perde pas le sens de Dieu mais sache sans cesse vers lui progresser. En même temps il a rendu perceptible Dieu [PAGE 98] aux hommes par de multiples dispositions de peur que l'homme, privé totalement de Dieu n'en perde jusqu'à l'existence. Car la gloire de Dieu, c'est l'homme vivant et la vie de l'homme, c'est la vision de Dieu (Contre les hérésies III, 20, 7).

La foi découvre au croyant que le baptême est le modelage de l'homme nouveau, par les deux mains de Dieu, le Fils et l'Esprit. Le baptême non seulement nous découvre cette dimension trinitaire mais nous révèle le caractère de l'image trinitaire en nous (Prédication 3, 5-7, 47, 99, 100).

En nous tous l'Esprit crie : « Abba, Père » (Notre Père) et façonne l'homme à la ressemblance de Dieu (Prédication 5).

Cette nouveauté appelée tantôt participation, inhabitation, « greffe de l'Esprit », communique à la fois un achèvement et une dynamique. « Présentement, c'est en partie que nous recevons l'Esprit, pour nous disposer dans un libre choix à progresser et à nous préparer à l'incorruptibilité, en nous accoutumant peu-à-peu à saisir et à porter Dieu. C'est ce que l'Apôtre appelle ‘les arrhes’, c'est-à-dire une partie de ce qui vous est promis par Dieu » (Contre les hérésies V, 8, 1).

L'itinéraire vers Dieu

La marche spirituelle du peuple de Dieu et de chacun de ses membres, s'accoutume progressivement à saisir et à porter Dieu. Elle est à la fois saisie et tension dans et par l'Esprit, vers l'achèvement. Impulsion « qui donne au flux temporel sens et direction, but et consistance ». C'est le mouvement imprimé à l'histoire du salut par Dieu dont le Père est le principe et le terme (Prédication 46, 55, 88-90. « Telle est la magnanimité de Dieu. Il a fait en sorte que l'homme passe par toutes les étapes. Qu'il fasse l'expérience de ses exigences avant de parvenir à la résurrection d'entre les morts. Qu'il apprenne d'expérience de quel mal il a été délivré et garde à Dieu une continuelle action de grâces. Doté par lui de l'incorruptibilité, qu'il lui en témoigne d'autant plus d'amour. Car la gloire de l'homme c'est Dieu, mais le chef-d'œuvre de toute la sagesse, de toute la puissance, c'est l'homme » (Contre les hérésies III, 20, 2).

[PAGE 99] « L'admiration étonnée » rejaillit en définitive de l'oeuvre sur l'artiste. « En même temps l'expérience de la chute fait apprécier le salut, comme la maladie, la santé, comme les ténèbres font désirer et apprécier la lumière » (Contre les hérésies IV, 37, 7).

La gloire de Dieu est une place centrale dans la Prédication. Glorification de Dieu par toute l'échelle des êtres, au sommet desquels Irénée place le Verbe et la Sagesse, qu'il compare aux Chérubins et aux Séraphins, qui par leurs chants célèbrent Dieu. Adoration qui s'exprime dans le culte universel, culte céleste qui se continue par le culte rendu par l'homme (Prédication 10). Culte que nous lui devons jour et nuit (Prédication 8), culte des sept cieux et des sept dons de l'Esprit (Prédication 9), finalement culte de la nouvelle alliance, où le temple de Dieu s'établit dans le corps de l'homme (Prédication 96). Univers d'adoration qui rend un culte trinitaire.

La vie dans l'Esprit

La foi semée en nous au baptême lève en charité, plénitude de la loi et perfection à réaliser (Prédication 87). « Il te faut d'abord garder ton rang d'homme et ensuite seulement recevoir en partage la gloire de Dieu. Ce n'est pas toi qui fais Dieu mais Dieu qui te fait. Si donc tu es l'ouvrage de Dieu, attends patiemment la main de l'artiste qui fait toutes choses en temps opportun » (Contre les hérésies IV, 39, 2).

Patience de Dieu, lenteur de l'homme à l'accueillir et à le rayonner, en gloire.

Le fruit visible de l'Esprit invisible est de mûrir la chair et la rendre capable d'incorruptibilité.

Dans le livre Contre les hérésies plus que dans la Prédication, la polémique fait conclure Irénée à la saisie de tout l'homme par l'Esprit, jusqu'à le rendre incorruptible et lui promettre la résurrection de l'homme total : corps, âme et Esprit. Tout le livre V est consacré à ce thème. « Qu'est-ce qui est semé en terre et y pourrit comme un grain de froment, sinon le corps de l'homme que l'on dépose dans cette même terre, qui reçoit la semence. ‘Semée dans la faiblesse, elle ressuscitera dans la puissance’. La fai- [PAGE 100] blesse dont il s'agit est celle de la chair, qui venue de la terre retourne à la terre, mais la puissance, qui est celle de Dieu, la ressuscitera d'entre les morts. Tels sont bien en effet les corps psychiques (c'est-à-dire participant d'une âme) : lorsqu'ils la perdent, ils meurent, puis ressuscitent par l'Esprit et deviennent corps spirituels ; afin de posséder par l'Esprit une vie qui demeure à jamais » (Contre les hérésies V, 7, 2).

Loin d'être un obstacle comme le voulaient les gnostiques et les platoniciens, le corps est de la fête. L'obstacle se situe au niveau de la liberté et de la volonté ; le salut est entrée dans le jeu de Dieu, de l'homme tout entier.

L'Esprit dans l'Église

L'autre « main de Dieu », l'Esprit, communique son souffle à l'homme façonné. Il le consacre comme il a consacré le Christ. Irénée, compare l'Esprit à une huile parfumée qui se répand sur le Christ, mais aussi sur tous ses compagnons, qui participent à son royaume (Prédication 47, 53). « Le nom du Christ signifie à la fois celui qui donne l'onction et celui qui la reçoit et l'onction elle-même. C'est le Père qui donne l'onction, c'est le Fils qui est oint dans l'Esprit, qui est l'Onction. Comme la Parole le dit par Isaïe : ‘L'Esprit de Dieu est sur moi, c'est pourquoi il m'a oint’ (Is 61, 1). Ce qui signifie à la fois le Père qui oint, le Fils qui est oint et l'Onction qui est l'Esprit » (Contre les hérésies III, 18, 3).

Du Christ l'onction de l'Esprit se communique à tout son corps ecclésial – à chacun de ses membres – où l'Esprit établit sa demeure (Prédication 41-44, 47).

L'Esprit qui est dilatation communique à l'Église son souffle et sa dimension, il l'anime et lui donne son parfum. « Là où est l'Église est l'Esprit de Dieu, et là où est l'Esprit de Dieu, là est l'Église et toute grâce. La prédication de l'Église est la même partout et demeure égale à elle-même, appuyée sur toute l'économie divine ; elle réside à l'intérieur de notre foi que nous avons reçue de l'Église et que nous conservons, foi qui toujours sous l'action de l'Esprit de Dieu comme un parfum de prix conservé dans une amphore de qualité embaume le vase qui le contient » (Contre les hérésies III, 24, 1).

[PAGE 101] Le fruit visible de l'Esprit invisible est de mûrir la chair et de la rendre capable d'incorruptibilité. Ailleurs Irénée dit : capax Dei, capable de Dieu (Contre les hérésies V, 12, 4). « Mais lorsque cette ‘figure’ aura passé, que l'homme aura été renouvelé, qu'il sera mûr pour l'incorruptibilité, au point de ne plus pouvoir vieillir, apparaîtra le ciel nouveau et la terre nouvelle, en lesquels l'homme nouveau demeurera dans un dialogue éternellement nouveau avec Dieu » (Contre les hérésies V, 36, 1).

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Ce texte dans l'histoire

Les écrits d'Irénée ont marqué les générations immédiates. Ils ont été traduits en latin, en arménien, en syriaque. Mais dès le VIe siècle, ils sont introuvables à Lyon comme à Rome. Le Moyen Age les ignore. Il ne se trouve aucune citation même apocryphe dans le Décret de Gratien, ni dans les œuvres complètes de Thomas d'Aquin ni de Bonaventure.

Le titre grec de l'ouvrage nous a été conservé par Eusèbe de Césarée dans son Histoire ecclésiastique, V, 26 : « Outre les écrits d'Irénée, mentionnés plus haut, on montre encore de lui un livre très court et tout à fait utile contre les Grecs, intitulé De la science, un autre dédié à un frère du nom de Marcianus, Pour la démonstration de la prédication apostolique, puis un petit livre de divers dialogues. » Jérôme (De viris inlustribus 35) dans sa note sur Irénée abrège le titre du livre.

Une copie de la traduction arménienne faite sans doute sur l'original grec, entre 570 et 590, fut exécutée entre 1265 et 1289 pour l'archevêque Jean, frère de Haïtoun, roi de la Grande Arménie. L'homme d'Église était un grand bibliophile. Le manuscrit, en écriture bolorgir, contenait des livres liturgiques et patristiques; outre la Démonstration, les livres IV et V de l'Adversus haereses.

L'unique et lointain manuscrit fut découvert à Erévan, en Arménie russe par l'archimandrite Mgr KArapet Ter-Mekerttschian, et d'abord publié à Leipzig, en 1907; depuis traduit en de nombreuses langues. Notre traduction reprend la première traduction du jésuite J. Barthoulot, en la faisant bénéficier des améliorations apportées depuis lors au texte. Cette révision critique veut fournir une traduction fidèle mais lisible; elle a été faite sur l'arménien, par Sever J. Voicu, de Rome. Nous lui exprimons ici toute notre gratitude.

[Note de G. Bady: En 1978 ont été découverts des fragments de la version arménienne dans le manuscrit Galata 54 ; la dernière édition dans la collection « Sources Chrétiennes » 406, Paris, 1995, par A. Rousseau, en tient compte. Le lecteur s'y référera en priorité.]

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Bibliographie sélective (mise à jour par G. Bady)

Pour un premier aperçu concernant Irénée, voir Les Pères de l'Église, PdF 1, p. 28-37.

Textes et traductions de référence pour la Prédication

K. Ter-Mekerttschian et E. Ter-Minassiantz, Des heiligen IrenäusSchrift zum Erweise der apostolischen Verkündigung, in armenischer Version entdeckt, avec une préface et des remarques d'A. von Harnack (Texte und Untersuchungen 31, 1), Leipzig, 1907.

Ch. Renoux, Irénée de Lyon. Nouveaux fragments arméniens de l'Adversus haereses et de l'Epideixis, Patrologia Orientalis 39, fasc. 1, Turnhout, 1978.

« Saint Irénée, Démonstration de la Prédication apostolique. Introduction par J. Tixeront, traduction et notes par J. Barthoulot », dans Recherches de Science Religieuse 6, 1916, p. 361-432, repris dans la Patrologia Orientalis 12, fasc. 5, Paris, 1919, p. 750-802.

J.P. Smith, St. Irenaeus. Proof of the Apostolic Preaching, « Ancient Christian Writers » 16, Westminster-Maryland et Londres, 1952. Traduction anglaise qui a fait date.

A. Rousseau, Irénée de Lyon. Démonstration de la prédication apostolique, Sources Chrétiennes 406, Paris, 1995. Améliore la traduction de M. Froidevaux, Sources Chrétiennes 62, Paris, 1959, notamment par le recours aux variantes en arménien tirées du Galata 54.

Autre traduction, disponible en ligne sur http://www.patristique.org/article.php3?id_article=57

L'homme, son époque, son œuvre

E. Griffe, La Gaule romaine à l'époque romaine, t. 1, Paris, 1964. Travail d'historien averti, lisible par le grand public.

G. Bardy, La vie spirituelle d'après les Pères des trois premiers siècles, nouvelle édition, Paris, 1968, p. 155-195.

A. Benoît, Saint Irénée. Introduction à l'étude de sa théologie, Paris, 1960. Technique mais encore accessible.

L. Doutreleau et L. Regnault, «Irénée de Lyon (saint)», Dictionnaire de spiritualité VII/2, 1971, col. 1923-1969.

H. Urs von Balthasar, La gloire et la croix, t. 2, Paris, 1968, p. 27-84. Brillant exposé, pour un lecteur cultivé.

Contre les hérésies

Le chef-d'œuvre d'Irénée a été édité avec la traduction d'A. Rousseau et de ses collègues et les textes latin et grec dans la coll. « Sources Chrétiennes » (SC), au Cerf : livre I (SC 263 et 264 : 1979), II (SC 293 et 294 : 1982), III (SC 210 et 211 : 1974), IV (SC 100* et 100** : 1965), V (SC 152 et 153 : 1969).

Cette traduction du traité Contre les hérésies est aussi éditée en un seul volume, au Cerf (dernièrement dans la coll. « Sagesses chrétiennes » en 2007).

Choix de textes

J. Comby et D. Singles, Irénée de Lyon. La gloire de Dieu, c'est l'homme vivant, Cerf, 1994, 2e édition 2007. Choix faits avec la traduction d'A. Rousseau.

A. Garreau, Saint Irénée, coll. « Écrits des saints », Le Soleil Levant, 1962. Bonne sélection des textes essentiels.

R. Poelman, De la plénitude de Dieu, Paris-Tournai, 1960. Choix organisé autour de thèmes, puisé dans les deux écrits d'Irénée.