Notre-Dame de Paris, 18 janvier 1981

 

[PAGE 2] L'invitation de Mgr Berrar, votre sympathie et votre fidélité nous permettent de nous retrouver, et de retrouver ensemble les richesses de notre patrimoine chrétien, accumulées en des siècles de fécondité explosive, de ferveur et de créativité, par des hommes de chair et de passion, de génie et de sainteté.

Plutôt que de juxtaposer les thèmes qui caractérisent les divers écrivains, comme l'an passé, il a semblé préférable de centrer les cinq conférences autour d'un thème unique. Nous prendrons chaque fois un Père comme guide. Les cinq exposés seront consacrés à l'initiation aux mystères chrétiens par les sacrements essentiels, baptême, confirmation, eucharistie. Initiation que les Anciens appellent Mystagogie.

Le mot mystagogie vient du grec et signifie introduire dans le mystère chrétien, permettre d'y entrer, de s'y épanouir, d'en vivre, de prendre sa pleine stature de fidèle adulte.

Dans l'antiquité, l'enseignement des vérités de la foi se donnait, comme nous le verrons, tout au long du carême. C'était ce que l'on appelait la catéchèse, mot retrouvé en ces derniers temps. Ensuite, on expliquait les sacrements qui font le chrétien et l'Église : le baptême, la confirmation, l'eucharistie. La symbolique des gestes et des rites : l'eau, l'huile, le pain rompu, le vin devaient faire découvrir une réalité invisible aux yeux, dévoilée à la foi : le mystère chrétien.

Ces mêmes signes sont les nôtres, nous les refaisons. Ils nous tiennent un même langage. Ils nous permettent de pénétrer le jardin clos de Dieu, le mystère de ce que nous croyons. L'eucharistie surtout, le sacrement de nos existences chrétiennes, si familière et toujours nouvelle, inépuisable, nous dévoile sans cesse le secret d'une tendresse offerte, l'agapè de Dieu. Il ne dépend que de nous de l'accueillir en plénitude.

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[PAGE 3] Notre guide, ce soir, sera le grand Africain, Tertullien. Pourquoi nous fait-il penser à Léon Bloy et à Bernanos ? Serait-ce parce qu'il ressemble, en plus génial, à l'abbé Menou-Segrais, que nous trouvons « sous le soleil de Satan » ? Pourquoi nul éditeur n-a-t-il eu l'idée de demander à Bernanos de nous faire le « portrait » de ce prêtre africain, hors du commun ? Comme le romancier eût saisi le tragique de cet homme, sans le suivre jusqu'au bout de son cheminement !

Tertullien est en tout cas le premier théologien latin et une personnalité littéraire et théologique exceptionnelle. L'Occident chrétien, en retard d'un siècle sur le monde grec, avec lui fait son entrée mais d'éclat. D'emblée l'Occident latin produit un génie.

Il est paradoxal que l'Afrique et non l'Italie ait engendré le premier Père latin. Sa latinité, il est vrai, est sui generis. Tertullien a beau recevoir sa formation littéraire et juridique de la culture romaine, séjourner à plusieurs reprises dans le Ville éternelle, il est fils d'Afrique, terre colonisée par les Romains, mais non pas conquise. Altière et indépendante, Carthage accueille mais ne se donne pas.

Tertullien commence d'ailleurs par écrire en grec, car il est parfaitement bilingue. Le désir d'efficacité décidera à opter pour le latin cet homme d'action, qui tient à ce que ses coups portent, que ses pamphlets fassent flèche.

[PAGE 4] Le prêtre de Carthage se sert du latin, non comme les écrivains de la décadence, qui imitent au lieu de créer, mais comme un forgeron du verbe, qui torture et triture la langue de Cicéron, l'enrichit de mots et néologismes. Hope, en 1932, a voulu dénombrer 982 mots forgés par lui. Il brise la période latine pour lui substituer une phrase hachée, syncopée, haletante de palpitation et de passion, où chaque mot porte une sentence ; concision sans concession, beauté sans fioriture mais toujours avec panache. Tertullien est l'inventeur du baroque africain !

La conclusion, disons la péroraison, de l'Apologétique est connue de tous :

« Allez-y, bons gouverneurs ! D'autant plus agréables à la populace que vous lui sacrifiez des chrétiens ! La preuve de notre innocence c'est votre ignominie. C'est pourquoi Dieu souffre que nous souffrions…
Mais votre cruauté, même la plus raffinée, ne sert à rien ! C'est plutôt un appât pour notre secte. Plus vous nous fauchez et plus vous nous multipliez : le sang des chrétiens est un germe… »

Plus que jamais, ici le style est l'homme. Latinisé mais non pas romanisé, ce fils de centurion, nous pourrions presque traduire d'adjudant, n'a jamais oublié que les Romains maintiennent les militaires d'outremer dans les rangs inférieurs. Ce qui a sans doute humilié ce fier Africain mais en même temps lui a donné le goût de la discipline et de l'ordre, le sens de la rigueur, jusqu'à la dureté et à l'intransigeance.

Qu'est-ce qui a pu provoquer la conversion de ce brillant avocat ou juriste de Carthage ? Nous trouvons à ce propos une étonnante confidence dans l'Apologétique : « Dans un premier temps, confesse-t-il, nous en avons ri » (18, 4). Peut-être dans un milieu d'étudiants, où circulaient les ragots les plus invraisemblables : meurtre d'enfant, réunions clandestines et donc licencieuses.

En 180, étudiant ou homme de loi, Tertullien a pu assister au procès spectaculaire, le premier en Afrique, à Carthage, où comparaissaient douze chrétiens, de modestes villageois d'une bourgade, Scilli. Condamnés, ils furent tous exécutés. Leurs actes, le premier texte chrétien latin, sont parvenus jusqu'à nous. Lettres de noblesse de l'Église d'Afrique.

Les douze fidèles, en entendant la sentence, dirent d'une seule voix : « Deo gratias », grâces à Dieu. Leur martyre s'achève comme une liturgie, et la liturgie s'achève en martyre.

Il est des souvenirs ineffaçables, un héroïsme sans emphase, qui vous traverse d'un inoubliable frisson. Ces hommes du peuple, accusés de crimes, celui surtout de se dire chrétiens, savaient mourir avec grandeur.

L'héroïsme des chrétiens intriguait le jeune juriste. Doué de curiosité, il fit son enquête, étudia la Bible, fréquenta la synagogue, se rapprocha de groupes chrétiens, pour les voir vivre. Il rencontra des hommes, des femmes, qui prenaient le contre-pied de la manière de vivre des païens. L'éthique, l'héroïsme des chrétiens fit sur Tertullien une impression profonde. Il le dit dans une lettre au proconsul Scapula : [PAGE 5] « Chacun en face d'une si prodigieuse patience se sent comme frappé d'un scrupule et veut ardemment aller au fond des choses : dès qu'il connaît la vérité, il l'étreint aussitôt » (Ad Scap. 5).

Peu enclin aux confidences, ce condottiere de l'Évangile trahit, dans l'Apologétique, le choc que fut pour lui le spectacle de la communauté de Carthage, pétrie d'héroïsme et de sainteté. Sous ses yeux, à portée de la main, dans une métropole où crépitent les plaisirs et les vices, fleurit un groupe d'hommes et de femmes pour qui la fortune des uns ne provoque pas la jalousie des autres, mais le partage et la péréquation, au profit des plus petits, des plus démunis ; où les pauvres, loin d'être objet de mépris sont sujets de sollicitude, choyés comme « des nourrissons de la foi », le mot est de lui, portés par la tendresse de tous.

Il passe dans la description, claironnée par le polémiste de Carthage au monde païen, une vibration, un étonnement, qui ne trompent pas sur le choc ressenti, qui, un jour a décidé de la conversion de Tertullien, et qui l'a fait choisir le pari et le parti du Christ. Il n'y est pas question d'angoisse métaphysique ni d'inquiétude apaisée mais d'un message qui est provocation à agir, d'une foi qui fait corps avec la vie.

L'Évangile apportait au jeune converti moins une liberté qu'une loi, moins la paix que la guerre. Il s'engage dans la milice du Christ et traduit volontiers sa foi en termes guerriers, son engagement comme un sacramentum, sacrement, c'est-à-dire comme le serment prêté par la recrue à son général. Pour Tertullien, le chrétien est un engagé, un mobilisé.

Tertullien n'est commode ni pour la communauté ni pour l'autorité romaine. Les frères admirent son génie. Il brille mais ne réchauffe pas. Personne ne lui demande de conduire la communauté. Les francs-tireurs font de mauvais généreux. Tertullien est de la race des corsaires et non des gouverneurs. Soldat, il préfère Je feu au confort des bureaux.

Visage de tempête, en une période de tourmente, le prêtre de Carthage a puisé à Rome les ressources du droit et de la rhétorique, mais il tient de la terre d'Afrique la richesse et la démesure. Cet homme de souffre et d'apocalypse est si grand qu'il en est intouchable. Nul proconsul n'a osé s'en prendre à lui.

Le prêtre de Carthage est marié, et un mari ombrageux et jaloux. Dans le traité A son épouse (Ad uxorem), il lui interdit, en cas de décès, de contracter une nouvelle alliance. Précaution sans doute inutile mais symptomatique. Que ne nous a-t-elle pas laissé son Journal ! II vaudrait son pesant d'or.

A l'âge où les hommes s'assagissent et prennent de l'embonpoint, Tertullien se durcit, devient plus noueux, intransigeant, jusqu'à l'outrance. L'homme qui avait lutté contre les hérétiques va rejoindre une secte de visionnaires. Il oublie qu'il avait apostrophé Marcion : « Qui t'a donné le droit de bûcheronner dans mon bois ? Je suis le propriétaire, j'ai en mains les titres authentiques. Je suis l'héritier des apôtres ! » (De presc. 37, 3).

[PAGE 6] L'héritier des apôtres va trahir leur message en faveur de la « nouvelle prophétie », qui annonçait une nouvelle effusion de l'Esprit et la venue prochaine du royaume de Dieu : les Montanistes. Ceux-ci prendront plus tard le nom de Tertullianistes. Ils lui survivront en vivotant temps d'Augustin, qui ramènera au bercail les derniers égarés (De haer. 86).

La chute de ce chêne va remplir de son fracas l'histoire de l'Église. Jérôme qui ne recule pas devant l'odeur du souffre, et qui sans doute se trouve une certaine affinité de franc-tireur, en fait l'éloge : « Quelle érudition, quelle acuité ! » (Lettre 70, 5). Et Vincent de Lérins l'appelle l'Origène latin, tout en déplorant son égarement.

Le montanisme, l'index du fameux Décret de Gélase, d'ailleurs apocryphe, seront fatals aux œuvres de Tertullien. Et c'est miracle qu'elles aient malgré tout échappé au naufrage. Nous pouvons y distinguer les œuvres théologiques et spirituelles et les œuvres polémiques. Distribution qui correspond en profondeur à deux aspects essentiels de sa personnalité : la vie ascétique et la controverse.

Moraliste, le prêtre de Carthage confronte l'Évangile avec la vie quotidienne. Il prend position sur les problèmes les plus divers : le baptême, la pénitence, la patience, la prière, la fuite, en temps de persécution. Avec délectation, comme nombre d'ascètes, il s'occupe de la femme chrétienne, mais un peu en argousin, qui vérifie la longueur et la disposition de son voile. Il s'occupe avec insistance de sa chevelure, de ses vêtements et de ses parfums, sorte de compensation, à l'heure de la vertu.

Il minaude même dans ses exhortations, où il fait preuve de coquetterie littéraire, mais en policier bien informé : « Empruntez à la simplicité votre blanc, à la pudeur votre rouge, peignez vos yeux de réserve et vos lèvres de silence. Ainsi fardées, vous aurez Dieu pour amant. »

Tertullien est surtout un pamphlétaire et un polémiste. Le mot Contre revient dans le grand nombre des titres d'ouvrages : Contre les juifs, Contre Marcion, Contre Hermogène, Contre les valentiniens. Converti, il préconise un christianisme de combat, qui affronte le monde païen, sans chercher le dialogue.

Il aime non seulement les formules abruptes, à l'emporte-pièce, mais les positions extrêmes. Loin de chercher à concilier la foi et la philosophie, la sagesse païenne et la sagesse chrétienne, il se plait à les opposer. Il claironne : « Il n'y a rien de commun entre un philosophe et un chrétien, entre un disciple de la Grèce et un disciple du ciel » (Apol. 46, 18). Ailleurs il affirme en termes d'histoire : « Il n'y a rien de commun entre Athènes et Jérusalem, entre l'Académie et l'Êglise » (De praesc. 7, 9).

Ce polémiste a été prêtre. Le témoignage sur ce point de Jérôme est formel. On expliquerait mal comment un laïc s'immiscerait de pareille manière dans la vie, dans la discipline, l'enseignement de la communauté. Les historiens reconnaissent en son Traité du baptême la catéchèse prêchée à Carthage. Il est donc un témoin privilégié pour nous et pour notre sujet.

[PAGE 7] Grâce à Tertullien, à son exemple et à son enseignement, nous pouvons analyser ce que signifiait la conversion et le baptême pour les premières générations chrétiennes, comprendre les difficultés existentielles pour un païen d'Afrique ou de Rome de quitter la religion des ancêtres pour suivre l'appel de Jésus-Christ.

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Ce qui aujourd'hui, en nos pays de vieille chrétienté est l'exception, pour combien de temps encore, était la règle au 2e siècle : « On devient, on ne naît pas chrétien », dit Tertullien. Toujours critique et excessif, le prêtre de Carthage s'en prend à l'usage généralisé de l'Église ancienne de baptiser les enfants.

« Notre Seigneur a dit, au sujet des enfants : Ne les empêchez pas de venir à moi. Qu'ils viennent donc lorsqu'ils seront plus avancés en âge ; qu'ils viennent, lorsqu'ils seront en état d'être instruits, afin qu'ils connaissent leurs engagements. Qu'ils 'commencent par connaître Jésus-Christ, avant que de devenir chrétiens. »

Tertullien reconnaît donc l'usage reçu de baptiser les enfants mais le critique. Il connaît d'expérience la fragilité humaine, les orages de la jeunesse. La condition chrétienne de surcrott est dangereuse. L'Église est menacée. Il faut des pionniers et non des suiveurs. De plus, malheur à qui retombe, après le baptême ! Il ne lui reste pour les péchés publics que la dure pénitence publique. Et cela une seule fois. Il dit donc : « Prenez garde ! »

Le prêtre de Carthage, et sans doute l'Église, veut des chrétiens de haute mer et non de timides riverains. A une époque de tempête, il faut des âmes d'acier, des conversions éprouvées. Il récuse donc « la foi du charbonnier », ses menaces et ses périls.

Tertullien écrit précisément le Traité sur le baptême « pour instruire les catéchumènes et pour convaincre les fidèles de ne pas se contenter de croire dans la simplicité de leur cœur mais d'étudier les motivations de ce qui leur est enseigné. La foi, dénuée de fondement, par ignorance, ne repose que sur des présomptions » (De bapt. 1, 1).

Le fait que l'Église de Carthage ait confié la formation des catéchumènes, c'est-à-dire des candidats au baptême, à un homme de la qualité de Tertullien prouve l'importance qu'elle accordait à la préparation des futurs fidèles.

[PAGE 8] Comment à Carthage ou à Alexandrie devient-on chrétien ?

La pénétration évangélique est à la fois fluide et occasionnelle. Elle jaillit de la vie même et non d'un quadrillage apostolique. Elle est le fait d'un exemple, comme dans le cas de Tertullien lui-même. L'existence de tous les jours, les contacts d'homme à homme, de maître à esclave, de médecin à malade, ou d'esclave à maitre, la présence de chrétiens dans les camps, dans les ateliers, dans les échoppes, dans la rue, ont favorisé la diffusion de l'Évangile.

Les chrétiens participent intensément à la vie économique et sociale de la cité. Ils se mêlent à la vie quotidienne et vivent comme tout le monde. « Les fidèles ne se distinguent des autres ni par le pays, ni par le langage, ni par le vêtement. Leur genre de vie n'a rien de singulier », dit la Lettre à Diognète.

Avec hauteur, dans l'euphorie de sa jeune foi, Tertullien dans l'Apologétique constate : « Vous prétendez vous-mêmes que nous, nous envahissons la ville. Jusque dans les campagnes, les camps militaires, les îles, il y a des chrétiens. Tout sexe ; tout âge, toute condition, tout rang même passe au nom du Christ » (Apol. 1, 7). « Comme vous, nous sommes soldats, paysans, commerçants. Nous pratiquons les mêmes métiers et nous vous vendons nos produits » (Apol. 42, 4, 7).

Dans la mêlée de cette vie commune se préparent les conversions. Comment les chrétiens auraient-ils pu être le sel de la terre ou être « l'âme du monde », comme dit la Lettre à Diognète, sans se mêler à lui pour le soulever ?

On peut discerner comme deux temps dans l'évangélisation du Bassin méditerranéen, au temps de Tertullien : le premier, sans complexe, dans la fraîcheur de la découverte et la joie du partage ; dans un deuxième temps, devant la résistance de la cité antique, les chrétiens éprouvent à quel point ce monde, contaminé par l'idolâtrie et une décadence morale, porté à la calomnie et au préjugé, était peu perméable à l'Évangile, et, sous le couvert des empereurs, se fait persécuteur.

Et pourtant ce monde peu à peu se fait chrétien. Pourquoi ? Nous avons deux témoignages précieux, parce qu'ils nous viennent de païens. Lucien de Samosate, une sorte de voltairien, avant l'heure, souligne l'importance des Livres sacrés, le respect porté aux confesseurs de la foi par la communauté, qui s'évertue à adoucir leur sort, la fraternité, qui unit les membres entre eux et même au-delà des groupements locaux ; le peu de cas qu'ils font de l'argent, utilisé pour ceux qui souffrant ; enfin, le mépris de la mort, porté par l'espérance de vivre éternellement.

Le célèbre médecin Gallien, païen lui aussi, au milieu du 2e siècle, observe les chrétiens avec la rigueur du clinicien. Il ne s'appesantit pas sur la doctrine mais sur la manière de vivre. De son observation il retient le mépris de la mort, la vie chaste chez les hommes et chez les femmes, qui va chez quelques-uns jusqu'à la continence absolue, enfin la discipline et la rigueur des mœurs.

[PAGE 9] Les conversions nombreuses, à l'heure héroïque des persécutions, ne se ramènent donc pas à un motif unique. L'exemple de Tertullien, d'autres témoignages contemporains relèvent trois motivations principales : le message évangélique lui-même, dans son contenu et ses exigences, la fraternité vécue dans les communautés et le témoignage de la sainteté, allant jusqu'au martyre.

Dans un monde désabusé, où les esprits cultivent le scepticisme, le christianisme apparaît comme une affirmation, une certitude. La venue du Christ, sur laquelle ironise le païen Celse, donne à l'histoire sa densité et sa signification. Elle jette un pont entre le monde et son Créateur, ce qui avait paru infranchissable à la philosophie eecque ; elle comble les appels les plus indéracinables du cœur humain. La foi se présente à la fois comme une proximité de Dieu, une sagesse de vie, une force de l'Esprit, qui illumine, conduit, transfigure.

Au cœur du message, la résurrection du Christ bronze le courage chrétien d'une véritable invulnérabilité. Elle est la réponse à l'interrogation fondamentale et à l'angoisse de la mort, particulièrement vive à l'époque. L'empereur Marc-Aurèle est visiblement agacé par ces hommes, qui ont réponse à la question de la survie, sur laquelle sa philosophie était muette ou décevante.

Les païens de Lyon dispersent les cendres de Pothin et de Blandine, en pensant les priver de l'immortalité. « Il faut, disaient-ils, enlever à ces gens-là jusqu'à l'espoir de la résurrection. A cause de cette croyance, ils ont introduit chez nous une religion nouvelle et étrangère, méprisent la torture et courent à la mort avec allégresse. » Quel hommage à la résurrection des morts !

Le témoignage de vie chrétienne s'affirme de manière spectaculaire et quotidienne non seulement dans la rigueur morale mais dans la fraternité, qui noue les membres et les communautés. Le « voyez comme ils s'aiment » est une apologie vivante à laquelle écrivains et historiens païens ont dû rendre hommage.

Fraternité qui privilégie ceux que l'antiquité écrase : les enfants, les femmes, les esclaves, les malades, les personnes âgées, les pauvres. De nouveaux liens se nouent, qui se jouent des différences de classes ou de fortune, pour établir des rapports chrétiens entre maîtres et esclaves, entre hommes et femmes, jusqu'à la mise en commun des ressources, au profit des mal lotis.

Fraternité non close mais ouverte à tous, car la foi est une incessante invitation à partager. « Nous disons aux païens eux-mêmes, dit Justin, vous êtes nos frères. » La peste à Carthage, qui un jour inspirera le livre d'Albert Camus, lui aussi Africain, fournit aux chrétiens l'occasion de prouver cette fraternité à tous les pestiférés, sans leur demander leur acte de baptême. Prédication plus efficace que les déclarations les plus fracassantes.

L'héroïsme des martyrs, à l'époque des persécutions, loin d'arrêter les conversions, les multiplie, comme le remarque Tertullien, dans un texte déjà cité : [PAGE 10] « Nous nous multiplions toutes les fois que vous nous moissonnez : le sang des martyrs est un ensemencement ». Pascal lui fera écho : « Je crois volontiers les histoires dont les témoins se font égorger. »

Devenir chrétien exige un apprentissage, des délais, un temps de préparation. Il est loin le temps, où il suffit d'un entretien entre le diacre Philippe et l'eunuque de la reine Candace, pour qu'au premier cours d'eau rencontré se donne le baptême. L'Église est désormais plus exigeante, plus prudente. Elle se méfie des mouchards comme des faux convertis. Elle veut examiner les motivations et mettre à l'épreuve les candidats.

La conversion imposait un changement de vie, une rupture avec la famille païenne et la cité vouée aux divinités. Contester la religion officielle était contester l'Etat et faire figure de révolutionnaire : le chrétien se place en marge de la société, il est un émigré de l'intérieur. Pour l'entourage, la conversion au christianisme apparaissait comme un désastre. La jeune fille ne trouvait plus facilement à se marier, la femme mariée provoquait un conflit avec son conjoint. Le travailleur perdait son emploi.

Avec son humour noir, Tertullien rapporte l'aventure cocasse d'un mari jaloux : il ne pouvait entendre trotter une souris, sans soupçonner sa femme d'infidélité. Soudain il la voit changer de comportement, il redoute de la voir se convertir. Il préfère, ajoute Tertullien, la voir prendre un amant, plutôt que de la voir devenir chrétienne.

Beaucoup de métiers sont interdits, surtout ceux qui ont partie liée avec les cultes païens. Il en est de même de toutes les fonctions publiques et bientôt de l'armée. Le baptême interdit les réjouissances populaires qui blessent le sens moral et les convictions religieuses. La vieille formule « renoncer aux pompes de Satan » signifiait en clair renoncer aux jeux du cirque et à la passion des spectacles, dont la licence ou la cruauté blessaient le sens chrétien.

L'Église impose donc rapidement à tout candidat un garant, qui le présente, le parrain, la marraine, et un temps d'épreuve et de noviciat appelé catéchuménat. Dès le 3e siècle, il s'étend sur trois ans. Nous rencontrons, dans la geste des martyrs, des chrétiens et des chrétiennes comme Félicité, Perpétue, Révocatus, qui n'ont pas encore reçu le baptême. A Alexandrie, une femme, Héraïs, sortit de la vie avec « le baptême par le feu », plus grandiose que celui de l’eau, dit Eusèbe.

Fort de cette expérience antique le cardinal Lavigerie, dont la thèse en Sorbonne portait sur « l'école chrétienne d'Edesse dans l'antiquité », impose un catéchuménat long aux Africains, qui demandent le baptême. L'étude de la Tradition forme les pionniers et les disciples éclairés.

Dès que le candidat, la candidate, est accepté, il est accueilli, il devient membre de la communauté. Il peut participer désormais à la liturgie de la parole. Il noue des liens avec les autres membres. Au 4e siècle, un rite ouvre même ce temps d'attente : il reçoit le sel, comme nous le voyons pour le jeune Augustin. A la même époque, la tendance s'infiltre en beaucoup de communautés de prolonger indéfiniment le temps du catéchuménat. Grégoire de Nysse, Jean Chrysostome, qui eux-mêmes avaient succombé à la tentation, admonestent « ceux qui s'attardent », par tiédeur et lâcheté.

[PAGE 11] Les premiers siècles ne limitent pas la formation à un enseignement doctrinal et moral, ils soumettent les candidats à des œuvres de charité, à l'intérieur de la communauté. La Tradition apostolique est formelle sur ce point : « Quand on choisit ceux qui vont recevoir le baptême, on examine leur vie. Ont-ils vécu honnêtement, pendant qu'ils étaient catéchumènes ? Ont-ils honoré les veuves ? Ont-ils visité les malades ? Ont-ils fait toutes sortes de bonnes œuvres ? » (Tradition apostolique 20). Si le témoignage de la communauté est positif, ils (elles) seront admis à la préparation immédiate.

Ce fait illustre à quel point à l'époque les communautés demeurent à taille humaine. La fraternité n'est pas un vain mot mais une réalité expérimentée, vécue, éprouvée concrètement. La foi doit fleurir en action. Nous aurons l'occasion de revenir sur ce point dans une prochaine conférence.

Dès le 4e siècle, la préparation immédiate coïncide avec le carême, ou catéchuménat proprement dit. Trois plans y interfèrent : doctrinal, moral, liturgique. Ce qui est premier, dans la catéchèse, c'est la révélation de JésusChrist sauveur et la bouleversante Bonne Nouvelle. La foi est Quelqu'un et non quelque chose. La foi est une vie et non un système. La catéchèse est donc un apprentissage.

L'enseignement, les premières semaines de carême, développait les grands événements de l'histoire du salut, puis une catéchèse de la foi, dans le cadre du symbole baptismal ou Credo, enfin une catéchèse sacramentaire ou mystagogie, initiation par les sacrements du baptême, de la confirmation et de l'eucharistie au mystère chrétien, qui fera l'objet de nos prochaines conférences.

Nous avons vu l'impoctarice que Tertullien accorde à une foi solidement charpentée, fortement motivée, lucidement accueillie. Les écoles catéchétiques de Rome et d'Alexandrie, par la qualité de leurs catéchistes, Pantène, Clément, Origène, Justin, Hippolyte, veillent à la cohérence et à la justification intellectuelle de la foi.

Plus important encore apparaît à tous, le changement de vie, la conversion : rupture avec les mœurs païennes, initiation à une vie portée par la foi. Cyrille de Jérusalem le dit dans sa catéchèse liminaire :

« Aime celui qui t'a créé, crains celui qui t'a façonné, glorifie celui qui t'a arraché à la mort. »

Quand Augustin, jeune prêtre, voudra fournir un programme de vie évangélique, il développera le Sermon sur la montagne, charte de tout l'Évangile.

Personne plus que Tertullien n'affirme l'exigeance évangélique, la rupture avec le péché, dès le temps du catéchuménat. « A quoi te servirait la connaissance de la foi, si tu agissais comme au temps de ton ignorance ? Le baptême symbole de la foi, doit reposer sur une authentique pénitence. Nous devons nous approcher des fonts baptismaux, déjà corrigés et repentants. La crainte [PAGE 12] du Seigneur est notre premier baptême. Le bain scelle la foi, mais cette foi a commencé par la pénitence » (La pénitence 6, 9, 16).

Le théologien de Carthage balaie par là la tentation d'une conception magique des sacrements. Ni le baptême, ni aucun sacrement n'opère efficacement, sans notre disponibilité ni notre coopération. Il peut suppléer à notre imperfection, il ne peut rien devant notre refus. L'enseignement de Tertullien n'a rien perdu de sa « percutance », jusqu'aujourd'hui.

Jeûnes, exorcismes, exercices de pénitence, au cours du carême, doivent susciter chez les catéchumènes cette disponibilité du cœur, essentielle à la conversion au Christ. La communauté elle-même s'associait par des œuvres semblables à la préparation des candidats. Tous étaient, sont encore aujourd'hui, ne l'oublions pas, concernés par ces jeunes recrues qui venaient rajeunir, renouveler l'Église.

Dans la basilique, candidats et candidates se tenaient là, le visage émacié par le jeûne, en vêtements grossiers. L'interdiction de bains était une épreuve pour tous, car elle pesait sur l'air de la cathédrale. Au cours des cérémonies d'exorcisme, les candidats étaient nu-pieds, sur des tuniques de peaux, ce qui signifiait à la fois qu'ils devaient fouler aux pieds le vêtement de la chute et se préparer à faire peau neuve. A vie nouvelle, vêtement nouveau.

L'attention de la communauté, au cours du carême, était concentrée sur la préparation au baptême et sur la réconciliation de ceux qui se soumettaient à la pénitence publique pour un des trois grands péchés : idolâtrie, meurtre et adultère. Cette convergence transforme peu à peu le carême en un temps de retraite et d'intense vie spirituelle pour la communauté entière.

A Hippone, Augustin prêche plusieurs fois par semaine ; Jean Chrysostome, à Antioche, tous les jours. Véritable station de carême qui mobilise le peuple chrétien, comme en cette cathédrale au temps de Bourdaloue et de Lacordaire.

Pendant ce temps, fidèles et catéchumènes s'abstiennent des thermes, ce qui en Orient, en ces premières semaines de chaleur est une rude pénitence. On ne mange ni poisson ni viande. Pas question de boire du vin. Tous les jours, sauf le dimanche, on reste à jetin jusqu'au coucher du soleil. Le seul repas, à la tombée de la nuit, est frugal : pain et sel, eau et légumes. L'évêque d'Hippone conseille aux gens mariés la continence totale : « Remplacez vos étreintes par la prière. » Noces et festins sont interdits. Les empereurs chrétiens suspendront même les spectacles du cirque et du théâtre. Les païens eux-mêmes sont touchés par le carême.

La dernière semaine est appelée la « Semaine sainte » ou la « Grande semaine ». Elle revêt une solennité particulière. La veille des Rameaux, au temps de saint Augustin, les candidats au baptême devaient, les uns après les autres, réciter devant l'évêque le Credo. Jeu d'enfant pour les personnes cultivées, mais les débardeurs du port et les petites gens, illettrés et sans culture, écorchaient les mots d'une langue qui ne leur était pas familière et suaient à grosses gouttes.

[PAGE 13] Augustin, avec un sourire, les encourage paternellement : « Nous sommes pour vous un père et non un maitre d'école. Vous pouvez trébucher sur un mot, l'important est de ne pas hésiter dans votre foi » Tous rediront le Credo, au début de la veillée pascale.

L'évêque d'Hippone ajoute un conseil qui n'a rien perdu de son actualité : « Récitez le Credo chaque jour, matin et soir. Récitez-le à vous-même ou plutôt récitez-le à Dieu. Gravez-le bien dans votre mémoire, répétez-le sans cesse pour ne jamais l'oublier. Ne dites-pas : je l'ai récité hier encore, aujourd'hui, tous les jours. Je le sais sur le bout des doigts. Ne vous habillez-vous pas tous les jours ? Quand vous redites le Credo, vous habillez votre cœur. »

Augustin parle presque comme le Petit Prince.

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Cet enseignement, cette expérience de l'Église sont-ils véritablement du passé ? Ne sont-ils pas un chemin tracé que les siècles ont pu ensabler et qu'il nous faut dégager, retrouver coûte que coûte ? Les réalités de la conversion et de la rupture, de la réconciliation et de la fraternité, les temps forts de la liturgie, le carême que tous les ans nous revivons, pourraient-ils perdre de leur vertu, ne sont-ils pas vecteurs, aujourd'hui encore, des mêmes richesses ?

Ce sont nos yeux qui sont devenus chassieux, par accoutumance, par routine. Nos cœurs souffrent l'usure d'une foi anémiée. L'amour, s'il sourd de Dieu, peut-il vieillir ? « L'Évangile, disait le Père Doncœur, en un fameux rassemblement de 1943, l'Évangile, si vous aviez la foi, vous brûlerait les mains. » Et le cœur !

La tradition de l'Église, surtout quand il s'agit de ce qui constitue toujours la foi, le mystère chrétien, n'est pas derrière mais devant nous. Elle devrait être en nous, elle devrait être nous. Nous sommes, nous vivons la tradition de l'Eglise. Nous sommes portés par le même fleuve, nous vivons une même aventure, nous faisons, ou nous devrions faire, la même découverte. La même, et toujours différente, antique et toujours nouvelle, collective et en même temps la plus personnelle : la rencontre du Seigneur.

« La véritable tradition, disait Paul Valéry, on vient de le rappeler, la véritable tradition à l'endroit des grandes choses, ce n'est pas de refaire ce que les autres ont fait mais de retrouver l'esprit qui les a fait faire ces choses et qui en ferait faire de tout autres, en d'autres temps. »

[PAGE 14] Pour le chrétien ce n'est pas seulement d'esprit qu'il s'agit, mais de foi, d'une foi qui balise la route et qui perce l'invisible. Foi qui précisément caractérise les convertis et l'époque « de vitalité explosive », selon l'heureuse expression du Père de Lubac.

Pour secouer notre torpeur et notre mollesse, est-il prédicateur plus tonique, plus tonifiant que l'éducateur de la foi et le catéchiste de Carthage ? « Tertullien, écrivain du 20e siècle » disait un de vos prêtres, l'abbé Steinmann, dans un livre posthume, son testament spirituel.

Ce Léon Bloy, cet homme d'excès et d'intransigeance est un guerrier, un preux, qui témoigne de sa foi, qui se bat pour elle, sans compromission, sans bouclier, la chair écorchée mais l'âme respirant haut, au souffle de l'Esprit. Il est de la terre et de la race des martyrs.

La nouveauté de cet honune, converti à la foi, est d'exprimer la jeunesse de l'Église. L'actualité de son message est d'affirmer une foi sans faille, une intransigeance sans concession. Son affirmation balaie des siècles de palabres et de médiocrité, et nous restitue le son rude, absolu, nu de l'Évangile : Oui, oui ; non, non. C'est l'air de la haute montagne.

Ce converti d'hier a mis la main à la charrue sans jamais regarder en arrière. Il a pu se tromper, il s'est trompé de route, mais il a marché de l'avant. Il a ouvert un sillon, retourné la terre, pour la rendre meuble et recevoir le germe qui défie la mort et fait les hommes debout, vivants.

Tel est son message, ce soir ! Il nous reste à le recueillir, pour que notre foi connaisse l'éblouissement d'un nouveau matin.

 

Suggestions de lecture :

Tertullien, Le baptême, dans Le baptême d'après les Pères de l'Église, Lettres chrétiennes 1
Tertullien, La résurrection, Les Pères dans la foi 15
Tertullien, L'Apologétique, Collection des Universités de France, Les Belles Lettres
Et de nombreux autres textes de Tertullien dans la collection Sources Chrétiennes

Les enregistrements audio des deux séries de conférences de carême prêchées par A.-G. Hamman à Notre-Dame de Paris peuvent être obtenus sur CD pour 50 euros auprès du site du Carmel de Saint-Sever.