Notre-Dame de Paris, 8 février 1981

 

[PAGE 2] Imaginez-vous le préfet de police de Paris succéder, cette année, au cardinal Marty ? C'est exactement ce qui arriva, en 373, à Milan. L'évêque arien Maxence, imposé par l'empereur Constance, venait de mourir. L'élection du successeur s'annonçait houleuse et pouvait dégénérer en émeute. L'arianisme avait divisé la communauté en nicéens et en antinicéens. Ne perdons pas de vue également que c'est normalement la communauté elle-même qui élit son évêque.

Ambroise est le gouverneur des provinces du nord de l'Italie, il réside à Milan. Chargé de l'ordre public, il courut à l'église, où le peuple s'assemblait, pour parer à toute éventualité. Son historien Paulin raconte que soudain une voix d'enfant s'éleva dans la réunion : « Ambroise, évêque ! » Aussitôt les assistants, en chœur, se seraient ralliés à la candidature.

Même si le biographe en remet, il est fort plausible que les partis en présence, ne pouvant pousser leur propre candidat, étaient disposés à s'entendre sur une personnalité « neutre », non engagée dans les querelles ariennes. De plus le panache ne déplaisait pas au peuple. Le gouverneur avait pour lui la noblesse du sang, l'importance de la fonction, l'intégrité de son comportement. Il avait trente-quatre ans. Sa carrière avait été rapide.

Ambroise essaye d'abord de se rebiffer. Il n'était encore que catéchumène, ce qui était fréquent principalement chez de grands commis de l'État. L'empereur consulté donna son consentement et le gouverneur s'inclina. Il reçut coup sur coup baptême et ordination épiscopale, le 7 décembre 373.

A dire vrai, la famille d'Ambroise était chrétienne, ce qui était rare dans l'aristocratie romaine, attachée à la religion ancestrale. Elle avait compté une martyre, la vierge Sotheris, décapitée pendant la persécution de Dioclétien. Le Père était préfet du prétoire, dans les Gaules. A sa mort, la mère revint à Rome avec ses trois enfants. Marcellina y reçut le voile des mains du pape Libère. Ambroise, son frère, après de solides études, entra dans la carrière des grands commis.

[PAGE 3] Improvisé évêque, à la faveur de l'enthousiasme populaire, le néophyte se consacra à sa nouvelle tâche avec la conscience professionnelle qui était devenue sa deuxième nature. Il ne se contenta pas de devenir un bon administrateur, il changea de vie, il se dépouilla de sa fortune, la distribua aux pauvres, s'adonna à une vie d'austérité et à l'étude. II se sent désormais l'homme-lige de sa communauté. Il va lui falloir « enseigner avant même d'avoir appris ».

Un prêtre expérimenté, Simplicien, l'initie aux sciences ecclésiastiques. Il lit l'Écriture avec ferveur. Elle est désormais le livre de sa vie et de son enseignement. Son aisance en grec lui permet de s'assimiler aisément la théologie, l'exégèse des Pères grecs : Origène et Basile surtout. Il semble ignorer les Latins : Tertullien et Cyprien ; il ne les cite jamais.

Son exégèse est fortement influencée par Origène, au point qu'il semble parfois le paraphraser, tant il est proche de son modèle. Comme les Alexandrins, il s'évertue à dépasser le sens littéral pour parvenir jusqu'au sens spirituel, caché sous la lettre. « Abreuve-toi à l'ancien et au nouveau Testament, dans l'un et dans l'autre, tu boiras le Christ. » Cette omniprésence du Christ dans toute l'Écriture est la lecture dans l'Esprit.

A temps et à contre-temps, l'évêque enseigne son troupeau. Il commence par lui expliquer l'évangile selon saint Luc, avec lequel il se sent en affinité. Puis, il se plaît à personnaliser le message, en mettant en scène les figures caractéristiques de l'Ancien Testament surtout : Abel et Caïn, Noé, Abraham, David et Job. Chaque fois il développe un thème : Jacob et la vie bienheureuse, Elle et le jeûne, Naboth et la richesse, Tobie et l'usure.

Ambroise est un merveilleux orateur qu'Augustin lui-même, orfèvre en la matière, ne se lasse pas d'écouter. Il est proche de son public, il a son auditoire en mains. Le ton est familier, l'expression, directe, parfois osée. Il est un charmeur, au dire d'Augustin lui-même : « Je me tenais là, raconte-t-il dans les Confessions ; sa parole fixait mon attention suspendue. A dire vrai, j'étais insouciant, dédaigneux même du fond des choses mats le charme de son discours me ravissait » (Confessions 5, 13).

Cet aristocrate romain, devenu le père de son peuple, est un miracle de l'Évangile, qui fleurit au milieu du 4e siècle. La foi fait de ce fonctionnaire un serviteur de l'Église, de ce célibataire le père de la famille des pauvres. La conversion plonge le gouverneur en pleine pâte humaine et le met à la portée du plus petit.

Ce n'est pas par hasard si l'évêque a commenté avec prédilection l'évangile de Luc, le défenseur des sans-droit de l'époque, la femme et le pauvre. Il a comme l'évangéliste une sensibilité presque féminine. Dans le troisième évangile, il a puisé le respect de ce qui est fragile, la tendresse pour le pécheur, une exquise délicatesse à l'endroit de la femme, qui contraste avec Tertullien pourtant marié. Ce Romain réservé, cache une sensibilité, peut-être héritée de sa mère, attisée par la foi.

Comme Basile, Ambroise cultive l'amitié. A la mort du jeune empereur Valentinien II, assassiné, il dira dans son homélie : « Seigneur, de grâce, ne me [PAGE 4] sépare pas, après la mort, de ceux que j'ai si tendrement aimés sur terre ! » Cri d'un cœur vierge !

Ce pasteur sait faire taire sa sensibilité, quand la justice est bafouée, la dignité humaine violée, fût-ce par un empereur romain, même ami. Au prince il rappelle avec hauteur : L'empereur est dans l'Église, il n'est pas au-dessus d'elle. »

Cet ancien fonctionnaire de l'empire fait preuve d'un courage de preux, face à l'État. Il est d'autant plus exigeant pour l'empereur que celui-ci se dit chrétien. S'il outrepasse ses droits, il est rappelé à l'ordre. S'il commet un crime, il est condamné à la pénitence publique et à la réparation.

Théodose avait fait sacrifier cruellement sept mille personnes, femmes et enfants compris, à Thessalonique, pour venger un commandant goth, tué dans une émeute. Le crime était d'autant plus odieux que l'empereur avait attiré la population sans méfiance au théâtre, pour les faire massacrer jusqu'au dernier. Ce bain de sang avait soulevé une vague d'indignation à une époque de barbarie.

L'évêque de Milan se retire pour méditer sur la conduite à tenir. Il consulte les autres évêques. Puis met au point sa position dans un document qu'il envoie à l'empereur. L'Évangile est miséricorde pour qui fait amende honorable. « Le péché ne peut être ôté que par les larmes et la pénitence » (Lettre 51, 11). Le prince s'incline devant l'Église.

Dans la nuit de Noël 390, l'empereur le plus puissant de la terre, vêtu de la bure de la pénitence, accuse et expie publiquement son péché pour pouvoir réintégrer la communauté. Époque de dureté mais non de compromis, de grandeur mais non de veulerie.

Et qu'on ne se représente pas Ambroise taillé comme un chêne. Une mosaïque du 5e siècle, plus vraie, le représente de stature frêle, petit de taille, tenant dans ses mains le codex des Écritures. Le front est élevé. L'expression est curieusement absente, le visage semble triste. Deux grands yeux ouverts semblent fixer la communauté assemblée et regarder plus loin. Le regard mélancolique et silencieux parait contempler l'Invisible.

Avec la même magnanimité, cet aristocrate qui a distribué sa fortune aux pauvres, rappelle à l'égoïtme des classes possédantes les méfaits de l'argent, les excès et les limites de la propriété. Ce juriste rigoureux redit aux riches, dans son traité sur Naboth, le pauvre : « Ce n'est pas de ton bien que tu distribues au pauvre, c'est seulement sur le sien que tu lui restitues. Tu es seul à accaparer pour toi ce qui est donné à tous, pour l'usage de tous. La terre appartient à tous et non aux seuls riches. Ainsi (riche qui donnes) tu paies ta dette, bien loin de faire des largesses gratuites. » Il faudrait relire tout cet extraordinaire petit traité, en traduction française, qui vaut son pesant d'or.

Il est de l'honneur de l'Église que de pareilles paroles aient été dites, dans la cathédrale de Milan et de l'empire, puis mises par écrit pour notre méditation. Et Ambroise n'est pas un isolé : ni Basile, ni Jean Chrysostome n'ont jamais pactisé avec les puissances de Mammon.

[PAGE 5] Au milieu de toutes ses tâches accaparantes, Ambroise a le sens des priorités. Il a conscience que le devoir premier de l'évêque est l'explication et la prédication de l'Évangile. Il se réserve plus spécialement de préparer les candidats au baptême. Il aura la joie de découvrir, au milieu d'artisans et de gens d'humble condition, un jour, un professeur de renom, venu d'Afrique à Milan, il s'appelait Augustin. Humblement, grelottant, raconte-t-il lui-même, car pour cet Africain, Milan, c'est le Nord. Le rhéteur écouté, écoute à son tour, avec son fils Adéodat et quelques amis chers. C'était la nuit pascale du 24 au 25 avril 387. Cette nuit-là, la foi de Monique, comme l’Église, enfantait à nouveau.

Pour l'évêque la communauté est une église qui prie et qui chante. Il s'efforce de faire participer plus intensément le peuple à la liturgie, en créant le chant populaire. Il introduisit dans sa cathédrale le chant alterné des Psaumes, qui avait pris naissance à Antioche. Lui-même composa des hymnes pour le rythme des fêtes et du temps, composa des mélodies, inspirées par les chants grecs. Certaines de ses compositions nourrissent aujourd'hui encore la piété de l'Église occidentale. Ainsi le Lucis creator que nous avons chanté à Vêpres.

Ambroise est un évêque complet et une des plus belles figures de pasteur que l'Église ait connues : docteur, médecin, directeur des consciences, défenseur de la justice, avocat des petits et des exploités, missionnaire aussi, travaillant à la conversion d'un peuple germanique, les Marcomans. Cet homme d'action est un homme de prière.

Pasteur de l'Église, il ne transpose pas l'expérience de l'homme d'État, mais découvre sa réalité mystérieuse, qui vit et se développe dans l'Esprit. Jamais il n'en compare l'organisation et les structures à celles de l'État : le peuple de Dieu est pour lui un mystère qui vit au plus intime de chaque croyant en même temps qu'il est l'épouse choisie du Christ, la cité des saints, le carrefour de tous les peuples.

*

Nous avons la chance de posséder encore deux écrits d'Ambroise, où il expose aux jeunes baptisés les sacrements de l'initiation chrétienne : Traité des mystères, Traité des sacrements, le thème de nos conférences. L'évêque y explique aux néophytes la signification profonde des gestes rituels.

De cet enseignement nous ne voulons retenir, ce soir, que la dimension sociale et ecclésiale du baptême et de l'initiation chrétienne. Les lecteurs de Catholicisme ont découvert autrefois, grâce au Père de Lubac, ce qu'il appelait lui-même « les aspects sociaux du dogme », où il puisait à pleines mains dans la Tradition de l'Église. Les sacrements d'initiation servent de propylées à tout l'ouvrage, et affirment une dimension nécessairement ecclésiale.

[PAGE 6] Henri de Lubac a écrit : l'Église fait l'eucharistie, l'eucharistie fait l'Église. Il serait aussi vrai de dire : le baptême fait l'Église, l'Église fait le baptême. L'initiation chrétienne tout entière est introduction dans le mystère de l'Église. Donnée fondamentale, qui est l'autre pôle de l'aspect essentiellement personnel.

Déjà au 2e siècle, un simple laïc, Hermas, découvre en vision une grande tour, en trahi de se construire sur l'eau, avec des pierres carrées et resplendissantes. Et la femme qui lui explique la vision lui révèle : « La tour que tu vois construire, c'est moi, l'Église. La tour est bâtie sur l'eau, parce que notre vie a été sauvée, grâce à l'eau. La tour a pour fondement la parole du Nom toutpuissant et glorieux, et pour soutien la force invisible du Seigneur » (Le Pasteur, Vision 3, 3). L'eau d'où émerge la tour signifie évidemment le baptême.

La dimension ecclésiale se trouve diffuse dans toute l'initiation chrétienne. Les rites eux-mêmes, la doxologie trinitaire, qui s'achève par les mots : « dans la sainte Église », la bénédiction des eaux, les représentations iconographiques, qu'il s'agisse du baptême ou de l'eucharistie, dégagent sans cesse l'aspect communautaire et rappellent que l'Église est mère. Réalistes, les Pères se plaisent à comparer la fontaine baptismale au sein maternel.

L'évêque de Milan écrit au sujet des sacrements : La sainte Église, libre de l'œuvre de chair, féconde dans l'enfantement, est vierge dans la chasteté, mère par la fécondité. Vierge, elle nous enfante, pleine non de l'homme mais de l'Esprit » (De virginitate I, 6-31).

Ambroise énonce ici une thèse chère à toute la tradition ancienne de l'âge patristique : l'Église, vierge et mère, engendre un peuple nouveau dans les eaux du baptême. Cyprien a forgé la formule la plus célèbre : « Nul ne peut avoir Dieu pour père, qui n'a l'Église pour mère » (De l'unité 6).

Le danger d'expressions trop bien frappées est de charmer plus l'oreille que d'éclairer notre réflexion. Que veut dire l'expression, l'Église-mère, que nous répétons comme une évidence ? Et d'abord qui est cette Église-mère ?

Nous sommes écartelés entre deux représentations également fallacieuses, qui caractérisent deux époques et deux mentalités : l'une qui réduit l'Église à sa structure et à son organisation, l'autre qui en fait une abstraction quelque peu mythique, sans racines et sans visage.

Les Pères nous rappellent d'abord que cette Église, c'est nous, c'est chacun de nous, non seulement comme membre, mais comme géniteur, genitrix. Ambroise l'affirme sans ambages, un jour, où il prêche pour l'anniversaire de son ordination : « Vous êtes pour moi des parents, qui possédez le sacerdoce universel. Vous êtes, dis-je, à la fois géniteurs et fils. Séparément, vous êtes fils, ensemble vous formez un corps, vous êtes des parents, des géniteurs » (In Luc. 8, 73).

Saint Augustin est plus net encore : « L'Église-mère tout entière est l'assemblée des saints. L'Église tout entière nous enfante tous et chacun » (Lettre 98, 5). Et notons-le bien, il le dit à propos des parents chrétiens, qui présentent leurs [PAGE 7] enfants pour le baptême. Ceux qui ont donné la vie de la chair, par la foi, participent à la maternité de l'Église et à la nouvelle naissance, qui s'enracine en Dieu.

La maternité de l'Église concerne donc tous ses membres. Tous les fidèles participent à la fécondité de l'Église, à l'engendrement de nouveaux fils. La présence de la communauté, au moment du baptême, dont témoigne déjà saint Justin, n'a pas d'autre raison d'être : elle participe à la naissance de nouveaux rejetons.

Les pèlerins de Rome, à l'aide de jumelles, peuvent lire sur l'architrave du baptistère, à Saint-Jean-de-Latran, ce même enseignement versifié :

« Ici naît pour le ciel un peuple de haut lignage,
l'Esprit lui donne la vie dans les eaux fécondes.
Plonge, pécheur, pour que l'onde lave ton péché,
Chenu tu descends, tu en remontes, en jeunesse.
Rien ne sépare plus les re-nés, ils ne font qu'un,
Car un est le baptême, un l'Esprit, une la foi.
L'Église-mère enfante dans les eaux virginales,
Ceux qu'elle reçoit, par la vertu de l'Esprit.
Tu veux être pur, lave dans les eaux
le péché qui vient d'Adam ou de tes propres fautes.
Voici la source de vie, qui baigne la terre entière.
Elle a jailli, ô merveille, du flanc ouvert du Christ.
Vous qui êtes nés, en cette fontaine, attendez le royaume.
Il ne suffit pas de naître pour atteindre la terre de Dieu.
Que ne t'effraient ni le nombre ni le poids du péché :
Sera saint qui naît en cette fontaine !
»

Ces vers de Damase développent la thématique de l'Église-mère, qui engendre virginalement de l'Esprit, prolongement de la naissance de Marie. Il importe
d'analyser les consonnantes de ce thème pour mieux en dégager l'enseignement.
Les Pères cherchent à étayer la maternité de l’Église à l'aide d'images bibliques, utilisées dans leur catéchèse. L'homme moderne pense d'emblée au parallèle entre Marie et I'Église, déjà sensible dans l'inscription du baptistère deu Latran. Ambroise, lui, remonte plus haut, jusqu'aux origines et trouve dans la [PAGE 8] première femme, la mère des vivants, la prophétie de l'Église. Thème qui trouve son point d'appui dans l'épître paulinienne aux Éphésiens.

Étonnante réhabilitation de la femme dont Tertullien avait fait « la porte du diable, celle qui la première a abandonné la loi divine » (De cultu 1, 1). Rien de semblable chez l'évêque de Milan. Sa délicatesse, son respect de la femme, autant que son sens biblique, lui font découvrir en Éve la figure prophétique de l'Église, comme Main annonce le Christ. Reconnaissons pour être équitables que Tertullien lui-même semble être l'initiateur du thème : « Adam figurait le Christ, le sommeil d'Adam était la mort du Christ, dormant un jour dans la mort, afin que l'Église, véritable mère des vivants, fût symbolisée par la blessure qui ouvrit son côté » (De l'âme, 43).

Ambroise écrit sur le même thème une sorte de chant nuptial :

« Viens, ô Dieu, et façonne la femme.
Il construit Éve comme l'aide d'Adam,
L'Église comme l'aide du Christ.
Non point que le Christ ait besoin de secours,
Mais parce que nous cherchons avec ferveur,
Sa grâce par la médiation de l'Église.
Aujourd'hui encore est édifiée la femme,
Aujourd'hui elle est façonnée,
Elle est modelée, elle est créée.
L'Écriture le dit d'un mot nouveau :
Nous sommes édifiés sur le fondement
Des apôtres et des prophètes.
Oui, aujourd'hui les murs montent,
Pour construire la maison sacrée,
Pour un sacerdoce saint.
Viens donc, Seigneur Dieu,
Édifie la femme, édifie la cité.
Voilà la femme, la mère des vivants.
Voilà la demeure de l'Esprit
. »

Le parallèle Eve-Église n'est qu'une application du thème plus vaste des deux créations déjà rencontrées, la première et la nouvelle, au sein d'une unique et même économie. La Genèse est le livre de la catéchèse baptismale ; le baptisé y lit qu'il est « à l'image et ressemblance de Dieu ». L'initiation chrétienne est à la fois entrée dans l'Église et retour au paradis.

[PAGE 9] Le thème Église-paradis se rencontre déjà dans la première poésie chrétienne, les Odes de Salomon, un des joyaux du lyrisme primitif. Nous le retrouvons dans la Lettre à Diognète, chez Irénée ; il est particulièrement élaboré par le grand poète syriaque Éphrem :

« Dieu a planté un jardin merveilleux :
Il a construit une Église immaculée.
La communion des saints ressemble au paradis.
Ses fruits à tous donnent la vie et se cueillent chaque jour.
La grappe de raisin y est pressée, l'élixir de vie.
Eve condamnée au silence désormais peut chanter son Créateur.
Les œuvres de la liberté le parent de tous les fruits,
Le Créateur les contemple et y trouve ses délices
Et demeure dans le Paradis, qu'il a planté,
Pour sa gloire à lui et la joie de ses fidèles
»
(Hymne 6 sur le Paradis).

L'Église, née du côté ouvert de Jésus, dans le sommeil de sa mort, est non seulement « chair de sa chair », par le baptême mais parce qu'elle possède sa chair de manière permanente dans l'eucharistie. Toute l'initiation trouve son origine dans le mystère de la croix et de la résurrection.

Si la parturition de l'Église s'effectue sans douleur, à l'encontre des naissances humaines, elle ne doit jamais oublier qu'elle est née dans « les noces du sang », qui donne jour au peuple nouveau. « Du côté blessé sortit l'eau et le sang, baptême et eucharistie. »

Ce thème johannique est cher à toute la tradition ancienne. Jean Chrysostome dans une admirable homélie aux néophytes commente le récit de Jean, racontant la mort de Jésus :

« Ne passe pas à pieds joints sur cet épisode. J'ai dit que l'eau et le sang sont les figures du baptême et de l'eucharistie. Dans les deux sacrements, le bain de la nouvelle alliance et le mystère eucharistique, qui tirent leur origine du côté transpercé du Christ, est fondée l'Église. De ce côté ouvert, Jésus a bâti l'Église, comme Eve a tiré son origine d'Adam. Voilà pourquoi Paul a pu écrire : Nous sommes de sa chair et de ses os, en pensant à la blessure ouverte. Dieu a pris le flanc d'Adam pour former la femme, le Christ de même nous donne sang et eau pour former l'Église. »

Pour exprimer que l'initiation chrétienne nous rouvre le paradis perdu, la liturgie ancienne, à Rome comme en Afrique, en Orient comme en Occident, offrait aux néophytes, au cours de leur première eucharistie, du lait ou du miel pour signifier qu'ils avaient enfin trouvé la terre de la promesse et que devant eux s'ouvrait le jardin de délices.

[PAGE 10] Symphonie biblique et sacramentaire, qui se retrouve dans toute la catéchèse ancienne, parce qu'elle est l'enseignement commun de toute l'Église. Méthode, Hilaire de Poitiers, Ambroise et les Cappadociens la développent tour-à-tour, dans le chatoiement du même diamant.

L'évêque d'Hippone a rassemblé en quelque sorte toutes les consonnantes de cette riche catéchèse, en parlant aux jeunes baptisés. Il l'exprime avec une plénitude rarement égalée dans un sermon aux néophytes :

« Pendant la période d'attente, vous étiez comme du grain engrangé. Puis vous vous êtes fait inscrire pour le baptême. Vous avez été soumis à la meule du faine et des exorcismes. Vous êtes venus à la fontaine baptismale, vous avez été pétris et êtes devenus une seule pâte. Enfin, vous avez été cuits au feu de l'Esprit saint, et vous êtes devenus vraiment le pain du Seigneur. »

Puis il ajoute ces paroles extraordinaires :

« C'est votre propre symbole que vous recevez. A ce que vous êtes vous répondez : Amen. Tu entends le corps du Christ. Et tu réponds : Amen. — Sois membre du Christ pour que ton amen soit vrai. »

Le pain unique, c'est le corps du Christ que se partagent les fidèles, à la fois celui qu'ils reçoivent et celui qu'ils forment. Ils ne le reçoivent que pour mieux le former et le devenir. Mysterium fidei. L'eucharistie symbolise et exprime toute la foi chrétienne, elle balise la route jusqu'à la cité de Dieu.

*

Ne croyons-nous pas rêver quelque peu en relisant, en écoutant ces textes anciens ? Ont-ils perdu de leur substance ou de leur actualité ? Sont-ils moins vrais pour nous que pour nos frères d'autrefois ? Concernent-ils d'autres gestes sacramentels que ceux que nous répétons aujourd'hui encore ? Si nous savons y prêter attention, ils découvrent à nous aussi un mystère qui, ce soir, nous rassemble, et qu'il nous faut vivre au jour le jour.

Le baptême n'est pas un geste individuel qui affecte un être isolé ; il envahit au contraire notre solitude pour la rendre capable de communion. Il intègre chacun de nous à la grande famille de Dieu. Il forge la communauté messianique, qui est toujours l'Église de la Pentecôte.

Le parallèle entre la Noël de Jésus et la Noël de l'Église, entre la naissance de la chair et la naissance de l'Esprit, permet de mieux percevoir la prodigieuse [PAGE 11] nouveauté du christianisme. L'Esprit déchire la chair pour faire naître une famille à la fois unique et multiple, l'Église.

Grâce au baptême, chaque chrétien fait partie du corps du Christ, il devient membre du peuple sacerdotal, prophétique et royal. Il s'agit là non d'un simple titre, le peuple de Dieu n'en aurait que faire, mais d'une responsabilité, vis-à-vis de l'ensemble, pour l'animer, le protéger contre l'engourdissement ; il s'agit d'une mission envers le monde, confiée au corps tout entier ; d'une œuvre jamais achevée. L'Église est un chantier en construction, selon l'image chère à saint Paul.

Il nous faut ici clarifier un premier problème, souvent gauchi à l'heure actuelle par ceux qui cultivent l'ambiguïté. Tout membre du peuple de Dieu fait partie de l'Église grâce à l'onction sacerdotale et royale, qui lui vient de l'Esprit, comme nous l'avons vu dans la précédente conférence. Le sacerdoce des fidèles et le sacerdoce de toute l'Église. « Chacun, dit saint Ambroise, reçoit l'onction en vue du sacerdoce, mais un sacerdoce spirituel » (De sacramentis 4, 3). L'évêque veut visiblement distinguer le sacerdoce spirituel de celui que nous appelons ministériel.

Sacerdoce spirituel qui fait de toute communauté chrétienne une cité sacerdotale, et lui fait jouer un rôle sacerdotal par rapport au monde tout entier. « Comme membre de l'Église, dit Origène, tout chrétien porte en lui-même l'holocauste ; lui-même y met le feu. » « Notre cœur, voilà notre autel ! », dit saint Bonaventure.

Il faut se garder pour autant de confondre ce sacerdoce ecclésial avec le ministère presbytéral, chargé de célébrer l'eucharistie. Ce n'est pas la communauté, c'est le Christ qui met à part des hommes, leur impose les mains et leur dit : « Faites ceci en mémoire de moi ! » Le sacerdoce eucharistique descend du Christ et ne monte pas de la communauté. Il est un pouvoir reçu du Seigneur et non pas une délégation de l'assemblée.

« Jésus-Christ, disait M. Olier, Jésus-Christ seul peut faire dans le prêtre ce que le prêtre fait tous les jours dans l'Église. » A la messe, s'il parle au nom de la communauté assemblée, avec laquelle il fait corps, il agit, il prie, il offre par le sacrement de l'Ordre qu'il a reçu, non de la communauté mais de l'évêque, pour célébrer l'eucharistie. Hors de là, il est possible de bénir et de rompre du pain, mais qui demeure du pain, qui n'est ni le corps du Christ, ni la pâque du Seigneur, ni l'eucharistie de l'Église.

Vivre le « nous » de la foi dans l'Église est une expérience à la fois exaltante et douloureuse. Le corps du Christ est aussi corps du péché, par la pesanteur de ses membres, le poids de leurs fautes et de ce que Jean appelle « le péché du monde ». L'Église à la fois sainte et pécheresse a besoin sans cesse d'être à nouveau lavée, dans le sang de son Sauveur. Bernanos a appelé le scandale de l'Église, « le sacrement de la divine et permanente humiliation de Dieu » (Angl., p. 152).

Les seuls qui auraient qualité pour se plaindre de l'Église pécheresse ce sont [PAGE 12] les saints. Ce sont « précisément ceux qui ne s'en plaignent jamais », dit Bernanos. Ils se contentent d'en souffrir. Selon le mot célèbre du Père Clérissac : « Cela n'est rien de souffrir pour l'Église, il faut avoir souffert par elle. » Même pécheresse, elle demeure notre mère. On ne porte pas la main sur sa mère !

Le remède n'est ni le fouet ni le pamphlet, mais la sainteté. L'histoire, le drame de Luther a toujours passionné Bernanos, qui voulait lui consacrer un livre. Dans l'ébauche qui a été retrouvée, on peut lire : « Mon fils Martin, j'ai mis en toi cette amertume, prends garde ! C'est avec moi, par moi, en moi, que tu souffres du misérable état de mon Église, ne va pas te prévaloir de cette souffrance devant moi. »

L'Église des saints et des élus demeure l'Église des pécheurs, jusqu'à son achèvement. Elle ne se confond pas avec le royaume de Dieu, qui est-le champ où travaille l'Esprit librement, secrètement, imperceptiblement. Prétendre extirper l'ivraie définitivement du bon grain serait faire preuve de courte vue. Le mélange du bien et du mal, du mal jusque dans le bien, demeure la condition de l'histoire et de l'Église.

L'Évangile s'élève contre la tentation de vouloir constituer une « Église des purs ». Gnostiques, montanistes, et plus près de nous, dans le temps et dans l'espace, les cathares, se sont fourvoyés dans cette voie sans issue. Comme si le jugement relevait de l’homme, qui lui sera jugé ! Le maître de la moisson, dans la parabole, s'élève contre l'imposture des serviteurs qui tranchent, jugent, condamnent.

Attitude de pharisien, qui se sépare pour s'établir juge, qui se drape dans une vertu couronnée de pavots, pour trahir la mission que le Christ a confiée à ses fidèles partager l'angoisse du monde, s'enfoncer dans la pâte pour lui servir de levain. Tous les hérétiques au cours de l'histoire n'avaient d'yeux que pour les faiblesses de l'Église, les leurs, et perdaient de vue qu'elle était avant tout et malgré tout, messagère de grâce.

« Et c'est toujours la même Église, écrit Henri de Lubac, qui nous déçoit et nous irrite, qui nous impatiente et nous décourage, indéfiniment, par tout ce qui en elle s'apparente à notre propre misère, mais qui en même temps poursuit parmi nous son irremplaçable mission, qui ne cesse pas un seul jour de nous donner Jésus-Christ ».

Bernanos a violemment dénoncé la médiocrité des chrétiens et la trahison des clercs, parce que dès son enfance il avait souffert du scandale intolérable de l'Église. Le mûrissement et l'humilité lui ont fait prendre conscience que « nous souffrons de la médiocrité des autres dans notre propre médiocrité. »

La règle que trace le romancier au chrétien, humilié dans sa mère, n'a rien perdu de sa force et de son actualité. « On ne réforme l'Église qu'en souffrant pour elle, on ne réforme l'Église visible qu'en souffrant pour l'Église invisible. On ne réforme les vices de l'Église qu'en prodiguant l'exemple de ses vertus les plus héroïques. Il est possible que saint François d'Assise n'ait pas été moins [PAGE 13] révolté que Luther, par la débauche et la simonie des prélats. Il est même certain qu'il en a plus cruellement souffert, car sa nature est bien différente de celle du moine d'Erfurt. Mais il n'a pas défié l'iniquité, Il n'a pas tenté de lui faire front, il s'est jeté dans la pauvreté, il s'y est enfoncé le plus avant qu'il a pu, avec les siens, comme dans la source de toute rémission, de toute pureté. Au lieu d'essayer d'arracher à l'Église les biens mal acquis, il l'a comblée de trésors invisibles, et sous la douce main de ce mendiant, le tas d'or et de luxure s'est mis à fleurir comme une haie d'avril. »

Le temps de l'Église nous dévoile la patience de Dieu, où l'amour se fait miséricorde et sait attendre. Dieu ne désespère jamais devant les lenteurs humaines ; ni l'inconstance ni l'infidélité ne le découragent. Il vient à la rencontre de tous les fils prodigues qui, tâtonnant dans la nuit, le long des murs, recherchent la maison qu'ils ont quittée. A longueur de patience, la grâce parvient à ouvrir l'âme la plus murée dans le péché, non pas contre elle mais par elle, avec elle.

Ce serait mal se connattre soi-même que de ne pas retrouver le drame de l'Église dans chacune de nos histoires singulières. La frontière entre l'Église des saints et le corps des pécheurs ne passe pas entre tel groupe et tel autre mais à l'intérieur de moi-même, entre mon âme baptisée, et mon âme infidèle. Frontière invisible à tout autre que Dieu. La découverte du péché n'est pas une grâce de néophyte mais le fruit du mûrissement spirituel. Ce n'est pas le coupable mais le saint, qui sait qu'il est pécheur.

Aussi l'Église demeure-t-elle, comme chacun de ses membres « sous la meule », selon l'image augustinienne, pour une purification continue, tout au long de son cheminement. N'est-ce pas le sens de la pénitence communautaire, au début de chaque célébration eucharistique, où l'assemblée s'examine sur l'amour qui la rassemble et qui seul lui permet de rencontrer les autres et tous les autres ? Si nous prenions au sérieux l'indispensable réconciliation, ne devrions-nous pas comme des catéchumènes ou nous retirer ou nous décider, enfin, à bouleverser de fond en comble les montagnes de préjugés et d'égoïsmes ?

Tout au long de la célébration eucharistique, la liturgie reprend comme un leitmotiv le thème de la purification nécessaire, en présence du Dieu de toute sainteté. Et jusqu'au moment de la communion, elle redit : Hagia hagiois », ce qui est saint pour ceux qui sont saints ! Et comme la braise de feu, pour le prophète Isaïe, le pain de Dieu est aussi « purification, rémission des péchés » pour accéder au royaume promis.

 

Suggestions de lecture :

Ambroise de Milan, La vigne de Naboth, dans Riches et pauvres dans l'Église ancienne, Lettres chrétiennes 2
Ambroise de Milan, La mort est un bien, dans Le chrétien devant les mort, Les Pères dans la foi 14
Ambroise de Milan, Sur la mort de son frère, Les Pères dans la foi 84
Vie de saint Ambroise, dans Trois vies, Les Pères dans la foi 56
Et de nombreux autres textes d'Ambroise dans la collection Sources Chrétiennes

Les enregistrements audio des deux séries de conférences de carême prêchées par A.-G. Hamman à Notre-Dame de Paris peuvent être obtenus sur CD pour 50 euros auprès du site du Carmel de Saint-Sever.