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<-GRÉGOIRE DE NYSSE, MORT VERS 394

Frère cadet de Basile le Grand, Grégoire de Nysse appartient, avec Grégoire de Nazianze, au groupe appelé «les Cappadociens», à cause de leur commune origine (Turquie centrale). Rhéteur, il se marie, ce qui ne l'empêche pas de devenir évêque d'une bourgade, Nysse, à l'ouest de Césarée, au centre de la Turquie actuelle. À la mort de Basile, il en devient en quelque sorte l'héritier doctrinal et le défenseur de la théologie de Nicée, principalement au concile de Constantinople (381).
À la même époque, commence pour Grégoire une intense activité littéraire. Il défend la foi de Nicée contre Eunome, évêque de Cyzique, en plusieurs livres. II y fait allusion dans sa Catéchèse de la foi que nous publions ici. Outre des sermons et une Vie de sa sœur Macrine, nous possédons nombre d'ouvrages à la fois bibliques et spirituels: De la création de l'homme, la Vie de Moise, les Béatitudes, la Prière du Seigneur. Sa pensée a marqué profondément l'Orient byzantin. Un peu négligé par les siècles chrétiens, Grégoire de Nysse connaît aujourd'hui un «revival» fort mérité, particulièrement pour la qualité spirituelle et mystique de sa théologie. Maxime le Confesseur a vu juste en le désignant, dès le 7e siècle, comme le «docteur de l'univers».

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<-INTRODUCTION

Le texte qui suit possède, dans son projet lui-même, une profonde originalité: c'est un exposé de la foi chrétienne destiné aux catéchistes. D'autres textes des Pères existent, qui sont destinés aux catéchumènes, pour faire connaître le christianisme à ceux qui s'y intéressent; cette collection en a publié un exemple, sous la plume de saint Irénée [NOTE 1]. Le traité de Grégoire de Nysse se distingue de ces catéchismes: c'est un essai pour rendre compte du mystère chrétien à l'intention des «initiateurs». Ce projet initial commande le ton de l'ouvrage, son plan et sa méthode.

Une chrétienté divisée
Un tel projet ne pouvait être construit que dans une chrétienté déjà vivante et organisée: la communauté chrétienne de Cappadoce, au 4e siècle. La Cappadoce est une province de l'Asie mineure, dans l'actuelle Turquie: c'est un pays de vieille chrétienté dont la capitale, Césarée, est un nœud de routes marchandes entre la Mer Noire, l'Arménie et la Méditerranée. Mais au 4e siècle, cette chrétienté n'est pas tranquille: elle est profondément marquée par la crise arienne. Dans ses divers avatars, l'arianisme a menacé la divinité de Jésus: tant il était difficile d'arriver à exprimer de manière rigoureuse la dualité des natures dans la seule personne du Fils et la pluralité des trois personnes divines dans leur unique substance! Des conciles s'efforcèrent de réduire la crise en précisant le vocabulaire employé et en définissant au plus précis la formulation trinitaire et son contenu [NOTE 2]. Vers la fin du 4e siècle on trouve au premier rang des experts l'évêque de Nysse, en Cappadoce, Grégoire; il figure même parmi les trois évêques que l'empereur proclame, en 381, garants de la communion ecclésiale.
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Un théologien de talent
Grégoire n'en était pas arrivé là sans mal: fils de rhéteur, instruit lui-même dans l'art rhétorique, il embrassa d'abord la vie monastique pour s'en retirer et reprendre l'enseignement de la rhétorique. Grégoire de Nazianze lui en fit reproche: finalement, Grégoire renonça à l'enseignement profane et accepta, en 371, de devenir évêque de Nysse. Connu comme adversaire des ariens, il eut à souffrir d'eux accusé de concussion, chassé de sa ville épiscopale, sa vie d'exilé le conduisit à visiter les communautés religieuses du Nord du pays, sur les bords de la Mer Noire; il prit part à bien des réunions de théologiens où brillait son frère aîné, Basile, et écrivit de nombreux traités d'exégèse. La controverse n'est pas absente de son œuvre, contre des opinions aujourd'hui oubliées, mais qui obligèrent la théologie chrétienne à plus de rigueur dans sa manière de parler de Dieu [NOTE 3].

Une œuvre fondamentale de la foi
L'Instruction catéchétique que Grégoire lui-même intitule «catéchèse» et que nous présentons ici révèle, précisément, la maîtrise parfaite de la réflexion théologique et de son expression. Rédigé vers 383-384, ce texte sort de la plume d'un théologien achevé qui venait de publier, dans ses livres Contre Eunome, une importante somme théologique sur la Trinité. Au Concile de Constantinople, en 381, il fut un des orateurs les plus remarqués, au point, semble-t-il, qu'il lui fut demandé de rédiger le symbole (confession de foi) reconnu par ce Concile. L'Instruction catéchétique est donc, en quelque sorte, le Catéchisme du Concile de Constantinople ou, plus exactement, comme nous l'avons déjà remarqué, le Manuel des catéchistes proposant une exposition de la foi chrétienne mise à jour dans les termes mêmes du Concile.

Le souci pédagogique
Le texte traite de deux grands chapitres de la théologie chrétienne: l'œuvre rédemptrice de l'Incarnation et les sacrements (rame-[PAGE 13]nés au baptême et à l'eucharistie); Grégoire n'a pas l'intention de donner un exposé complet de la foi: son Instruction est un modèle de discours chrétien ramené à l'essentiel, en face d'interlocuteurs juifs ou païens. Il sait en effet que le christianisme ne saurait être reçu de la même manière par tous les hommes: «Il faut s'inspirer de la diversité des religions pour conformer la catéchèse.» C'est un enseignement pédagogique que Grégoire a su tirer de la démarche apostolique elle-même: pour une et immuable qu'elle soit, la foi chrétienne s'exprime dans un langage différent suivant les époques et les circonstances ou, plus profondément encore: la foi chrétienne va être présentée de manière différente selon l'auditeur, de la manière qui rencontrera le moins de préventions et heurtera le moins de préjugés. Grégoire insiste sur cette souplesse de l'argumentation dans les débuts de son ouvrage.
Il ne laisse pas, du reste, de se montrer attentif aux risques qu'une telle méthode peut entraîner. Partir des raisons les plus sensibles de l'interlocuteur ne signifie nullement cautionner ses erreurs et réduire le christianisme à la croyance des adversaires. L'exposé glisse donc, d'une démarche de méthode à une présentation argumentée de la foi chrétienne: Grégoire est bien l'héritier du grand Origène, si apte à saisir, dans la philosophie païenne, les éléments utilisables pour présenter la Révélation chrétienne et la rendre compréhensible, donc souhaitable, par des esprits vifs et instruits. C'est ici la même démarche, expliquée et développée à l'usage des «initiateurs», les catéchistes et les prédicateurs.

La primauté du Verbe
Dans ce christianisme réduit à l'essentiel, le choix de Grégoire n'est pas seulement significatif des conflits de son époque, il est surtout riche de conséquences pour la suite de la réflexion théologique, spécialement en Orient. L'exposé de Grégoire est centré sur le Verbe de Dieu: Dieu n'est pas muet, ni impersonnel. Il parle, il est doté d'une parole. Mais la Parole de Dieu n'est pas comme une parole humaine: elle a une telle force, une telle puissance en elle-même (c'est la Parole qui crée) qu'elle est vie et puissance de volonté; le monde est son œuvre. Si Dieu a une Parole, il a aussi une voix, un souffle, qui est l'Esprit. Et Grégoire argumente à la fois l'unité de Dieu, chère aux juifs et la [PAGE 14] distinction des personnes, comprise des païens. Le christianisme n'est pas une troisième religion, étrangère aux deux autres, mais bien une via media, le lieu intermédiaire où ce qu'il y a de plus haut dans le judaïsme et dans le paganisme peuvent se rencontrer et s'unir.
Grégoire passe de là à la création de l'homme et à l'origine du mal: le mal n'est pas créature de Dieu, mais bien création de l'homme, il vient du dedans de l'homme. Cette chute clans la perversion de la liberté ne pouvait trouver de remède que dans une liberté plus grande: celle d'un dieu choisissant l'humanité, non pas dans un acte d'abaissement, mais dans un acte de glorification et de Dieu et de l'homme, dont Grégoire ne prétend pas donner toutes les raisons profondes. Les emprunts au traité d'Athanase Sur l'Incarnation sont nombreux et ont souvent été signalés; mais il est remarquable que du double dessein du Verbe dans l'Incarnation qu'expose Athanase (union de l'homme à Dieu et destruction du mal), c'est la première partie seule que retient Grégoire: en face des ariens, pour qui l'homme ne saurait prétendre à une union intime avec Dieu, Grégoire insiste sur cet aspect de l'Incarnation. Il y insiste au point de trouver des accents panthéistes: la résurrection du Christ est un principe de résurrection pour la nature entière et «l'univers forme pour ainsi dire, écrit Grégoire bien avant Diderot (Le Rêve de d'Alembert), un seul être vivant». C'est la puissance de Dieu, et non pas sa faiblesse, qui a été manifestée dans l'Incarnation et qui s'est saisie de l'humanité dans le plus intime de soi pour la conduire, à travers la mort, à la gloire de toute résurrection. Quelles que soient les influences platoniciennes que l'on ait pu déceler dans l'œuvre de Grégoire, il reste que son exposé est profondément fidèle à l'enseignement de saint Paul et des Pères apostoliques. Platonisant et héritier d'Origène, il n'en affirme pas moins avec netteté la résurrection des corps.

L'Eucharistie, nouvelle création
Mais c'est dans son exposé des sacrements, et surtout de l'Eucharistie, qu'il se révèle le plus original. Sans doute, son enseignement sur le baptême, qui n'est pas dépourvu de beauté, insiste sur le lien nécessaire entre le baptême et la résurrection, les sacrements permettant à l'homme de reproduire et continuer les effets de l'Incar-[PAGE 15]nation rédemptrice. Cette idée se retrouve chez Grégoire de Nazianze et chez Basile. C'est son application à l'eucharistie qui est originale (et féconde) dans la Catéchèse de la foi: le Verbe revient pénétrer la nature humaine. Le corps n'a pas de substance propre, ce qui fait sa substance, ce sont les aliments qu'il ingère. Or le Christ se donne à manger et à boire, comme du pain et du vin, de la nourriture qui va donc pénétrer le corps et en constituer la substance nouvelle. Le fidèle qui consomme le corps eucharistique va en être pénétré de l'intérieur, au plus profond, au plus substantiel de lui-même. Cette doctrine n'insiste pas tant sur la transformation du pain et du vin dans le corps du Christ que sur les effets de la communion du fidèle: à partir de Grégoire de Nysse et par le relais de Jean Damascène, elle deviendra classique dans les Églises d'Orient.
Du début à la fin de cette Instruction, la boucle est donc bouclée: du Verbe divin au fidèle qui communie, le cycle est achevé. Le Verbe par qui tout est créé crée encore, constamment, dans l'Eucharistie, des hommes nouveaux, de nouveaux Adams. L'unité centrale de ce texte, ce qui en fait son intérêt et sa modernité, c'est ce souci primordial de tout centrer sur le Verbe de Dieu, le Fils éternel et sur sa constante présence de Vivant au milieu de nous.
Pour la catéchèse contemporaine, Grégoire de Nysse propose un modèle: un modèle pédagogique, d'abord, où est affirmée la nécessité centrale de l'acculturation dans l'exposé catéchétique (on n'expose pas la foi chrétienne de la même façon aujourd'hui qu'il y a cinquante ans); un modèle théologique, ensuite: c'est le Verbe de Dieu, la Parole créatrice qui procure le bien indispensable entre l'éveil de la conscience à un Dieu créateur et la découverte de Jésus, Christ et Sauveur. Et toute catéchèse, comme dans cette Instruction, aboutit aux sacrements rassemblés et réalisés dans l'Eucharistie. Ainsi nous parvient, du fond des âges chrétiens, cette Catéchèse de la foi, si ancienne et si jeune: produit authentique de la tradition qui, dans le christianisme, n'est pas transmission morte et mécanique, mais vie et développement.

Jean-Robert Armogathe