Conférences de carême prêchées par A.-G. Hamman à Notre-Dame de Paris en janvier et février 1981 :

I - Tertullien : la conversion, ou comment être chrétien ?
II - Cyrille de Jérusalem : le baptême, ou comment naître de Dieu
III - Basile le Grand : l'Esprit saint, ou la Pentecôte continuée
IV - Saint Ambroise de Milan : l'Église, ou le peuple des croyants
V - Jean Chrysostome : l'eucharistie, ou le pain partagé

Ces conférences ont été diffusées à l'époque sous forme de 5 fascicules dactylographiés et paginés. Ils sont ici retranscrits selon leur pagination.

En lecture d'accompagnement, on lira avec profit Les Pères de l'Église, Les Pères dans la foi 1
ou Le baptême d'après les Pères de l'Église, Lettres Chrétiennes 1
ou encore (mais ces volumes sont épuisés) L'initiation chrétienne, Ichtus 7
et La messe, Ichtus 9.


Notre-Dame de Paris, 18 janvier 1981

 

[PAGE 2] L'invitation de Mgr Berrar, votre sympathie et votre fidélité nous permettent de nous retrouver, et de retrouver ensemble les richesses de notre patrimoine chrétien, accumulées en des siècles de fécondité explosive, de ferveur et de créativité, par des hommes de chair et de passion, de génie et de sainteté.

Plutôt que de juxtaposer les thèmes qui caractérisent les divers écrivains, comme l'an passé, il a semblé préférable de centrer les cinq conférences autour d'un thème unique. Nous prendrons chaque fois un Père comme guide. Les cinq exposés seront consacrés à l'initiation aux mystères chrétiens par les sacrements essentiels, baptême, confirmation, eucharistie. Initiation que les Anciens appellent Mystagogie.

Le mot mystagogie vient du grec et signifie introduire dans le mystère chrétien, permettre d'y entrer, de s'y épanouir, d'en vivre, de prendre sa pleine stature de fidèle adulte.

Dans l'antiquité, l'enseignement des vérités de la foi se donnait, comme nous le verrons, tout au long du carême. C'était ce que l'on appelait la catéchèse, mot retrouvé en ces derniers temps. Ensuite, on expliquait les sacrements qui font le chrétien et l'Église : le baptême, la confirmation, l'eucharistie. La symbolique des gestes et des rites : l'eau, l'huile, le pain rompu, le vin devaient faire découvrir une réalité invisible aux yeux, dévoilée à la foi : le mystère chrétien.

Ces mêmes signes sont les nôtres, nous les refaisons. Ils nous tiennent un même langage. Ils nous permettent de pénétrer le jardin clos de Dieu, le mystère de ce que nous croyons. L'eucharistie surtout, le sacrement de nos existences chrétiennes, si familière et toujours nouvelle, inépuisable, nous dévoile sans cesse le secret d'une tendresse offerte, l'agapè de Dieu. Il ne dépend que de nous de l'accueillir en plénitude.

*

[PAGE 3] Notre guide, ce soir, sera le grand Africain, Tertullien. Pourquoi nous fait-il penser à Léon Bloy et à Bernanos ? Serait-ce parce qu'il ressemble, en plus génial, à l'abbé Menou-Segrais, que nous trouvons « sous le soleil de Satan » ? Pourquoi nul éditeur n-a-t-il eu l'idée de demander à Bernanos de nous faire le « portrait » de ce prêtre africain, hors du commun ? Comme le romancier eût saisi le tragique de cet homme, sans le suivre jusqu'au bout de son cheminement !

Tertullien est en tout cas le premier théologien latin et une personnalité littéraire et théologique exceptionnelle. L'Occident chrétien, en retard d'un siècle sur le monde grec, avec lui fait son entrée mais d'éclat. D'emblée l'Occident latin produit un génie.

Il est paradoxal que l'Afrique et non l'Italie ait engendré le premier Père latin. Sa latinité, il est vrai, est sui generis. Tertullien a beau recevoir sa formation littéraire et juridique de la culture romaine, séjourner à plusieurs reprises dans le Ville éternelle, il est fils d'Afrique, terre colonisée par les Romains, mais non pas conquise. Altière et indépendante, Carthage accueille mais ne se donne pas.

Tertullien commence d'ailleurs par écrire en grec, car il est parfaitement bilingue. Le désir d'efficacité décidera à opter pour le latin cet homme d'action, qui tient à ce que ses coups portent, que ses pamphlets fassent flèche.

[PAGE 4] Le prêtre de Carthage se sert du latin, non comme les écrivains de la décadence, qui imitent au lieu de créer, mais comme un forgeron du verbe, qui torture et triture la langue de Cicéron, l'enrichit de mots et néologismes. Hope, en 1932, a voulu dénombrer 982 mots forgés par lui. Il brise la période latine pour lui substituer une phrase hachée, syncopée, haletante de palpitation et de passion, où chaque mot porte une sentence ; concision sans concession, beauté sans fioriture mais toujours avec panache. Tertullien est l'inventeur du baroque africain !

La conclusion, disons la péroraison, de l'Apologétique est connue de tous :

« Allez-y, bons gouverneurs ! D'autant plus agréables à la populace que vous lui sacrifiez des chrétiens ! La preuve de notre innocence c'est votre ignominie. C'est pourquoi Dieu souffre que nous souffrions…
Mais votre cruauté, même la plus raffinée, ne sert à rien ! C'est plutôt un appât pour notre secte. Plus vous nous fauchez et plus vous nous multipliez : le sang des chrétiens est un germe… »

Plus que jamais, ici le style est l'homme. Latinisé mais non pas romanisé, ce fils de centurion, nous pourrions presque traduire d'adjudant, n'a jamais oublié que les Romains maintiennent les militaires d'outremer dans les rangs inférieurs. Ce qui a sans doute humilié ce fier Africain mais en même temps lui a donné le goût de la discipline et de l'ordre, le sens de la rigueur, jusqu'à la dureté et à l'intransigeance.

Qu'est-ce qui a pu provoquer la conversion de ce brillant avocat ou juriste de Carthage ? Nous trouvons à ce propos une étonnante confidence dans l'Apologétique : « Dans un premier temps, confesse-t-il, nous en avons ri » (18, 4). Peut-être dans un milieu d'étudiants, où circulaient les ragots les plus invraisemblables : meurtre d'enfant, réunions clandestines et donc licencieuses.

En 180, étudiant ou homme de loi, Tertullien a pu assister au procès spectaculaire, le premier en Afrique, à Carthage, où comparaissaient douze chrétiens, de modestes villageois d'une bourgade, Scilli. Condamnés, ils furent tous exécutés. Leurs actes, le premier texte chrétien latin, sont parvenus jusqu'à nous. Lettres de noblesse de l'Église d'Afrique.

Les douze fidèles, en entendant la sentence, dirent d'une seule voix : « Deo gratias », grâces à Dieu. Leur martyre s'achève comme une liturgie, et la liturgie s'achève en martyre.

Il est des souvenirs ineffaçables, un héroïsme sans emphase, qui vous traverse d'un inoubliable frisson. Ces hommes du peuple, accusés de crimes, celui surtout de se dire chrétiens, savaient mourir avec grandeur.

L'héroïsme des chrétiens intriguait le jeune juriste. Doué de curiosité, il fit son enquête, étudia la Bible, fréquenta la synagogue, se rapprocha de groupes chrétiens, pour les voir vivre. Il rencontra des hommes, des femmes, qui prenaient le contre-pied de la manière de vivre des païens. L'éthique, l'héroïsme des chrétiens fit sur Tertullien une impression profonde. Il le dit dans une lettre au proconsul Scapula : [PAGE 5] « Chacun en face d'une si prodigieuse patience se sent comme frappé d'un scrupule et veut ardemment aller au fond des choses : dès qu'il connaît la vérité, il l'étreint aussitôt » (Ad Scap. 5).

Peu enclin aux confidences, ce condottiere de l'Évangile trahit, dans l'Apologétique, le choc que fut pour lui le spectacle de la communauté de Carthage, pétrie d'héroïsme et de sainteté. Sous ses yeux, à portée de la main, dans une métropole où crépitent les plaisirs et les vices, fleurit un groupe d'hommes et de femmes pour qui la fortune des uns ne provoque pas la jalousie des autres, mais le partage et la péréquation, au profit des plus petits, des plus démunis ; où les pauvres, loin d'être objet de mépris sont sujets de sollicitude, choyés comme « des nourrissons de la foi », le mot est de lui, portés par la tendresse de tous.

Il passe dans la description, claironnée par le polémiste de Carthage au monde païen, une vibration, un étonnement, qui ne trompent pas sur le choc ressenti, qui, un jour a décidé de la conversion de Tertullien, et qui l'a fait choisir le pari et le parti du Christ. Il n'y est pas question d'angoisse métaphysique ni d'inquiétude apaisée mais d'un message qui est provocation à agir, d'une foi qui fait corps avec la vie.

L'Évangile apportait au jeune converti moins une liberté qu'une loi, moins la paix que la guerre. Il s'engage dans la milice du Christ et traduit volontiers sa foi en termes guerriers, son engagement comme un sacramentum, sacrement, c'est-à-dire comme le serment prêté par la recrue à son général. Pour Tertullien, le chrétien est un engagé, un mobilisé.

Tertullien n'est commode ni pour la communauté ni pour l'autorité romaine. Les frères admirent son génie. Il brille mais ne réchauffe pas. Personne ne lui demande de conduire la communauté. Les francs-tireurs font de mauvais généreux. Tertullien est de la race des corsaires et non des gouverneurs. Soldat, il préfère Je feu au confort des bureaux.

Visage de tempête, en une période de tourmente, le prêtre de Carthage a puisé à Rome les ressources du droit et de la rhétorique, mais il tient de la terre d'Afrique la richesse et la démesure. Cet homme de souffre et d'apocalypse est si grand qu'il en est intouchable. Nul proconsul n'a osé s'en prendre à lui.

Le prêtre de Carthage est marié, et un mari ombrageux et jaloux. Dans le traité A son épouse (Ad uxorem), il lui interdit, en cas de décès, de contracter une nouvelle alliance. Précaution sans doute inutile mais symptomatique. Que ne nous a-t-elle pas laissé son Journal ! II vaudrait son pesant d'or.

A l'âge où les hommes s'assagissent et prennent de l'embonpoint, Tertullien se durcit, devient plus noueux, intransigeant, jusqu'à l'outrance. L'homme qui avait lutté contre les hérétiques va rejoindre une secte de visionnaires. Il oublie qu'il avait apostrophé Marcion : « Qui t'a donné le droit de bûcheronner dans mon bois ? Je suis le propriétaire, j'ai en mains les titres authentiques. Je suis l'héritier des apôtres ! » (De presc. 37, 3).

[PAGE 6] L'héritier des apôtres va trahir leur message en faveur de la « nouvelle prophétie », qui annonçait une nouvelle effusion de l'Esprit et la venue prochaine du royaume de Dieu : les Montanistes. Ceux-ci prendront plus tard le nom de Tertullianistes. Ils lui survivront en vivotant temps d'Augustin, qui ramènera au bercail les derniers égarés (De haer. 86).

La chute de ce chêne va remplir de son fracas l'histoire de l'Église. Jérôme qui ne recule pas devant l'odeur du souffre, et qui sans doute se trouve une certaine affinité de franc-tireur, en fait l'éloge : « Quelle érudition, quelle acuité ! » (Lettre 70, 5). Et Vincent de Lérins l'appelle l'Origène latin, tout en déplorant son égarement.

Le montanisme, l'index du fameux Décret de Gélase, d'ailleurs apocryphe, seront fatals aux œuvres de Tertullien. Et c'est miracle qu'elles aient malgré tout échappé au naufrage. Nous pouvons y distinguer les œuvres théologiques et spirituelles et les œuvres polémiques. Distribution qui correspond en profondeur à deux aspects essentiels de sa personnalité : la vie ascétique et la controverse.

Moraliste, le prêtre de Carthage confronte l'Évangile avec la vie quotidienne. Il prend position sur les problèmes les plus divers : le baptême, la pénitence, la patience, la prière, la fuite, en temps de persécution. Avec délectation, comme nombre d'ascètes, il s'occupe de la femme chrétienne, mais un peu en argousin, qui vérifie la longueur et la disposition de son voile. Il s'occupe avec insistance de sa chevelure, de ses vêtements et de ses parfums, sorte de compensation, à l'heure de la vertu.

Il minaude même dans ses exhortations, où il fait preuve de coquetterie littéraire, mais en policier bien informé : « Empruntez à la simplicité votre blanc, à la pudeur votre rouge, peignez vos yeux de réserve et vos lèvres de silence. Ainsi fardées, vous aurez Dieu pour amant. »

Tertullien est surtout un pamphlétaire et un polémiste. Le mot Contre revient dans le grand nombre des titres d'ouvrages : Contre les juifs, Contre Marcion, Contre Hermogène, Contre les valentiniens. Converti, il préconise un christianisme de combat, qui affronte le monde païen, sans chercher le dialogue.

Il aime non seulement les formules abruptes, à l'emporte-pièce, mais les positions extrêmes. Loin de chercher à concilier la foi et la philosophie, la sagesse païenne et la sagesse chrétienne, il se plait à les opposer. Il claironne : « Il n'y a rien de commun entre un philosophe et un chrétien, entre un disciple de la Grèce et un disciple du ciel » (Apol. 46, 18). Ailleurs il affirme en termes d'histoire : « Il n'y a rien de commun entre Athènes et Jérusalem, entre l'Académie et l'Êglise » (De praesc. 7, 9).

Ce polémiste a été prêtre. Le témoignage sur ce point de Jérôme est formel. On expliquerait mal comment un laïc s'immiscerait de pareille manière dans la vie, dans la discipline, l'enseignement de la communauté. Les historiens reconnaissent en son Traité du baptême la catéchèse prêchée à Carthage. Il est donc un témoin privilégié pour nous et pour notre sujet.

[PAGE 7] Grâce à Tertullien, à son exemple et à son enseignement, nous pouvons analyser ce que signifiait la conversion et le baptême pour les premières générations chrétiennes, comprendre les difficultés existentielles pour un païen d'Afrique ou de Rome de quitter la religion des ancêtres pour suivre l'appel de Jésus-Christ.

*

Ce qui aujourd'hui, en nos pays de vieille chrétienté est l'exception, pour combien de temps encore, était la règle au 2e siècle : « On devient, on ne naît pas chrétien », dit Tertullien. Toujours critique et excessif, le prêtre de Carthage s'en prend à l'usage généralisé de l'Église ancienne de baptiser les enfants.

« Notre Seigneur a dit, au sujet des enfants : Ne les empêchez pas de venir à moi. Qu'ils viennent donc lorsqu'ils seront plus avancés en âge ; qu'ils viennent, lorsqu'ils seront en état d'être instruits, afin qu'ils connaissent leurs engagements. Qu'ils 'commencent par connaître Jésus-Christ, avant que de devenir chrétiens. »

Tertullien reconnaît donc l'usage reçu de baptiser les enfants mais le critique. Il connaît d'expérience la fragilité humaine, les orages de la jeunesse. La condition chrétienne de surcrott est dangereuse. L'Église est menacée. Il faut des pionniers et non des suiveurs. De plus, malheur à qui retombe, après le baptême ! Il ne lui reste pour les péchés publics que la dure pénitence publique. Et cela une seule fois. Il dit donc : « Prenez garde ! »

Le prêtre de Carthage, et sans doute l'Église, veut des chrétiens de haute mer et non de timides riverains. A une époque de tempête, il faut des âmes d'acier, des conversions éprouvées. Il récuse donc « la foi du charbonnier », ses menaces et ses périls.

Tertullien écrit précisément le Traité sur le baptême « pour instruire les catéchumènes et pour convaincre les fidèles de ne pas se contenter de croire dans la simplicité de leur cœur mais d'étudier les motivations de ce qui leur est enseigné. La foi, dénuée de fondement, par ignorance, ne repose que sur des présomptions » (De bapt. 1, 1).

Le fait que l'Église de Carthage ait confié la formation des catéchumènes, c'est-à-dire des candidats au baptême, à un homme de la qualité de Tertullien prouve l'importance qu'elle accordait à la préparation des futurs fidèles.

[PAGE 8] Comment à Carthage ou à Alexandrie devient-on chrétien ?

La pénétration évangélique est à la fois fluide et occasionnelle. Elle jaillit de la vie même et non d'un quadrillage apostolique. Elle est le fait d'un exemple, comme dans le cas de Tertullien lui-même. L'existence de tous les jours, les contacts d'homme à homme, de maître à esclave, de médecin à malade, ou d'esclave à maitre, la présence de chrétiens dans les camps, dans les ateliers, dans les échoppes, dans la rue, ont favorisé la diffusion de l'Évangile.

Les chrétiens participent intensément à la vie économique et sociale de la cité. Ils se mêlent à la vie quotidienne et vivent comme tout le monde. « Les fidèles ne se distinguent des autres ni par le pays, ni par le langage, ni par le vêtement. Leur genre de vie n'a rien de singulier », dit la Lettre à Diognète.

Avec hauteur, dans l'euphorie de sa jeune foi, Tertullien dans l'Apologétique constate : « Vous prétendez vous-mêmes que nous, nous envahissons la ville. Jusque dans les campagnes, les camps militaires, les îles, il y a des chrétiens. Tout sexe ; tout âge, toute condition, tout rang même passe au nom du Christ » (Apol. 1, 7). « Comme vous, nous sommes soldats, paysans, commerçants. Nous pratiquons les mêmes métiers et nous vous vendons nos produits » (Apol. 42, 4, 7).

Dans la mêlée de cette vie commune se préparent les conversions. Comment les chrétiens auraient-ils pu être le sel de la terre ou être « l'âme du monde », comme dit la Lettre à Diognète, sans se mêler à lui pour le soulever ?

On peut discerner comme deux temps dans l'évangélisation du Bassin méditerranéen, au temps de Tertullien : le premier, sans complexe, dans la fraîcheur de la découverte et la joie du partage ; dans un deuxième temps, devant la résistance de la cité antique, les chrétiens éprouvent à quel point ce monde, contaminé par l'idolâtrie et une décadence morale, porté à la calomnie et au préjugé, était peu perméable à l'Évangile, et, sous le couvert des empereurs, se fait persécuteur.

Et pourtant ce monde peu à peu se fait chrétien. Pourquoi ? Nous avons deux témoignages précieux, parce qu'ils nous viennent de païens. Lucien de Samosate, une sorte de voltairien, avant l'heure, souligne l'importance des Livres sacrés, le respect porté aux confesseurs de la foi par la communauté, qui s'évertue à adoucir leur sort, la fraternité, qui unit les membres entre eux et même au-delà des groupements locaux ; le peu de cas qu'ils font de l'argent, utilisé pour ceux qui souffrant ; enfin, le mépris de la mort, porté par l'espérance de vivre éternellement.

Le célèbre médecin Gallien, païen lui aussi, au milieu du 2e siècle, observe les chrétiens avec la rigueur du clinicien. Il ne s'appesantit pas sur la doctrine mais sur la manière de vivre. De son observation il retient le mépris de la mort, la vie chaste chez les hommes et chez les femmes, qui va chez quelques-uns jusqu'à la continence absolue, enfin la discipline et la rigueur des mœurs.

[PAGE 9] Les conversions nombreuses, à l'heure héroïque des persécutions, ne se ramènent donc pas à un motif unique. L'exemple de Tertullien, d'autres témoignages contemporains relèvent trois motivations principales : le message évangélique lui-même, dans son contenu et ses exigences, la fraternité vécue dans les communautés et le témoignage de la sainteté, allant jusqu'au martyre.

Dans un monde désabusé, où les esprits cultivent le scepticisme, le christianisme apparaît comme une affirmation, une certitude. La venue du Christ, sur laquelle ironise le païen Celse, donne à l'histoire sa densité et sa signification. Elle jette un pont entre le monde et son Créateur, ce qui avait paru infranchissable à la philosophie eecque ; elle comble les appels les plus indéracinables du cœur humain. La foi se présente à la fois comme une proximité de Dieu, une sagesse de vie, une force de l'Esprit, qui illumine, conduit, transfigure.

Au cœur du message, la résurrection du Christ bronze le courage chrétien d'une véritable invulnérabilité. Elle est la réponse à l'interrogation fondamentale et à l'angoisse de la mort, particulièrement vive à l'époque. L'empereur Marc-Aurèle est visiblement agacé par ces hommes, qui ont réponse à la question de la survie, sur laquelle sa philosophie était muette ou décevante.

Les païens de Lyon dispersent les cendres de Pothin et de Blandine, en pensant les priver de l'immortalité. « Il faut, disaient-ils, enlever à ces gens-là jusqu'à l'espoir de la résurrection. A cause de cette croyance, ils ont introduit chez nous une religion nouvelle et étrangère, méprisent la torture et courent à la mort avec allégresse. » Quel hommage à la résurrection des morts !

Le témoignage de vie chrétienne s'affirme de manière spectaculaire et quotidienne non seulement dans la rigueur morale mais dans la fraternité, qui noue les membres et les communautés. Le « voyez comme ils s'aiment » est une apologie vivante à laquelle écrivains et historiens païens ont dû rendre hommage.

Fraternité qui privilégie ceux que l'antiquité écrase : les enfants, les femmes, les esclaves, les malades, les personnes âgées, les pauvres. De nouveaux liens se nouent, qui se jouent des différences de classes ou de fortune, pour établir des rapports chrétiens entre maîtres et esclaves, entre hommes et femmes, jusqu'à la mise en commun des ressources, au profit des mal lotis.

Fraternité non close mais ouverte à tous, car la foi est une incessante invitation à partager. « Nous disons aux païens eux-mêmes, dit Justin, vous êtes nos frères. » La peste à Carthage, qui un jour inspirera le livre d'Albert Camus, lui aussi Africain, fournit aux chrétiens l'occasion de prouver cette fraternité à tous les pestiférés, sans leur demander leur acte de baptême. Prédication plus efficace que les déclarations les plus fracassantes.

L'héroïsme des martyrs, à l'époque des persécutions, loin d'arrêter les conversions, les multiplie, comme le remarque Tertullien, dans un texte déjà cité : [PAGE 10] « Nous nous multiplions toutes les fois que vous nous moissonnez : le sang des martyrs est un ensemencement ». Pascal lui fera écho : « Je crois volontiers les histoires dont les témoins se font égorger. »

Devenir chrétien exige un apprentissage, des délais, un temps de préparation. Il est loin le temps, où il suffit d'un entretien entre le diacre Philippe et l'eunuque de la reine Candace, pour qu'au premier cours d'eau rencontré se donne le baptême. L'Église est désormais plus exigeante, plus prudente. Elle se méfie des mouchards comme des faux convertis. Elle veut examiner les motivations et mettre à l'épreuve les candidats.

La conversion imposait un changement de vie, une rupture avec la famille païenne et la cité vouée aux divinités. Contester la religion officielle était contester l'Etat et faire figure de révolutionnaire : le chrétien se place en marge de la société, il est un émigré de l'intérieur. Pour l'entourage, la conversion au christianisme apparaissait comme un désastre. La jeune fille ne trouvait plus facilement à se marier, la femme mariée provoquait un conflit avec son conjoint. Le travailleur perdait son emploi.

Avec son humour noir, Tertullien rapporte l'aventure cocasse d'un mari jaloux : il ne pouvait entendre trotter une souris, sans soupçonner sa femme d'infidélité. Soudain il la voit changer de comportement, il redoute de la voir se convertir. Il préfère, ajoute Tertullien, la voir prendre un amant, plutôt que de la voir devenir chrétienne.

Beaucoup de métiers sont interdits, surtout ceux qui ont partie liée avec les cultes païens. Il en est de même de toutes les fonctions publiques et bientôt de l'armée. Le baptême interdit les réjouissances populaires qui blessent le sens moral et les convictions religieuses. La vieille formule « renoncer aux pompes de Satan » signifiait en clair renoncer aux jeux du cirque et à la passion des spectacles, dont la licence ou la cruauté blessaient le sens chrétien.

L'Église impose donc rapidement à tout candidat un garant, qui le présente, le parrain, la marraine, et un temps d'épreuve et de noviciat appelé catéchuménat. Dès le 3e siècle, il s'étend sur trois ans. Nous rencontrons, dans la geste des martyrs, des chrétiens et des chrétiennes comme Félicité, Perpétue, Révocatus, qui n'ont pas encore reçu le baptême. A Alexandrie, une femme, Héraïs, sortit de la vie avec « le baptême par le feu », plus grandiose que celui de l’eau, dit Eusèbe.

Fort de cette expérience antique le cardinal Lavigerie, dont la thèse en Sorbonne portait sur « l'école chrétienne d'Edesse dans l'antiquité », impose un catéchuménat long aux Africains, qui demandent le baptême. L'étude de la Tradition forme les pionniers et les disciples éclairés.

Dès que le candidat, la candidate, est accepté, il est accueilli, il devient membre de la communauté. Il peut participer désormais à la liturgie de la parole. Il noue des liens avec les autres membres. Au 4e siècle, un rite ouvre même ce temps d'attente : il reçoit le sel, comme nous le voyons pour le jeune Augustin. A la même époque, la tendance s'infiltre en beaucoup de communautés de prolonger indéfiniment le temps du catéchuménat. Grégoire de Nysse, Jean Chrysostome, qui eux-mêmes avaient succombé à la tentation, admonestent « ceux qui s'attardent », par tiédeur et lâcheté.

[PAGE 11] Les premiers siècles ne limitent pas la formation à un enseignement doctrinal et moral, ils soumettent les candidats à des œuvres de charité, à l'intérieur de la communauté. La Tradition apostolique est formelle sur ce point : « Quand on choisit ceux qui vont recevoir le baptême, on examine leur vie. Ont-ils vécu honnêtement, pendant qu'ils étaient catéchumènes ? Ont-ils honoré les veuves ? Ont-ils visité les malades ? Ont-ils fait toutes sortes de bonnes œuvres ? » (Tradition apostolique 20). Si le témoignage de la communauté est positif, ils (elles) seront admis à la préparation immédiate.

Ce fait illustre à quel point à l'époque les communautés demeurent à taille humaine. La fraternité n'est pas un vain mot mais une réalité expérimentée, vécue, éprouvée concrètement. La foi doit fleurir en action. Nous aurons l'occasion de revenir sur ce point dans une prochaine conférence.

Dès le 4e siècle, la préparation immédiate coïncide avec le carême, ou catéchuménat proprement dit. Trois plans y interfèrent : doctrinal, moral, liturgique. Ce qui est premier, dans la catéchèse, c'est la révélation de JésusChrist sauveur et la bouleversante Bonne Nouvelle. La foi est Quelqu'un et non quelque chose. La foi est une vie et non un système. La catéchèse est donc un apprentissage.

L'enseignement, les premières semaines de carême, développait les grands événements de l'histoire du salut, puis une catéchèse de la foi, dans le cadre du symbole baptismal ou Credo, enfin une catéchèse sacramentaire ou mystagogie, initiation par les sacrements du baptême, de la confirmation et de l'eucharistie au mystère chrétien, qui fera l'objet de nos prochaines conférences.

Nous avons vu l'impoctarice que Tertullien accorde à une foi solidement charpentée, fortement motivée, lucidement accueillie. Les écoles catéchétiques de Rome et d'Alexandrie, par la qualité de leurs catéchistes, Pantène, Clément, Origène, Justin, Hippolyte, veillent à la cohérence et à la justification intellectuelle de la foi.

Plus important encore apparaît à tous, le changement de vie, la conversion : rupture avec les mœurs païennes, initiation à une vie portée par la foi. Cyrille de Jérusalem le dit dans sa catéchèse liminaire :

« Aime celui qui t'a créé, crains celui qui t'a façonné, glorifie celui qui t'a arraché à la mort. »

Quand Augustin, jeune prêtre, voudra fournir un programme de vie évangélique, il développera le Sermon sur la montagne, charte de tout l'Évangile.

Personne plus que Tertullien n'affirme l'exigeance évangélique, la rupture avec le péché, dès le temps du catéchuménat. « A quoi te servirait la connaissance de la foi, si tu agissais comme au temps de ton ignorance ? Le baptême symbole de la foi, doit reposer sur une authentique pénitence. Nous devons nous approcher des fonts baptismaux, déjà corrigés et repentants. La crainte [PAGE 12] du Seigneur est notre premier baptême. Le bain scelle la foi, mais cette foi a commencé par la pénitence » (La pénitence 6, 9, 16).

Le théologien de Carthage balaie par là la tentation d'une conception magique des sacrements. Ni le baptême, ni aucun sacrement n'opère efficacement, sans notre disponibilité ni notre coopération. Il peut suppléer à notre imperfection, il ne peut rien devant notre refus. L'enseignement de Tertullien n'a rien perdu de sa « percutance », jusqu'aujourd'hui.

Jeûnes, exorcismes, exercices de pénitence, au cours du carême, doivent susciter chez les catéchumènes cette disponibilité du cœur, essentielle à la conversion au Christ. La communauté elle-même s'associait par des œuvres semblables à la préparation des candidats. Tous étaient, sont encore aujourd'hui, ne l'oublions pas, concernés par ces jeunes recrues qui venaient rajeunir, renouveler l'Église.

Dans la basilique, candidats et candidates se tenaient là, le visage émacié par le jeûne, en vêtements grossiers. L'interdiction de bains était une épreuve pour tous, car elle pesait sur l'air de la cathédrale. Au cours des cérémonies d'exorcisme, les candidats étaient nu-pieds, sur des tuniques de peaux, ce qui signifiait à la fois qu'ils devaient fouler aux pieds le vêtement de la chute et se préparer à faire peau neuve. A vie nouvelle, vêtement nouveau.

L'attention de la communauté, au cours du carême, était concentrée sur la préparation au baptême et sur la réconciliation de ceux qui se soumettaient à la pénitence publique pour un des trois grands péchés : idolâtrie, meurtre et adultère. Cette convergence transforme peu à peu le carême en un temps de retraite et d'intense vie spirituelle pour la communauté entière.

A Hippone, Augustin prêche plusieurs fois par semaine ; Jean Chrysostome, à Antioche, tous les jours. Véritable station de carême qui mobilise le peuple chrétien, comme en cette cathédrale au temps de Bourdaloue et de Lacordaire.

Pendant ce temps, fidèles et catéchumènes s'abstiennent des thermes, ce qui en Orient, en ces premières semaines de chaleur est une rude pénitence. On ne mange ni poisson ni viande. Pas question de boire du vin. Tous les jours, sauf le dimanche, on reste à jetin jusqu'au coucher du soleil. Le seul repas, à la tombée de la nuit, est frugal : pain et sel, eau et légumes. L'évêque d'Hippone conseille aux gens mariés la continence totale : « Remplacez vos étreintes par la prière. » Noces et festins sont interdits. Les empereurs chrétiens suspendront même les spectacles du cirque et du théâtre. Les païens eux-mêmes sont touchés par le carême.

La dernière semaine est appelée la « Semaine sainte » ou la « Grande semaine ». Elle revêt une solennité particulière. La veille des Rameaux, au temps de saint Augustin, les candidats au baptême devaient, les uns après les autres, réciter devant l'évêque le Credo. Jeu d'enfant pour les personnes cultivées, mais les débardeurs du port et les petites gens, illettrés et sans culture, écorchaient les mots d'une langue qui ne leur était pas familière et suaient à grosses gouttes.

[PAGE 13] Augustin, avec un sourire, les encourage paternellement : « Nous sommes pour vous un père et non un maitre d'école. Vous pouvez trébucher sur un mot, l'important est de ne pas hésiter dans votre foi » Tous rediront le Credo, au début de la veillée pascale.

L'évêque d'Hippone ajoute un conseil qui n'a rien perdu de son actualité : « Récitez le Credo chaque jour, matin et soir. Récitez-le à vous-même ou plutôt récitez-le à Dieu. Gravez-le bien dans votre mémoire, répétez-le sans cesse pour ne jamais l'oublier. Ne dites-pas : je l'ai récité hier encore, aujourd'hui, tous les jours. Je le sais sur le bout des doigts. Ne vous habillez-vous pas tous les jours ? Quand vous redites le Credo, vous habillez votre cœur. »

Augustin parle presque comme le Petit Prince.

*

Cet enseignement, cette expérience de l'Église sont-ils véritablement du passé ? Ne sont-ils pas un chemin tracé que les siècles ont pu ensabler et qu'il nous faut dégager, retrouver coûte que coûte ? Les réalités de la conversion et de la rupture, de la réconciliation et de la fraternité, les temps forts de la liturgie, le carême que tous les ans nous revivons, pourraient-ils perdre de leur vertu, ne sont-ils pas vecteurs, aujourd'hui encore, des mêmes richesses ?

Ce sont nos yeux qui sont devenus chassieux, par accoutumance, par routine. Nos cœurs souffrent l'usure d'une foi anémiée. L'amour, s'il sourd de Dieu, peut-il vieillir ? « L'Évangile, disait le Père Doncœur, en un fameux rassemblement de 1943, l'Évangile, si vous aviez la foi, vous brûlerait les mains. » Et le cœur !

La tradition de l'Église, surtout quand il s'agit de ce qui constitue toujours la foi, le mystère chrétien, n'est pas derrière mais devant nous. Elle devrait être en nous, elle devrait être nous. Nous sommes, nous vivons la tradition de l'Eglise. Nous sommes portés par le même fleuve, nous vivons une même aventure, nous faisons, ou nous devrions faire, la même découverte. La même, et toujours différente, antique et toujours nouvelle, collective et en même temps la plus personnelle : la rencontre du Seigneur.

« La véritable tradition, disait Paul Valéry, on vient de le rappeler, la véritable tradition à l'endroit des grandes choses, ce n'est pas de refaire ce que les autres ont fait mais de retrouver l'esprit qui les a fait faire ces choses et qui en ferait faire de tout autres, en d'autres temps. »

[PAGE 14] Pour le chrétien ce n'est pas seulement d'esprit qu'il s'agit, mais de foi, d'une foi qui balise la route et qui perce l'invisible. Foi qui précisément caractérise les convertis et l'époque « de vitalité explosive », selon l'heureuse expression du Père de Lubac.

Pour secouer notre torpeur et notre mollesse, est-il prédicateur plus tonique, plus tonifiant que l'éducateur de la foi et le catéchiste de Carthage ? « Tertullien, écrivain du 20e siècle » disait un de vos prêtres, l'abbé Steinmann, dans un livre posthume, son testament spirituel.

Ce Léon Bloy, cet homme d'excès et d'intransigeance est un guerrier, un preux, qui témoigne de sa foi, qui se bat pour elle, sans compromission, sans bouclier, la chair écorchée mais l'âme respirant haut, au souffle de l'Esprit. Il est de la terre et de la race des martyrs.

La nouveauté de cet honune, converti à la foi, est d'exprimer la jeunesse de l'Église. L'actualité de son message est d'affirmer une foi sans faille, une intransigeance sans concession. Son affirmation balaie des siècles de palabres et de médiocrité, et nous restitue le son rude, absolu, nu de l'Évangile : Oui, oui ; non, non. C'est l'air de la haute montagne.

Ce converti d'hier a mis la main à la charrue sans jamais regarder en arrière. Il a pu se tromper, il s'est trompé de route, mais il a marché de l'avant. Il a ouvert un sillon, retourné la terre, pour la rendre meuble et recevoir le germe qui défie la mort et fait les hommes debout, vivants.

Tel est son message, ce soir ! Il nous reste à le recueillir, pour que notre foi connaisse l'éblouissement d'un nouveau matin.

 

Suggestions de lecture :

Tertullien, Le baptême, dans Le baptême d'après les Pères de l'Église, Lettres chrétiennes 1
Tertullien, La résurrection, Les Pères dans la foi 15
Tertullien, L'Apologétique, Collection des Universités de France, Les Belles Lettres
Et de nombreux autres textes de Tertullien dans la collection Sources Chrétiennes


Notre-Dame de Paris, 25 janvier 1981

 

[PAGE 2] De Cyrille de Jérusalem on a pu dire qu'il fait « crier les pierres », les pierres de la ville de Sion, s'entend, ville de bénédiction et du châtiment, du rassemblement et de la dispersion, de la synthèse et de la contradiction. « Jérusalem, Jérusalem, que de fois n'ai-je pas voulu rassembler tes enfants, comme la poule ses poussins sous ses ailes. Et tu ne l'as pas voulu ! » (Mt 23,37).

Il faut avoir médité, vécu en cette ville pour déceler le drame mais aussi le mystère, l'attente avec l'échec, sa destruction et sa renaissance, la vocation de rassemblement, sans cesse contrariée, par la carence des hommes. Peu de villes au monde sont riches et lourdes du même poids.

Cyrille est un enfant de cette ville ou de ses environs. Il devait avoir douze ans, au moment du concile de Nicée, en 325. La communauté chrétienne a connu une histoire agitée. L'Église, mère de toutes les Églises, a été décimée, avec la destruction de la ville, en 70.

Une nouvelle communauté semble renaître d'une terre ensemencée par le sang du vrai martyr et de ceux qui lui ont rendu témoignage. Très tôt, peut-être au lendemain de 135, une nouvelle communauté, venue du paganisme et parlant grec, s'y établit timidement et sans éclat. L'historien Eusèbe nous fournit la liste de ses évêques.

La grande persécution de l'empereur Maximin Daïa, en 307, secoue la communauté de Jérusalem, comme tout l'Orient. L'évêque Maximin est condamné aux mines. Il en revient borgne et boiteux. C'est lui qui ordonne prêtre un jeune diacre de la communauté, Cyrille, qui va lui succéder.

Qui était Cyrille ? Un jeune moine, sans doute, ou un ascète. Esprit cultivé, doué pour la parole. Il est ordonné évêque par son métropolitain, Acace de Césarée, avec qui il aura rapidement des démêlés pour des raisons de préséance d'abord : le concile de Nicée n'avait pas voulu trancher le conflit entre Jérusalem et Césarée, il s'était contenté de reconnaître une primauté d'honneur à la mère de toutes les Églises.

[PAGE 3] Plus grave était la question doctrinale. Nous sommes en pleine crise arienne. L'Église entière en est secouée, divisée. Acace, évêque de Césarée, pactisait avec les hérétiques. Il était fort bien en cotir, à une époque où l'empereur, manipulé par des évêques arianisants, favorisait ouvertement l'hérésie. L'évêque de Césarée, déçu de constater que son collègue de Jérusalem ne chaussait pas les bottes du métropolitain, réunit un synode et fit déposer Cyrille.

Trop habile pour arguer de la doctrine, Acace reproche à l'évêque de Jérusalem d'avoir vendu des vases d'église, en un temps de détresse, au profit des pauvres. Ce qui semble tout à son éloge et parfaitement évangélique. L'accusation nous révèle un trait du caractère de Cyrille : la vie des hommes lui paraît plus précieuse que l'or et l'argent, fussent-ils employés au service de l'autel.

Cyrille n'était ni un doux ni un timoré. Passe encore que l'évêque Acace ne reconnaisse pas la prééminence de Jérusalem, mais à présent il y allait de la foi. Cyrille ne reconnaît pas sa déposition et porte le différend devant un concile.

Acace redoute de se voir déjugé par une instance supérieure. Il recourt à la manière forte, Mobilise une escouade militaire, et manu militari, au sens le plus concret du terme, fait chasser de son siège l'évêque. Autres temps, autres mœurs ! Certains évêques de l'époque font plus penser à des satrapes ou à des reîtres qu'à des pontifes.

Cyrille de son côté est de la trempe d'Athanase et d'Hilaire de Poitiers. Ces évêques savent souffrir persécution pour l'Église. Ils n'en trafiquent pas l'orthodoxie nu prix de l'équivoque et de la forfaiture. Comme la foi d'Athanase, la foi de Cyrille est d'airain. Pour le Credo de Nicée, il supporte tout : calomnie et injustice, banissement et séparation avec sa communauté, ébranlée et déchirée.

Après des retours éphémères, l'évêque peut enfin revenir à Jérusalem, en 378, pour y passer les dernières années de sa vie. Il lui faut reconstruire une communauté en débandade, écartelée entre ariens et orthodoxes. Chaque fraction avait son évêque. Les deux groupes s'entredéchirent. Jérôme, toujours passionné et incapable d'objectivité, à quelques années de là, colporte encore des cancans, qui circulaient sur le compte de Cyrille.

La réputation morale de la ville est loin d'être exemplaire. La description que fait Grégoire de Nysse, qui l'a visitée, est particulièrement sombre : « Tous les genres de désordres y sont installés », écrit-il, dans son compte-rendu. Les pèlerinages charrient le meilleur et le pire. Comme dans La Voie lactée de Bunuel, sous le manteau du pèlerin se cachent des voleurs et des repris de justice. des pervers et des dépravés, des femmes de grande et de petite vertu, qui exploitent le grouillement et utilisent l'anonymat.

Les ombres ne doivent pas cacher la lumière. Il en est des pèlerinages comme des auberges espagnoles : d'ordinaire on y trouve ce qu'on y apporte. Voyez avec quelle ferveur la noble Étherie, à la même époque, nous relate son pèlerinage et les fêtes liturgiques à Jérusalem !

[PAGE 4] Cyrille de toute manière dépense les dernières années de sa vie à panser les blessures, à rendre à la ville de Jésus la dignité des mœurs, à rétablir la paix et l'unité entre tous, pèlerins et autochtones. « L'erreur, aimait-il à dire, a des formes multiples mais la vérité n'a qu'un seul visage. » Cyrille aurait aimé que ce visage rappelât quelque peu celui de son Maître, que la communauté du moins ressemblât à « la robe sans couture ».

L'amour de l'orthodoxie chez Cyrille n'entame en rien son esprit et sa recherche de paix et d'unité. Il n'ignore pas que ceux qui viennent au secours de la victoire ne sont pas nécessairement ceux qui dans l'épreuve ont été les plus purs ni les plus courageux. Mais il est le pasteur de toutes les brebis, même les plus veules.

*

Cyrille nous est mieux connu par ses Catéchèses. Il est et demeure le catéchiste par excellence. Seul parmi les Pères, il nous a laissé le cours complet de la préparation au baptême et de l'initiation aux sacrements, nous pourrions dire de l'Initiation chrétienne. Grâce à lui nous connaissons la catéchèse de la foi, à Jérusalem

L'enseignement parvenu jusqu'à nous se compose de 18 catéchèses qui développent, après une homélie liminaire, les articles du Credo. Suivent cinq homélies mystagogiques, qui exposent à partir des rites et des gestes, les sacrements de l'initiation. On a voulu mettre en doute l'authenticité de ces dernières, sans fournir les arguments apodictiques. Nous les laissons donc à Cyrille : possession vaut droit.

Nous tenons là l'enseirement des deux dernières semaines du carême et celui de la semaine pascaltLa catéchèse des premières semaines avait sans doute porté sur les étapes de l'histoire biblique.

Il s'agit dans les Catéchèses d'exposés improvisés, pris au vol par un auditeur, peut-être un clerc, comme il était de coutume à l'époque. L'évêque, semble-t-il, n'a pas eu le temps de réviser son texte ni de peaufiner sa rédaction. Ce qui donne à sa phrase le caractère primesautier de la spontanéité. Le style est direct jusqu'à l'incorrection.

Pour comprendre le texte de Cyrile et bien localiser sa prédication, il faut nous rappeler que l'empereur Constantin avait couvert les lieux de la mort et de la résurrection de Jésus d'une longue basilique, qui comprenait, en enfilade, au-delà d'un atrium, une première église, appelée martyrium, qui servait aux assemblées.

Trois portes s'ouvraient sur une basilique romaine, longue de 45 mètres, plaquée de marbre polychrome. Le plafond de caissons sculptés, ressemblait à une vaste mer, écrit Eusèbe, qui roulait au-dessus de toute l'église, une houle ininterrompue. L'or étincelant faisait briller l'édifice entier de mille feux. C'est là que Cyrille prononce ses catéchèses.

[PAGE 5] Au-delà de l'abside se trouvait le rocher du calvaire. Relique insigne que pèlerins et pèlerines couvraient de leurs baisers. Venait ensuite un second atrium, qui donnait accès à l'église de la Résurrection ou Anastasis, en forme de rotonde, elle abritait le tombeau vide. Elle était couverte, comme les mausolées princiers, d'une coupole qui reposait sur une colonnade intérieure de style corinthien.

A son flanc gauche s'ouvrait le baptistère : la piscine baptismale était de porphyre, elle aussi couronnée d'une coupole. Malgré les modifications des siècles, le baptistère demeure aujourd'hui encore parfaitement reconnaissable. Les nouveaux baptisés se rendaient directement du baptistère à l'église de la Résurrection, pour y participer à leur première eucharistie.

Nul lieu au monde pouvait mieux faire saisir le lien entre le baptême et le mystère pascal que le lieu même où s'étaient accomplis le drame et la résurrection du Christ. Cyrille ne manque jamais de souligner ce lien, ce qui un jour déchaîne les applaudissements. L'évêque et les catéchumènes se trouvent sur la butte, dite « du crâne » « Tu vois le lieu du Golgotha… Tu clames ta louange ; par là, témoigne de ton approbation » (Catéchèse 13,23).

Le baptême se donnait la nuit de Pâques. Dans l'antiquité, le temps se compte non pas de minuit à minuit, mais de nuit à nuit. La pâque commence donc à la tombée de la nuit. Seuls les orthodoxes de Grèce et de Russie ont conservé à la fête ce caractère à la fois religieux et populaire. Célébrer Pâques, à Athènes ou à Zagorsk, est un souvenir inoubliable. Rimsky-Korsakov l'a célébrée dans la grande Pâque russe, en 1888.

Au crépuscule de ce samedi, quand tombe la nuit sur Jérusalem, les lampes s'allument, les maisons s'éclairent : la sainte Pâque commence. Soir de printemps, où la terre se réveille, dans une odeur chaude et mouillée.

« Nuit nuptiale de l’Église, s'écrie Astérius d'Amasée,

où naissent les nouveaux baptisés,

où nous veillons avec les anges.

Nuit pascale,
une année attendue !
»

Les catéchumènes sont les premiers arrivés. Ils sont le point de mire de l'assemblée. L'évêque qui les a catéchisés les salue avec tendresse :

« Déjà se répand autour de vous

le parfum de la béatitude,

ô vous, qui allez être illuminés.

Déjà vous cueillez les fleurs mystiques,

pour en tresser les couronnes célestes.

Déjà de l'Esprit se répand le parfum.

Déjà vous vous tenez dans le vestibule de la demeure royale,
Puissiez-vous être introduits par le roi !

Sous nos yeux, à présent, les arbres sont en fleurs.

Qu'ils nous donnent de voir un fruit parfait.
»

[PAGE 6] La foule envahit peu à peu le vaisseau, transformé en une mer de lumières. Les candidats, attendent avec émoi, dans une joie nuptiale. Les lectures bibliques vont se succéder, coupées de cantiques et de psaumes. Ultime récapitulation de toute la catéchèse baptismale et de toute l'histoire du salut.

Le récit de la création, au livre de la Genèse, ouvre la veillée. L'Esprit de Dieu qui plane sur le tohu-bohu primitif, tire des eaux la terre et tout ce qu'elle renferme, finalement l'homme lui-même. « Eau, tu es la source de toute chose et de toute existence », dit un sage de l'Inde. Les sciences naturelles ont établi que toute vie sur terre a jailli de l'eau. La biologie a constaté que nous naissons de l'eau, contenue dans les membranes maternelles, qui a même composition que l'eau de mer (Catéchisme hollandais).

Ce qui justifie l'intuition de Tertullien, quand il écrit : « C'est donc l'eau qui la première produisit ce qui a vie pour nous faire saisir que, dans le baptême, l'eau donne à notre âme une vie incorruptible. » L'eau de la première création est le produit de la terre, celle de la nouvelle création est le fruit de l'Esprit. Liturgie et catéchèse interprètent la première création comme la figure et la prophétie de la nouvelle création.

Et Tertullien, dans la même ligne, joue sur le mot Ichthys, poisson, anagramme de « Jésus-Christ, fils de Dieu sauveur » pour conclure : « Pour nous, petits poissons, ainsi appelés du nom de notre Ichthys, Jésus-Christ, nous naissons dans l'eau et nous ne pouvons conserver notre vie qu'en demeurant dans l'eau » (Baptême 1).

Le peuple de la Bible était trop dépendant de l'eau, dans sa vie et sa prospérité, pour ne pas accorder une place privilégiée à sa symbolique religieuse. Les prophètes annoncent les temps messianiques, comme une irruption de grandes eaux. « En ce jour-là jailliront de Jérusalem des eaux vives » (Za 14, 8). Ailleurs il est question d'une source merveilleuse « qui sourd pour la maison de Dieu et effacera le péché » (Za 13, 1). Le prophète Ezéchiel en décrit avec lyrisme l'envahissement universel.

Dans ce contexte prophétique, l'épisode que rapporte l'évangile de saint Jean, auquel se réfère Cyrille de Jérusalem, prend tout son relief. Jésus se trouve à Jérusalem, au moment où les Juifs célèbrent nombreux la fête des Tabernacles ; ils demandent à Dieu des pluies abondantes, en vue de leurs récoltes. C'est là que le Christ interpelle la foule :

Si quelqu'un a soif,

qu'il vienne à moi

et qu'il boive,

celui qui croit en moi !

Selon le mot de l'Écriture :

de son sein couleront

des flots d'eau vive.

Jésus se présente à son auditoire comme la fontaine du salut dont l'Esprit répandra l'inépuisable fécondité, grâce à sa mort et à sa résurrection. Le Christ [PAGE 7] apparaît à la fois comme le rocher miraculeux auquel s'abreuve le peuple de Dieu et comme le vrai Temple, le temple vivant, d'où jaillit la source nouvelle de l'Esprit.

Comme tous les grands symboles, l'eau a une double signification. Elle est vie et destruction. Le déluge, le cataclysme cosmique que rapporte le livre de la Genèse, est à la fois jugement et salut, chiltiment et rénovation. Comme tel il fait partie de la catéchèse ancienne. Aussi prophètes et psaumes annoncent-ils les temps messianiques comme un nouveau déluge, où Dieu détruit le monde pécheur et le fauteur du mal, le Malin, et sauve son peuple, après un combat à mort et la victoire sur le monstre des eaux, Satan.

Les Odes de Salomon, livre chrétien de poèmes du 2e siècle, présentent le drame du Christ comme une épopée, comme un affrontement gigantesque entre le Christ et le prince des ténèbres. L'hymne pascal, Victimae paschalis, y fait écho :

Mort et vie en sont venues aux mains

dans un duel
surhumain.


Il mourut le maître
de la vie,


Il est vivant,
il est roi.

Nulle part au monde, la célébration de la mort du Christ et de sa résurrection ne parle mieux aux catéchumènes qui se préparent à renaître à leur tour qu'ici, à Jérusalem, en ce lieu auguste, où Cyrille se tient avec ses auditeurs. Un frisson saisit toute l'assistance, quand il évoque le drame, le mystère, qui s'est joué sur cette scène, unique au monde.

« Jésus a été mis en Croix pour nos fautes, réellement. Tu voudrais le nier ? Ce lieu illustre te confond. Ce bienheureux Golgotha, où justement nous voici rassemblés, en raison de celui qui y fut crucifié. Ajoute que du bois de cette croix, divisée en fragments, la terre entière est désormais remplie » (Cat. 4,10). Edith Stein ajoute : « Le bois de la croix est devenu la lumière du Christ. »

Il ne s'agit pas d'une simple reconstitution historique d'un événement, rapporté par les quatre évangélistes, il s'agit da ce que Jésus lui-même appelle son baptême, désiré et redouté à la fois. « Je dois recevoir un baptême, et quelle angoisse en moi jusqu'à ce qu'il s'accomplisse ! » (Lc 12, 50).

Ce drame, même irisé par la résurrection, donne aux lieux, à la ville de Jérusalem une gravité, à la démarche des catéchumènes une densité qu'il n'est pas besoin de souligner. Les pierres elles-mêmes redisent à l'assistance les paroles de Jésus : « Pouvez-vous boire la coupe que je dois boire, recevoir le baptême que je dois recevoir ? » (Mc 10, 38). Cyrille ne manque pas de les citer.

L'évêque de Jérusalem pour expliquer aux catéchumènes et aux jeunes baptisés le sacrement de la nouvelle naissance, prend appui sur le texte fondamental, où Paul expose aux Romains les rapports entre le baptême et le mystère du Christ.

[PAGE 8] « Ignorez-vous que nous tous, qui avons été baptisés dans le Christ Jésus, c'est en sa mort que nous avons été baptisés ? Avec lui nous avons été ensevelis, par le baptême en sa mort. Comme le Christ est ressuscité des morts par la puissance éclatante du Père, nous aussi, à notre tour, nous vivrons une vie nouvelle » (Rm 6,5).

Texte énorme, d'une épaisseur qui exigerait un long développement et sur lequel Cyrille revient à trois reprises. Le baptême fait participer le chrétien à la totalité du mystère du Christ, de la passion à la résurrection, il lui fait revivre par la geste sacramentelle le mystère pascal :

« Ô miséricorde excessive ! Dans ses mains et dans ses pieds immaculés, le Christ a reçu les clous, et il me gratifie de son salut » (Catéchèse 20, 5).

La veillée pascale s'achève. Tous les yeux, dans le vaisseau illuminé, sont fixés sur le groupe des catéchumènes, jeunes gens, hommes mûrs, femmes de tout âge. La procession se forme, se met en mouvement : élus et élues, parrains et marraines, le clergé, l'évêque. Quand le cortège s'ébranle, la chorale chante le psaume 41 :

« Comme le cerf brâme après les sources d'eau vive,

Ainsi mon âme clame après toi, ô mon Dieu ! »

Tous se dirigent vers le baptistère, sur le flanc gauche de l'Anastasis. Au centre, une vasque octogonale, en porphyre rouge. Une galerie circulaire avec des niches servait de vestiaire.

La forme octogonale, chère à l'antiquité chrétienne que vous retrouverez dans les lanternes romanes, symbolise, comme le chiffre huit, le huitième jour, le jour de la résurrection. Il achève et mène à son accomplissement la semaine biblique et juive.

Les catéchumènes se déshabillent, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre. Les femmes défont leurs cheveux, déposent boucles d'oreilles et bagues des mains. Tous entrent nus, comme ils ont quitté le sein maternel, dans le sein maternel de l'eglise. Nudité qui n'effarouche pas les anciens qui fréquentent les thermes. Les enfants, les premiers, les hommes, ensuite, descendent un à un, dans le froissement de courtines, jusqu'à la piscine, d'ordinaire par trois marches, pour entrer dans l'eau courante, à mi-corps. La vasque est construite de manière à obliger le catéchumène à descendre du côté ouest, et à remonter à l'est, d'où vient la lumière.

« Ô merveille, s'écrie Cyrille, vous êtes nus et vous ne rougissez pas, sous les yeux de tous. A la vérité, vous ressemblez à Adam, notre premier père, au paradis : il était nu et ne rougissait pas. »

L'évêque se tient sur la margelle, entouré des prêtres et des diacres. A chaque catéchumène il pose les trois questions rituelles : « Crois-tu au Père ? Crois-tu au Fils ? Crois-tu au Saint-Esprit ? »

La réponse retentit claire et décidée : J'y crois. A chaque réponse le baptisé reçoit un jet d'eau ou bien le baptiseur verse de l'eau sur lui, en disant, d'après Théodore de Mopsueste : « Est baptisé (Jean ou Martine), au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. »

[PAGE 9] Le tour impersonnel met en évidence que le vrai ministre du baptême est le Christ. Baptiser au nom ne signifie pas seulement par l'autorité. Le grec porte un accusatif pour exprimer un mouvement, un point d'arrivée : le baptisé entre dans la famille de Dieu, du Dieu vivant, qui est Père, Fils, Esprit.

Pour les hommes, l'évêque est assisté de clercs et du parrain, pour les femmes, par des diaconesses ou des matrones d'âge mûr. La piscine baptismale que pénètre et traverse le catéchumène est à la fois tombeau et sein maternel, dit Cyrille, ensevelissement et émergence, mort et vie. La mission de Jésus avait commencé dans les eaux du Jourdain et s'est achevée par le coup de lance : du côté coule l'eau et le sang, le baptême et l'eucharistie.

« L'Esprit qui descend sur vous devient pour vous piscine heureuse, dit Syméon le théologien, et en vous recevant en son sein, de manière inexprimable tout entiers, en lui, de corruptibles vous fait incorruptibles, de mortels, Immortels ; il vous fait renaître non fils d'homme mais, par grâce, fils de Dieu » (Syméon le Nouveau Théologien, Catéchèse 32).

Jugement et salut, mort et vie, le sacrement de l'eau, dans une image unique, dans un même mouvement, une même action, purifie et sanctifie, délivre et fait revivre, détruit le péché et fait jaillir la grâce. La foi est une source retrouvée.

Une inscription sur le baptistère du Latran, à Rome, décrit la scène dont il est le témoin quotidien :

« Ici naît pour le ciel

un peuple de haut lignage. 


L'Esprit lui donne la vie,


dans les eaux fécondes.

Pécheur, descends


dans les eaux sanctifiées 


pour laver ton péché.

Tu descends chenu,


tu remontes en jeunesse.
»

*

Le baptême tient du mystère et non de la magie. Rien de magique dans le rite, rien de spectaculaire. Un symbolisme réduit au minimum exprime un mystère, un mystère incommensurable, perçu dans la foi. Ce pourquoi le catéchumène a dit : Je crois. A la question de l'Église : Que demandes-tu ? Le candidat répond : la foi. Que veut-il dire exactement par là ?

[PAGE 10] Croire, c'est voir l'invisible. L'essentiel est « invisible aux yeux. » La foi fournit à l'homme un sixième sens, plus aigu et au-delà de tous les autres, qui lui découvre cet essentiel-là.

Jésus s'était évertué d'expliquer à Nicodème le miracle de l'autre naissance : « naître d'en haut », « naître de Dieu. » Et le maître de la loi, aveuglé par la lettre, épaissi par la chair, interroge lourdement : « Puis-je à mon dge rentrer dans le sein de ma mère ? » C'est l'objection vulgaire et matérielle, qui sous des formes différentes, revient finalement la même, sans cesse.

Il ne s'agissait pas d'une nouvelle naissance mais de naître autrement, de découvrir d'autres racines, notre enracinement absolu, dans le cœur de Dieu, où sont tissées toutes nos existences. Ce pourquoi Dieu nous appelle tous et chacun par notre nom unique et irremplaçable.

L'artiste de la cathédrale de Chartres l'a traduit dans la pierre. Dieu porte les traits d'un homme jeune ; il pétrit sur ses genoux Adam, l'homme. Son regard plonge dans le lointain. Il lui donne les lignes de son fils à venir. C'est lui qui nous permet de percer l'opacité de notre nuit et de découvrir le messager du Père, notre frère aîné.

Lacordaire ici même, dans une conférence célèbre, confessait : « II y a un homme enfin, et le seul qui ait fondé son amour sur la terre, et cet homme, c'est vous, ô Jésus ! Vous qui avez bien voulu me baptiser, et dont le nom seul, en ce moment, ouvre mes entrailles et en arrache cet accent qui me trouble moi-même et que je ne connaissais pas. »

Naître de Dieu, c'est remonter le fleuve de la vie, jusqu'à sa source, se mirer dans les eaux de la fontaine de Dieu. Y trouver, y lire les traits de notre visage. Tous les Pères, toutes les théologies de l'Orient à l'Occident affirment que le baptême nous restitue ou nous donne « l'image et la ressemblance » avec notre Père invisible. Image ensablée, flétrie peut-être mais qui peut refleurir en nous, par une grâce de recommencement, « ce miracle de commencement absolu », dit Urs von Balthasar.

Pour en faire prendre conscience, l'Église ancienne ne donnait (traditio) qu'à la fin de la longue préparation la Prière du Seigneur aux catéchumènes. C'était la prière de leur foi nouvelle. Seul qui naissait des eaux baptismales pouvait comme Jésus lever les yeux au ciel et dire : « Abba, Père ».

Abba était le mot que tout enfant palestinien balbutiait, quand pour la première fois il reconnaissait son père. Le mot de l'étonnement et de la tendresse. Ce mot, Jésus l'avait depuis son enfance donné au Dieu de ses pères, son Père. Il résumait à sa manière le cœur de son mystère et de sa mission.

Pour l'Église ancienne, le Notre Père était le plus beau joyau du Testament et la prière même de Jésus, réservée aux seuls baptisés. Les fidèles la récitaient avec crainte et tremblement, comme l'expression de leur émoi à une tendresse qui les avait choisis comme une fiancée, selon le mot de Cyrille de Jérusalem.

Voilà pourquoi la liturgie de l'Orient et de l'Occident ne redit pas la Prière du Seigneur sans préparation, sans mettre en condition l'assistance sur ce que cette prière a d'inouï. Aujourd'hui encore, elle nous rappelle : « Nous avons [PAGE 11] l'audace de dire. » Le Pater exprimait, exprime le miracle de la naissance d'en haut. La liturgie de saint Jean Chrysostome l'introduit encore en disant : « Rends nous dignes, Seigneur, de prendre l'audace dans la joie et sans présomption de t'appeler, ô Dieu des cieux, Père et de dire : Notre Père. »

Saint Paul va même jusqu'à dire que nous sommes incapables par nous-mêmes de saisir ce qui constitue la grâce de notre baptême. Nous avons besoin d'en être instruits par l'Esprit de Dieu. « La preuve que vous êtes bien des fils, c'est que Dieu a envoyé dans nos cœurs l'Esprit de son Fils, qui crie : Abba, Père ! » (Ga 4, 6). Et ailleurs : « L'Esprit lui-même vient éclairer notre esprit pour attester que nous sommes enfants de Dieu » (Rm 8,15).

Rappelez-vous l'expression : baptiser dans, c'est-à-dire baptiser pour aller vers le Père. La mission de Jésus consiste à nous conduire vers son Père et le nôtre. Le baptême nous introduit dans le mystère inépuisable et toujours inaccessible de Dieu. Il nous permet de participer à cette vie intime de Dieu, à ce qui constitue son être profond et ses échanges trinitaires. Notons-le bien, c'est parce que nous participons, dans le baptême, au mystère du Christ que nous pouvons comme lui dire : « Père ».

Non seulement dire mais vivre. A cette condition la foi est vie, elle est dans toute notre vie, elle est notre vie, parce qu'elle est la vie. Le baptême nous donne accès au monde de Dieu. Ou plus justement, il nous permet de voir que le monde que nous habitons est habité de Dieu. Et déjà, comme dit le Cantique des cantiques, « Dieu paraît derrière les treilles. »

La foi ouvre nos yeux pour nous découvrir ce qui nous échappait. Des écailles tombent des yeux de Saul devenu Paul, aveugle jusque là, au moment où Ananie lui découvre Jésus et lui donne le baptême. « J'étais une chouette en plein midi, qui fait l'expérience du soleil », confesse André Frossard.

Le baptisé retrouve les yeux de la véritable enfance, qui sait regarder, s'attendrir, s'émerveiller ; gratuitement, par grâce, pour rien. Les Pères aiment à dire que la foi nous rouvre le jardin du paradis. Tourné vers l'Orient, où les anciens localisent l'Eden, le néophyte dit : Notre Père. Le paradis n'est pas tant un lieu qu'un état, qu'une condition nouvelle, une familiarité avec Dieu retrouvée. Il est toujours là, le péché nous le dissimule, nous risquons de passer à côté sans le voir. La foi fait tomber les écailles de nos yeux, nous découvre sa Présence.

Le baptême nous fait communier à la jeunesse de Dieu, à son éternel printemps, comme dit Clément d'Alexandrie. L'enfance qu'il donne est « infiniment plus profonde que l'autre et se confond avec la sainteté même. » Cette limpidité du regard nous fait découvrir ce que Jésus appelle « son royaume ». Et il précise : « En vérité, je vous le dis (ce qui marque la solennité de son affirmation), quiconque n'accueille pas le royaume de Dieu en petit enfant n'y pénétrera pas » (Lc 18, 17).

Le texte de Matthieu est encore plus percutant. Jésus y répond aux disciples, qui s'interrogent sur qui sera le plus grand dans le royaume des cieux. Et Jésus les ramène aux humbles commencements. Il s'agit d'abord d'entrer. Jésus prend un petit enfant, le place au milieu d'eux et leur dit : « Eh bien en vérité, je vous le dis, si vous ne vous retournez pas pour redevenir comme de [PAGE 12] petits enfants, vous ne pénétrerez pas dans le royaume des cieux » (Mt 18,2). Le royaume du ciel est le royaume où un enfant est roi et juge le monde et sa décrépitude.

Les pharisiens et les docteurs de la loi, Nicodème lui-même, pourtant de bonne volonté, s'imaginent adultes, stabilisés, éclairés. Ils sont sclérosés, incapables de renouvellement. Ils sont vieux d'esprit plus encore que de corps, imperméables à la grâce qui leur offre de naître d'en haut, de Dieu.

Celui qui accueille le don du Sauveur, lui, se baigne dans les eaux de la source, qui le fait renaître ; il découvre ce que Jésus apporte de nouveau, de grand, d'inouï. Ceux qui autour de nous disent « perdre la foi » s'arrêtent sur le seuil, hésitent et n'entrent pas. Dommage ! Ils passent à côté, ils ont frôlé le jardin du royaume mais n'y ont pas pénétré.

L'Évangile est toujours invitation à un nouveau commencement, à une reprise de fond en comble, qu'il appelle conversion. L'enfant de Dieu pose d'abord, comme l'enfant que nous disons terrible parce qu'il nous embarrasse, les questions essentielles, celles qui curieusement surprennent toujours les adultes, habitués à vivre à la superficie plus qu'en profondeur. Et d'abord la question de l'existence, du sens de mon être profond ; l'interrogation fondamentale : Qui suis-je ? Où vais-je ?

La foi permet à l'homme de découvrir que son cœur a été créé par Dieu, dit Cabasilas, « comme un écrin assez vaste pour le contenir ». Pour en arriver là, quel décapage ! Pour trouver, il faut perdre. Pour naître, il faut mourir, « Chaque homme prédestiné, a dit Bernanos, au moins une fois dans sa vie a cru couler à pic, toucher le fond. L'illusion que tout nous manque à la fois, ce sentiment de complète dépossession est le signe divin qu'au contraire, tout commence » (Dominique, p. 22).

L'Apocalypse compare la parole de Dieu im glaive qui tranche, qui blesse et qui déchire, qui écarte et qui choisit. Nous sommes traversés de mille désirs contradictoires, qui nous étouffent comme un bâillon. Le regard renouvelé nous permet de voir clair, pour faire un choix lucide, d'unifier et de rassembler dans un désir unique toutes nos aspirations.

Origène nous a conservé une parole étonnante de Jésus : « Je suis le feu qui braie celui qui en approche. » Les premières générations judéo-chrétiennes brûlaient au feu le signe de la croix qu'ils traçaient sur le front des néophytes. Signe indélébile, auquel le Père reconnaîtra ses fils et ses filles.

La foi fait naître en nous, dit Simone Weil, « une parole d'adhésion à la partie de nous-mêmes qui réclame Dieu, même quand elle n'est encore qu'infiniment petite ». Cet infiniment petit de la foi commençante, balbutiante, de l'enfant, l'Évangile la compare au grain de sénevé, la plus petite de toutes les graines, imperceptible au départ, qui croît et se développe, jusqu'à devenir un arbre solidement planté, qui accueille et rassemble, sous des branchages feuillus.

La foi chrétienne est à la fois enracinement et mouvement, approfondissement et arrachement. « Dialectique spirituelle, écrivait le Père de Lubac dans Catholicisme, dont la rigueur s'impose à l'humanité comme à l'individu, c'està-dire à mon amour de l'homme et des hommes aussi bien qu'à mon amour [PAGE 13] pour moi-même. Loi de l'exode, loi de l'extase… Si nul ne doit s'évader de l'humanité, l'humanité tout entière doit mourir à elle-même, en chacun de ses membres pour vivre, transfigurée en Dieu. Il n'y a de fraternité définitive que dans une commune adoration… Telle est la Pâque universelle, qui prépare la Cité de Dieu. » Et pour le baptisé, il fête désormais Pâques chaque jour, parce que chaque jour est pour lui mort et résurrection, dans le creuset du quotidien.

Aussi saint Paul, comme le rappelle Cyrille de Jérusalem, décrit-il le croyant, bardé, casqué, cuirassé par la foi et l'espérance du salut. La panoplie qu'il dépeint avec complaisance exprime à la fois la force de Dieu qui habite et protège son fidèle et les dangers qui le menacent, qui doivent l'aguerrir au feu du combat. Dangers du dedans, dangers du dehors, qui donnent au christianisme son caractère tragique. « Là où croît le péril, dit Hölderlin, croit aussi ce qui nous sauve. »

Dans l'affrontement chrétien, Emmanuel Mounier affirmait que « nul tragique n'est en même temps plus discret et plus tendu que le tragique catholique. Les éléments mêmes qui semblent l'éloigner du tragique ne font qu'y écarteler à l'extrême les situations tragiques… Le sentier du chrétien catholique suit ici une crête, il lui faut une justesse extrême de pas pour ne glisser ni vers le christianisme idyllique du Vicaire savoyard ni vers le christianisme désespéré de Calvin ou de Jansénius. »

Emmanuel Mounier visiblement veut s'en prendre aux accusations de Nietzsche qui atteignent une caricature et non l'authentique évangile des Béatitudes ; béatitudes de paix qu'il appelle « un Évangile de printemps ». Le chrétien a beau être écartelé, crucifié, l'« espérance chrétienne fleurit au-delà de la nuit mystique. »

Les mystiques, comme nous l'avons vu l'an passé, d'Origène à Grégoire de Nysse, ont décrit la route escarpée, les purifications progressives de l'âme, avec ses épreuves, les nuits sans étoiles où Dieu paraît et disparaît, proche et toujours insaisissable. Ce qui a fait dire à Peter Lippert, dans l'admirable traduction d'Yves Becker, Job dit à Dieu : « Nous autres humains, nous ne sommes sans doute que les créatures du soir. Le jour nous précède et nous courons derrière lui, il nous échappe éternellement. Mais, derrière nous, la nuit s'avance, qui nous enfante sans cesse à la lumière. Toi, par contre, tu es le Jour, tu es la Nuit, sans cesse devant nous, sans cesse derrière nous, origine et fin, à des distances inaccessibles. »

[PAGE 14] Tous les chercheurs de Dieu, tous les pèlerins du royaume ont expérimenté la route de la foi qui conduit au Père, sans cesse invoqué, jamais étreint. Jean de la Croix l'a exprimé en paroles qui brûlent encore :

« Bien sais-je la source qui jaillit et fuit,

mais c'est la nuit !

Cette source éternelle et bien scellée

et pourtant sa demeure, je l'ai trouvée,

mais c'est de nuit !

En l'obscure nuit de cet exil mauvais,

la source fraîche, par la foi, bien le sais,

mais c'est de nuit ! »

La marche du baptisé, du chrétien, est nocturne, selon le mot de Patrice de la Tour du Pin : elle nous conduit toutefois en amont, vers la source de toutes nos soifs, jusqu'à l'aube, où elle percera la nuit, pour nous découvrir le jour, qui n'est que matin, « le jour de la résurrection, dit Bernanos, qui refera de nous des petits enfants ».

 

Suggestions de lecture :

Catéchèses de Cyrille de Jérusalem, Les Pères dans la foi 53-54
Homélies catéchétiques de Théodore de Mopsueste, Les Pères dans la foi 62-63.


Notre-Dame de Paris, 1er février 1981

 

[PAGE 2] L'année dernière, l'Église célébrait le 16e centenaire de la mort de Basile que l'histoire rapidement a appelé le Grand. Est-ce parce qu'il est mort dans la lointaine Cappadoce, la Turquie centrale actuelle, que cette célébration nous a moins touchés que celle de Benoît de Nursie, par exemple ? Ne serait-ce pas plutôt que nous avons moins bien mesuré les dimensions d'un homme, lui aussi moine et législateur du monachisme, mais en même temps pasteur de Césarée, évêque qui conduit le navire de Cappadoce ma pleine tempête !

Combien ce moine-évêque colle à la vie, colle à l'événement ! Comme le nautonier, il plie son embarcation, afin d'épouser le mouvement et le vent, pour atteindre finalement le port. Basile meurt à cinquante ans, l'âge où la plupart des évêques commencent leur carrière. Neuf ans lui ont suffi pour s'imposer à l'histoire.

*

La Cappadoce, à la naissance du christianisme, était moins grecque, selon le mot célèbre de Mommsen, « que le Brandebourg et la Poméranie, n'étaient françaises sous Frédéric le Grand ». Il a suffi d'un grand apôtre, Grégoire le Thaumaturge, disciple d'Origène, pour christianiser cette lointaine province romaine. L'Êvangile atteint rapidement toutes les couches de la population, les plus fortunées comme les élus modestes.

La famille de Basile unit l'aristocratie de la fortune à la noblesse du cœur. Elle ne se contente pas de se convertir à la foi chrétienne, elle la confesse dans le sang. La mère de Basile, Emmélia, femme de foi, comme tant dé femmes de [PAGE 3] l'époque, était fille de martyr. Mère de dix enfants, elle vaque à leur éducation. Puis, à la mort de son mari, elle se retire pour mener la vie ascétique. Sa fille aînée, Macrine, est une sainte. Elle aussi, à la mort de son fiancé, avait mené la vie ascétique. Le même sang coulait dans les veines du jeune Basile.

Le père, un rhéteur célébré et fortuné, n'avait pas fait baptiser son fils à sa naissance, non pas pour lui laisser la liberté d'un choix personnel, mais parce que les chrétiens avaient perdu la ferveur de l'ère des persécutions. Basile, comme son frère Grégoire, une fois évêque, condamnera ceux qui retardent l'heure de leur baptême.

Exceptionnellement doué, le jeune homme, d'abord formé par son père, s'en va d'école en école, de ville en ville. Il fréquente les maîtres de Constantinople, puis d'Athènes. Il rentre fmalement à Césarée de Cappadoce, « comme un vaisseau, lourd de culture », dit Grégoire de Nazianze, mais aussi grisé de savoir et de succès mondain. Sa sœur veille ; elle lui fait prendre conscience à quel point la vanité l'a gagné. « Je me réveillais d'un sommeil profond, raconte-t-il lui-même. J'aperçus la lumière merveilleuse que répandit la vérité de l'Évangile » (Lettre 222).

Incapable de demi-mesures, le jeune converti se fait ascète, de corps et d'esprit. Il se met à l'école des plus célèbres anachorètes d'Égypte et de Palestine. Il en admire la vie et les performances. Il en décèle aussi les faiblesses : l'ignorance, l'individualisme, les extravagances. Législateur à son tour, il construit le monachisme sur l'étude biblique et l'expérience communautaire. La joie de l'effort théologique doit soutenir la vie monacale. L'expérience de la vie commune permet un enrichissement et une émulation mutuels.

Ces deux données représentent comme les deux pôles de son action, une fois prêtre et pasteur, à Césarée de Cappadoce. Pour lui il n'est pas de christianisme sans consistance doctrinale, il n'est pas davantage possible de vivre la foi, sans vivre l'amour des autres. Sur les deux plans, il mène une vie exemplaire, et fait figure de pionnier.

Pionnier de l'action sociale, cet aristocrate, devenu évêque, ne se contente pas de distribuer son énorme fortune aux pauvres, il épouse la vie des humbles, il épouse la cause des déshérités, il lutte contre une situation sociale, qui blesse la conscience chrétienne.

Basile développe une véritable doctrine sociale : égalité foncière des hommes, dignité de la condition humaine, légitimité mais limites de la propriété. « Posséder plus que le nécessaire, c'est frustrer les pauvres. » Il s'attaque au cœur du mal, la passion de posséder. « Les vêtements que tu serres dans ton coffre suffiraient à couvrir tout un peuple qui frissonne. »

L'évêque ne se contente pas d'enseigner, il est un réalisateur, un homme d'action sociale. Il change le secteur de misère en quartier de la charité. Il organise aux portes de la ville une « cité lumineuse » avec hôtellerie, hospice de vieillards, hôpital pour malades contagieux, logement pour employés et ouvriers. Il monte en même temps une soupe populaire, ouverte à tous, immigrés et autochtones, juifs et païens. La charité n'exige pas de carte d'identité.

[PAGE 4] On pourrait imaginer que l'action lui tient lieu de théologie, comme il arrive à des pasteurs, plus zélés qu'instruits. Il n'en est rien. Basile est l'heureuse, synthèse du pasteur et du docteur, chez qui la théologie et l'action expriment une même foi, sourdent d'une même fontaine. Il n'a que faire d'un christianisme sans consistance doctrinale ni d'une vie ascétique, qui ne serait pas enracinée dans le terreau évangélique et nourrie de la Bible.

Basile est le type du pasteur complet, moins spéculatif que son frère Grégoire, plus doué que lui pour l'action ; il donne à la théologie toute sa place mais sa véritable place : « Là où la Bible se tait, les théologiens aussi devraient se taire et ne pas troubler les croyants de leurs subtilités » (H. von Campenhausen). Et nous pourrions ajouter : Ne pas mêler à l'évangile leurs problèmes personnels.

Dans le Traité du Saint-Esprit, qui va nous occuper ce soir, l'évêque de Césarée s'en prend aux hérétiques. Le goût effréné pour des interprétations nouvelles transforme les paroles de la foi en paroles humaines, « ils osent présenter comme doctrine de l'Église les produits de leurs propres réflexions » (Lettre 140, 2).

L'engouement pour les disputes et les polémiques, provoquées par l'arianisme, avaient mené « l'Église au bord de l'abîme et de la décomposition ». Depuis près de cinquante ans, les chrétiens se déchiraient, s'épuisaient, au scandale des faibles, au désespoir des hommes de foi.

Basile lui-même compare les deux camps qui s'affrontent à deux flottes ennemies, tellement emmêlées par la tempête qu'il n'était plus possible de voir clair ni de discerner le vrai. L'évêque mesure avec pertinence l'enjeu de la crise arienne : si le Christ n'est pas le Fils de Dieu, le pont jeté entre Dieu et l'homme s'effondre, l'essence du christianisme est touchée, la foi chrétienne n'a plus d'assise.

Avec une lucidité de jugement hors du commun, ce brillant sujet de l'Université trace une ligne de conduite, qui n'a rien perdu de son actualité : répondre loyalement à toutes les interrogations de l'intelligence, puis baptiser l'intelligence elle-même, afin qu'elle soit disciple et non maiiresse de la foi. L'intelligence de la foi doit aller de pair avec son expérience, qui seule mobilise l'homme tout entier.

Le danger qui menace le théologien est la complaisance dans la discussion qui lui fait perdre de vue la véritable finalité de la foi et de l'homme : l'adoration du mystère de Dieu dans la prière et la contemplation. Basile aurait souscrit à l'admirable parole d'Évagre le Pontique « Si tu es théologien, tu prieras vraiment, et si tu pries vraiment, tu es théologien. » Traité de l'oraison.

Basile s'emploie avec un certain agacement à discuter sur le donné de sa foi, sur la personne de l'Esprit saint. Il lui semble porter la main sur l'arche d'alliance. Il dirait volontiers des hérétiques qui le cernent le mot de Pascal, peu suspect quand il est question des choses de l'esprit : « Les misérables, qui m'obligent de parler du fond même de ma religion ! »

[PAGE 5] Esprit nuancé et même subtil, disposé à la discussion vraie et au dialogue, quand l'amour de la dispute ne prend pas le pas sur la recherche de la vérité, l'évêque de Césarée, sait allier souplesse et intransigeance, fermeté et flexibilité. Certains ont même douté de l'orthodoxie de ce défenseur de la foi de Nicée, louée par Athanase lui-même.

Pour cette raison, Basile est déçu par la légèreté du pape Damase, dans sa manière de régler le différend d'Antioche. Ce pape-poète préfère écrire des vers et composer des épitaphes à étudier les dossiers pour arbitrer des conflits qui exigent une information théologique. L'évêque de Césarée ne dissimulera pas sa déception dans une de ses lettres (Lettre 215).

Basile est un aristocrate au sens noble et vrai de ce terme, conscient des exigences de sa fonction et de la gravité de ses responsabilités. Intransigeant devant la puissance politique, homme de cœur devant la pauvreté et les déshérités. Sa hauteur de vue lui permet de voir clair et loin, de discerner les signes et les mutations du temps, enfin de découvrir sans cesse l'universalité des questions et la plénitude de la vie de l'Église.

*

Apparemment, un simple incident provoque l'évêque à s'expliquer sur le Saint-Esprit. Ce n'est même pas la catéchèse baptismale qui le fournit, encore que ce soit à elle qu'il va se référer longuement, fortement. En 374, Basile a quarante-cinq ans. La communauté de Césarée commémore des martyrs. Plusieurs évêques sont présents dont Amphiloque d'Iconium, à qui il va envoyer son Traité du Saint-Esprit.

L'évêque chante avec le peuple. Il glorifie la Trinité avec la formule traditionnelle en Orient : « Gloire au Père, par le Fils, dans le Saint-Esprit. » Dans l'assemblée, des voix discordantes modifient la doxologie et chantent : « Gloire au Père, avec le Fils et avec le Saint-Esprit, » Grand émoi ! Le public s'interroge. Où est la vérité ? Où est l'orthodoxie ?

Ce qui rend le traité de Basile précieux, et pour nous, ce soir, particulièrement actuel, c'est que l'évêque pour donner à son exposé un caractère existentiel, fait appel à l'expérience sacramentelle. Il reprend la catéchèse baptismale, et se réfère à l'action et au don de l'Esprit.

Quelle est la confession du croyant au baptême ? Il confesse le Père et le Fils et le Saint-Esprit. Les trois sont unis et non dissociés. « II ne croit pas au Fils, dit Basile, celui qui ne croit pas à l'Esprit. Nul ne peut adorer le Fils si ce [PAGE 6] n'est dans l'Esprit, pas plus qu'on ne peut invoquer le Père, si ce n'est dans l'Esprit » (Le Saint-Esprit 11, 27). Nous retrouvons là une pensée paulinienne déjà reprise, la fois passée, par Cyrille de Jérusalem.

La pédagogie sacramentaire parle mieux, pense Basile, que tout discours sur le mystère de Dieu, dévoilé au néophyte. Jésus annonce le baptême « dans l'eau et dans l'Esprit ». Et le Baptiste caractérise le baptême nouveau comme étant désormais « dans l'Esprit » (Le Saint-Esprit 15, 36). « C'est par l'Esprit que s'opère le retour au paradis, la montée jusqu'au royaume des cieux, le retour à l'adoption du fils de Dieu. »

L'évêque connaît sans les décrire les rites du sacrement. Cyrille de Jérusalem nous fournit des renseignements complémentaires. Le baptisé, vêtu d'une tunique blanche, au sortir de la piscine baptismale, recevait une onction d'huile parfumée, généralement appelée le chrême. Le mot original grec désigne une huile d'olive et de baume. « Le nom de Christ vient de chrême, précise Tertullien, qui possède parfaitement le grec ; il en est de même du mot dérivé chrétien. » Et Cyrille ajoute : « Avant votre chrismation, vous ne méritiez pas ce nom : votre naissance d'en haut le justifie » (Catéchèse21, 5).

L'Esprit a chrismé le Christ, continue Cyrille, comme le dit la lettre de Pierre. Il a fait irruption sur lui, dans les eaux du Jourdain, « le semblable reposant sur son semblable. Il en est de même de vous. Vous êtes remontés de la cuve aux saintes eaux, vous avez reçu la chrismation, la marque dont fut chrismé le Christ lui-même. Or cette chrismation, c'est l'Esprit saint » (Catéchèse 21,1).

La fameuse mosaïque de Daphni près d'Athènes présente le Ressuscité, arrachant aux enfers l'humanité entière, au premier plan Adam et Eve, il l'entraîne dans sa montée glorieuse. Cette épopée se répète à chaque baptême. Le sacrement est le creuset où le vase brisé est façonné à nouveau, sur le modèle du Christ glorieux. L'homme y retrouve les traits du Fils de la Tendresse.

Et Cyrille poursuit : « Désormais, associés au Christ, il est normal qu'on vous appelle des christs (chrétiens). Vous êtes devenus des christs, parce que vous avez reçu l'empreinte du Saint-Esprit » (Catéchèse 21, 1).

Le terme de Christ qui nous semble aller de soi, tant nous le lions instinctivement à celui de Jésus, est riche de toute l'histoire d'Israël, qu'il vient accomplir dans la plénitude de ses ministères. Il communique à l'Église sa triple mission prophétique, royale et sacerdotale. Le baptême introduit chaque néophyte dans le peuple messianique, par l'action de l'Esprit.

Et Cyrille conclut : « Gardez sans souillure cette chrismation : elle sera, en effet, la source de tout enseignement, si elle demeure en vous… Progressez dans les œuvres bonnes et devenez agréables au chef de votre salut » (Catéchèse 21, 7).

L'Esprit est donc donné, non pas comme un dépôt, mais comme une énergie. Ce que l'on appelle les dons de l'Esprit est un faisceau de virtualités, appelées à se développer et à mener le néophyte à la perfection de la vie spirituelle, à la sainteté. L'Esprit enfouit, dans le cœur renouvelé, la force de l'espérance et l'espérance de la force, qui « agit à contre-courant, à contre-courant du temps et de la finitude, du péché et de la chute. »

[PAGE 7] L'onction baptismale, à Jérusalem, se faisait sur les cinq sens, pour signifier l'éveil du chrétien aux sens spirituels, et lui communiquer la force dans le combat : il est revêtu, dit Cyrille, « de la panoplie du Saint-Esprit. » L'évêque cite et répète la phrase de saint Paul : « L'amour de Dieu a coulé en vos cœurs, grâce à l'Esprit, qui a pris possession de vous » (Rm 5, 5).

L'Apôtre se réfère sans doute à l'huile parfumée de l'onction, pour comparer l'action de l'Esprit à l'onguent, à l'huile parfumée, qui pénètre lentement, imperceptiblement, totalement. Suggestions silencieuses, qui ouvrent l'âme aux paroles de Jésus, dessillent nos paupières pour découvrir l'Invisible. Regardez les grands yeux du Poverello, presque aveugle, dans le portrait de Cimabue : ils percent la nuit, grâce à la lumière de l'Esprit.

Au cours des premiers siècles, baptême, confirmation, eucharistie se donnent en une célébration unique, qui n'est achevée que dans la fraction du pain. L'évêque, chef visible de l'Église, se réserve l'initiation chrétienne. La communauté reste à taille humaine. Le pasteur connaît chacune de ses brebis.

A partir du 3e siècle et surtout au 4e siècle, la multiplication des conversions, le nombre accru des baptêmes d'enfants, la mortalité infantile, l'éclatement des communautés placent l'Église devant le dilemme suivant :

— ou bien déléguer le pouvoir ordinaire de l'évêque aux prêtres, qui jusque là baptisaient avec lui, y compris le rite qui scelle le baptême, la chrismation ou l'imposition des mains, au risque d'exprimer moins bien l'unité visible de la communauté ecclésiale ;

— ou bien réserver l'achèvement de l'initiation (la confirmation c'est-à-dire le paraphe, la signature), à l'évêque, chef de l'Église locale, au risque de briser l'unité sacramentaire.

La première solution a été adoptée par l'Orient et l'Espagne. Aujourd'hui encore nos frères orthodoxes ou catholiques du Levant, donnent à tous, enfants et adultes, dans une même célébration, baptême, confirmation et eucharistie. La seconde solution, qui dissocie baptême et confirmation pour réserver cette dernière au chef de la communauté a été choisie par Rome, et sous son impulsion, non sans quelque résistance, par tout l'Occident.

Ajoutons pour être complet que le rite spécifique qui achève le baptême a été initialement l'imposition des mains et non la chrismation, comme nous le montre le livre des Actes. Rapidement l'Orient lui substitue l'onction avec le chrême parfumé, tandis que l'Occident conserve l'imposition initiale des mains ou de la main. Ce qui fait apparaître la liberté laissée à l'Église dans le choix des rites et des paroles.

Variation et rites secondaires, fusion ou distinction, ne doivent pas nous cacher l'essentiel ni faire perdre de vue la cohérence de l'action baptismale. Si l'esprit latin et cartésien aime les distinctions, l'Orient se plait à découvrir et à mettre en relief l'unité de toute l'action baptismale et de l'initiation chrétienne. « Baptême et confirmation ne sont que les phases successives et inséparables d'une seule et méme initiation », dit L. Bouyer.

[PAGE 8] La distinction entre confirmation et baptême apparalt, à la lumière de l'histoire, comme une « évolution secondaire », accidentelle, limitée géographiquement. Elle ne doit jamais nous faire perdre de vue que toute l'action baptismale est l'œuvre de l'Esprit, comme le précise saint Augustin aux catéchumènes d'Hippone. Déjà le baptême donne l'Esprit, même avant l'imposition des mains ou la chrismation.

Le baptême de Jésus, référence permanente de la communauté apostolique, paradigme de tout baptême chrétien, lie inextricablement la plongée dans le Jourdain et l'investissement par l'Esprit. Jésus est l'Adam d'un monde nouveau, d'une nouvelle création. L'Esprit plane sur le Jourdain, comme autrefois sur le tohu-bohu de la première création.

Pour réaliser sa mission, l'Esprit investit le Christ de puissance, il l'arme pour le dur combat qui va le mettre aux prises avec le mal et le Malin. Puissance créatrice, qui lui permet de mener à bien l'œuvre du salut et d'instaurer une humanité nouvelle. Toute l'œuvre du Christ est le fruit de l'action commune, que les Grecs appellent la synergie, du Messie et de l'Esprit. Jean le dit d'un mot qui lui est cher et qui exprime la plénitude de cette réalité : « L'Esprit demeure sur lui. »

Ce terme veut exprimer que l'Esprit a envahi le Christ « sans mesure », de manière permanente et définitive. Leurs deux énergies se soudent et s'unissent au point de se confondre, dans une action commune. Si bien que « les fleuves d'eau vive qui jailliront du sein de Jésus », signifient, selon l'explication de Jean lui-même, « l'Esprit que ceux qui croient dans le Christ vont recevoir » (Jn 7, 39).

Il faut ici mesurer les limites de toutes les images et de toutes les formulations. L'Esprit qui manifeste sa présence et son action en réalité ne vient pas sur Jésus, comme si précédemment il ne s'y trouvait pas. Mais il fournit au Baptiseur un signe, promis par le prophète Isaïe. Il lui dévoile que Jésus est le véritable Christ, investi de l'onction du Père et de l'Esprit. Lui seul peut nous faire découvrir son mystère caché.

L'Esprit n'entre donc pas mais sort, au contraire, de Jésus, comme les eaux d'une fontaine pour envahir le cœur des croyants, demeurer en eux, les instruire, les conduire. Les introduire finalement dans le jardin secret de Dieu, dans l'inexprimable mystère trinitaire.

« Ton baptême dans le Jourdain, Seigneur, nous montre l'adoration due à la Trinité », dit un tropaire.

Seul l'Esprit permet au néophyte et au croyant de dire, en toute vérité : « Abba, Père ». Il nous introduit dans le mystère trinitaire, la famille de Dieu. Cette découverte de la foi n'est pas le fruit du raisonnement mais le fruit de l'Esprit, qui envahit et illumine notre cœur ; seules la prière et l'adoration assurent ici nos pas.

Basile le Grand revient à plusieurs reprises sur le dévoilement promis au croyant en prière. Il apporte comme preuve l'antique prière du soir, l'action de [PAGE 9] grâces du lucernaire, reçue de la communauté primitive, qui vient de retrouver place dans notre Liturgie des Heures :

« Lumière radieuse de la gloire
de l'immortel et bienheureux
Père du ciel.
Nous célébrons le Père et le Fils
et le Saint-Esprit de Dieu. »

Nos frères orthodoxes, moins cartésiens que nous, utilisent les icônes pour introduire leurs fidèles dans les mystères de la foi. L'icône de Roublev est aujourd'hui universellement connue. Le Fra Angelico russe l'avait peinte pour l'église de la Trinité, à Zagorsk, où aujourd'hui ne se trouve plus que la copie. L'original a rejoint la galerie Trétiakov, à Moscou.

L'artiste, comme de nombreux anonymes, présente Dieu sous la forme des mystérieux anges, accueillis par Abraham et sa femme. Sur d'autres icônes, les deux hôtes se trouvent, à genoux, devant la table. Le tableau de Roublev est à la fois un chef d'œuvre sur le plan de l'art et le témoignage de la prière. Il semble jaillir d'une vision. C'est à la fois une prière et une confession de la foi, comme l'action de grâces du lucernaire.

Sur la gauche, l'ange paraît de trois-quarts : son vêtement est très pâle, il est presque insaisissable, comme transparent : le Père inconnaissable. De face, l'ange se manifeste pleinement à nous. Le vêtement est bleu et ocre : ce qui exprime les deux natures du Christ, le bleu du ciel, l'ocre de la terre, son humanité. Le troisième ange, à droite, comme le premier, se présente de profil. Le vert de sa tunique symbolise la jeunesse, la sève de la vie, qui fait croître et exister toutes choses. II se manifeste dans la puissance de vie. Vous l'avez deviné : c'est l'Esprit. Tout est dit, et pourtant l'icône est inépuisable comme le mystère qu'elle veut nous faire saisir.

Derrière l'ange central, le Christ, se dresse le chêne de Mambré ; ses racines sont profondément plantées en terre, mais ses branchages tendent vers le ciel. Racines en terre et racines du ciel. C'est en même temps l'arbre de la croix dont le Christ fait l'arbre de la vie, qui se dresse au milieu du paradis retrouvé.

« Adam est mort pour avoir mangé le fruit de l'arbre,
mais le tronc de la croix
nous rendit, ô Dieu de miséricorde,
les délices du Paradis »
(Poème de Théodore).

Dans l'icône de Roublev, l'Esprit ne révèle pas son visage. Sa personne demeure mystérieuse, cachée, insaisissable, jusque dans sa manifestation même. Jésus lui-même le compare à la brise et au vent.

La multitude des appellations qui cherchent à cerner son mystère se rapportent à son action polymorphe, qui rend saint, comme il est saint, esprit comme [PAGE 10] il est esprit. « Il est la fontaine de la sainteté, qui ne tarit jamais, si nombreux que soient ceux qui y puisent », dit Basile. Il jaillit de la source même de Dieu.

Il est totalement présent en chacun et partout. Il se partage et ne subit pas de division. Il reste entier et pourtant se donne en partage, il est comme le rayon du soleil, qui fait les délices de chacun de ceux qui en jouissent, comme s'il était seul, alors qu'il illumine toute la terre et l'océan, et pénètre l'air, dit encore Basile.

L'Esprit pour l'homme surtout est vie, croissance, épanouissement, plénitude, jusqu'à l'incorruptibilité de Dieu. Ce que saint Irénée exprime en un seul mot, plein à craquer et intraduisible, il rend l'homme capax Dei, il rend l'homme « capable de Dieu », perméable à son envahissement. Un auteur mystique, Syméon appelé le Théologien, lui fait écho dans un de ses hymnes :

« Viens, lumière véritable, 

viens, vie éternelle,

viens, mystère caché.

Viens, trésor innomé.

Viens, réalité indicible !

Viens personne impénétrable,
viens, joie inépuisable !
»

*

En 1921, un auteur spirituel, évêque de Dijon de surcroît, Maurice Landrieux, intitula un livre sur le Saint-Esprit, « le divin méconnu ». L'ouvrage et le titre qui s'était voulu agressif, ont-ils perdu de leur actualité ? Ceux qui ont participé aux débats de Vatican II savent combien nos frères d'Orient nous ont fait sentir, à nous Occidentaux, combien peu nous mettions en lumière le rôle et l'action de l'Esprit saint. Curieusement nos frères protestants seraient portés à nous faire le même reproche.

Le mouvement charismatique auquel nous assistons, étonnés, n'est-il pas à la fois réponse et réveil ? N'est-il pas découverte, redécouverte d'une donnée fondamentale, trop oubliée : le baptême chrétien est baptême dans l'Esprit. Naître de l'Esprit exprime une même réalité, un même mystère.

Le mouvement charismatique est venu déstabiliser des chrétiens installés, que Bernanos appelait « des vieux, des retraités » si bien qu'un professeur d'université française a pu intituler son livre et son témoignage : Comment peut-on [PAGE 11] être charismatique ? Pour certains l'interrogation peut paraître aussi saugrenue que la question ironique de Montesquieu : Comment peut-on être persan ?

Si le renouveau charismatique est un renouveau dans l'Esprit, la vie dans l'Esprit ne s'identifie pas au mouvement charismatique. Ils peuvent se rencontrer mais non se confondre. Ce réveil prouve du moins que l'Esprit se manifeste quand il lui plaît, comme il lui plaît, libre de nos catégories et de nos structures. Nul ne peut monopoliser l'Esprit.

L'Esprit habite et dirige l'Église et chacun de ses membres, sans s'identifier ni à l'une ni aux autres mais en les construisant ensemble, comme un temple de pierres vivantes, où il fixe sa demeure. « Ne savez-vous pas (notez l'expression) que vous êtes le temple de Dieu et que l'Esprit habite en vous ? » La formule : « Ne savez-vous pas » se réfère explicitement à la catéchèse reçue au baptême. Nous pourrions donc traduire : Avez-vous donc oublié ce que je vous ai enseigné ?

L'initiation chrétienne, depuis sa préparation jusqu'à son achèvement, est 1’œuvre de l'Esprit. L'Esprit est rémission des péchés, il est naissance d'en haut, il est promesse d'éternité : toutes les composantes du baptême sont dons de l'Esprit. La liturgie syrienne place même l'onction de l'Esprit avant la descente dans la piscine baptismale. L'Esprit est souverainement libre, puisqu'il est tombé sur Corneille avant son baptême. « Il devance le baptême, dit Grégoire de Nazianze, et il est encore recherché après lui » (Discours 31,29).

Le signe de la chrismation que les Grecs appellent « le sceau de l'Esprit » peut signifier la marque du propriétaire que portent les brebis d'un troupeau, le nom du général que porte le soldat, à son enrôlement, selon Tertullien. Les Grecs, moins juridiques et souvent plus bibliques, se réfèrent au signe de l'alliance, à la circoncision, qui agrège le néophyte au peuple de Dieu, au peuple messianique. Il est signe d'éternité, qui marque les élus de Dieu, comme le montre l'Apocalypse.

L'Esprit fait de toute l'action baptismale une Pentecôte renouvelée et mène l'action de renouvellement jusqu'à son achèvement et à la sainteté. « Il n'est pas de don, dit Basile, dont l'Esprit serait absent » (Le Saint-Esprit 16,37).

Sur le baptisé, comme sur Jésus au Jourdain, l'Esprit demeure. La vie chrétienne est une synergie avec lui. Il est un hôte agissant, coopérant. Il est germe qui se développe, fleurit et porte le fruit. L'Écriture aime à comparer son action à la rosée, puissance de germination ; elle ne se substitue pas à l'action de la plante mais en féconde la croissance jusqu'au moment de la récolte et de l'engrangement. Irénée emploie la jolie expression pour la foi « fleurir l'Esprit ».

L'itinéraire chrétien n'est pas une capitalisation de grâces et de certitudes, d'actions et de mérites mais une progression lente, ardue, sur une route rocailleuse, faite de crises et de ténèbres, où rares sont les instants de plénitude, où le feu de l'Esprit crépite sous la cendre, et prend rarement forme de fulgurance.

[PAGE 12] L'action de l'Esprit ne se confond pas avec celle du Christ mais la prolonge, comme la Pentecôte prolonge l'Incarnation. Jésus est la Parole, qui exprime la pensée du Père. Syméon le théologien dit : « Si Jésus est la porte, l'Esprit est la clef qui ouvre la maison du Père. » Tous trois coopèrent à une même économie de salut.

L'Esprit est le souffle, la langue qui permet de saisir la parole. Tertullien le compare au vent qui, sous les doigts du Père, fait chanter les orgues. La voix, l'orgue a des modulations diverses. L'Esprit adapte, accentue la Parole de Dieu au besoin de chacun de ceux qui l'entendent. Il l'interprète, il l'individualise, à la fois fidèle et imprévisible. L'Esprit déconcerte toujours, il déconcerte nécessairement l'homme qui ne se hausse pas à son souffle et à son rythme. Il est le même et ses variations sont inépuisables.

Jésus nous en a prévenus dans son discours d'adieu : « J'ai encore beaucoup de choses à vous dire que vous ne pouvez pas porter à présent. Quand l'Esprit viendra, il vous enseignera tout. Il vous rappellera tout ce que je vous ai enseigné » (Jn 14, 26). L'Esprit, dans l'Église, pour le chrétien, est la mémoire de Jésus, son action prolongée, qui rappelle ce que nos esprits distraits ont tendance à oublier, qui fait passer ce que saisit notre intelligence, jusqu'à la volonté et à l'action.

Qui comprend la poésie, la musique ? Celui qui la porte en soi. Qui comprend le message de Jésus ? Celui qui porte l'Esprit dans son cœur. Celui qui se met à son école, qui perçoit ses « cris et ses chuchotements. » Il est le maître intérieur, qui suggère plus qu'il ne parle, insinue ce que ne perçoivent que les cœurs attentifs.

L'Esprit est le Dieu secret, le Silencieux, on pourrait dire le Dieu sans visage, qui se confond avec son action, qui se confond avec la vie qu'il donne. Ce n'est pas à vrai dire sa vie qu'il donne ni celle du Christ mais la vie du Père, qu'il mène en nous comme une semence à son épanouissement, parce qu'il est en nous un « milieu divin », il nous fait participer à la vie même de la Trinité sainte, il est en nous communion à l'indicible mystère de Dieu.

L'action de l'Esprit est une imprégnation lente, durable, de l'homme tout entier, jusqu'à sa moëlle, de son esprit comme de son affectivité, de sa manière d'être et de vivre, de juger et d'aimer. La vie en symbiose avec l'Esprit n'est pas de tout repos. Son action est feu et brûle, écartèle et dépossède, afin de prendre progressivement toute la place.

Le creuset de l'Esprit prépare les saints, c'est-à-dire des hommes qui sont possédés par l'Esprit. Pour cette raison nous l'appelons saint, l'Esprit qui fait les saints, ceux qui font de l'eglise la communion des saints. Le grand nombre d'entre eux ne sont pas des saints à miracles dont parleront les biographes, les légendes dorées sur tranche, mais des gens qui ne se distinguent guère des autres, « Ils se croient pareils aux autres, et l'Église elle-même, dit Bernanos, se garde bien de les détromper sur ce point ». Cette sainteté-là est « comme un levain au cœur du monde ».

[PAGE 13] Percevoir cette action de l'Esprit n'est pas subtilité de théologien, mais lucidité du croyant, épanouissement de la foi. Hors de cette perception, nous risquons de demeurer de bons déistes, des païens religieux, mais ni chrétiens ni pèlerins de la Trinité. Le peu de place qui lui est accordé dans nos discours, manifeste l'indigence de notre foi.

L'expérience de l'Esprit, disait Olivier Clément, « n'est pas quelque chose d'extraordinaire, réservé à quelques mystiques patentés. Elle est offerte à tous, elle est cette lumière secrète et cette ouverture infinie, dans la densité du quotidien ; l'homme la pressent, dès que son cœur de pierre commence à devenir un cœur de chair. Une mère qui sourit à son enfant, un vrai amour qui nous déchire sans pitié, de sorte qu'un visage et un corps vous ouvrent à toute l'immensité de la vie et de la mort ; le combat patient pour partager entre tous les hommes le pain et la joie, tout cela est déjà expérience de l'Esprit. »

L'Esprit donné au baptême épouse tous nos cheminements, comme les méandres de nos itinéraires. A chaque moment, à chaque carrefour, à toute croisée de chemins, il est là. Il conseille, il déblaie, il trace la route. Il nous semble agir à rebours et perdre du temps, il sait quand prendre la route et quand grimper les sentiers. Il semble rythmer sa marche sur la nôtre, et c'est finalement nous qui mettons nos pas dans les siens. Sa présence est une décrispation, comme mins le voyons dans le mouvement charismatique.

L'Esprit nous libère. Saint Paul présente la liberté comme un fruit de l'Esprit, comme le signe de son action continue, qui nous délivre des contraintes et des blocages, pour nous permettre de prendre de l'altitude et de respirer à sa hauteur.

L'Esprit, il est vrai, ne peut rien qu'à travers la fragilité de nos libertés personnelles. Là se manifeste non point la puissance mais la faiblesse paradoxale du Dieu vivant. Le Seigneur a couru ce risque, en créant l'homme, en lui laissant l'espace de sa liberté. « Dieu peut tout, disent les Pères, sauf contraindre l'homme à l'aimer. »

L'action silencieuse de l'Esprit, qui nous introduit dans le mystère de Dieu, de sa vie trinitaire, manifeste à quel point est caricaturale la conception d'un Dieu qui serait l'ennemi de la liberté de l'homme. Le procès intenté par l'athéisme contemporain, qu'il s'agisse de Marx ou de Nietzsche ou de Sartre, ne semble avoir rien compris à cette vulnérabilité de Dieu, à cet infini respect de l'Esprit, devant l'option royale de l'homme, devant le oui prononcé à la plus bouleversante démarche de l'amour.

Jamais l'Esprit ne travaille contre le chrétien, il n'agit pas sur lui mais en lui, du dedans, au plus secret de son cœur. Il nous libère de l'intérieur, il nous éclaire comme une inspiration créatrice, comme le feu qui traverse et transfigure. « Car l'Esprit est la vie de la vie, la lumière de la lumière, le parfum de tout être et de toute chose, il est lui-même liberté de la liberté, contenu de la liberté » (O. Clément).

[PAGE 14] En nous l'Esprit résoud la contradiction de la liberté illusoire et tragique, celle du Fils prodigue dans la parabole. Dans la maison du Père il cherche un « ailleurs », un espace qu'il imagine liberté, que trop tard il trouve être un désert. L'Esprit lui fait prendre le chemin du retour. Regardez-le bien dans les bras de son Père, Rembrandt l'a rendu mieux que tous nos discours : toute la tendresse est dans les deux mains qui accueillent. Vous pouvez l'admirer au musée de Léningrad.

Lieu d'une Pentecôte perpétuée, l'Église, le chrétien, demeure, selon l'expression d'Augustin, « sous la meule » : grain moulu pour préparer le froment de Dieu, coup de lance qui blesse le cœur mais fait jaillir l'eau et le sang.

Le croyant reste écartelé entre mort et vie, une vie qui croît, mûrit lentement, silencieusement, une mort qui ne finit pas de mourir, Mais la vie est plus forte que la mort. L'Esprit nous trace une route de crête, non pas entre le vice et la vertu, mais comme dit Kierkegaard, « entre le vice et la foi », une foi qui s'épanouit en espérance, qui fleurit en attente.

L'Esprit est promesse, au-delà des déchirements, plus fort que toutes les ruptures, espérance qui triomphe de tous les désespoirs, joie qui perce toutes nos tristesses. Il nous communique son souffle de jeunesse, ferment d'incorruptibilité, capable de rajeunir le monde, capable surtout de nous faire naître au monde de Dieu, éternellement.

 

Suggestions de lecture :

Le traité du Saint-Esprit de Basile de Césarée, Les Pères dans la foi 11
Basile de Césarée, Le baptême, dans Le baptême d'après les Pères de l'Église, Lettres chrétiennes 1
Basile de Césarée, Homélies sur la richesse, dans Riches et pauvres dans l'Église ancienne, Lettres chrétiennes 2
Et de nombreux autres textes de Basile dans nos collections et dans la collection Sources Chrétiennes


Notre-Dame de Paris, 8 février 1981

 

[PAGE 2] Imaginez-vous le préfet de police de Paris succéder, cette année, au cardinal Marty ? C'est exactement ce qui arriva, en 373, à Milan. L'évêque arien Maxence, imposé par l'empereur Constance, venait de mourir. L'élection du successeur s'annonçait houleuse et pouvait dégénérer en émeute. L'arianisme avait divisé la communauté en nicéens et en antinicéens. Ne perdons pas de vue également que c'est normalement la communauté elle-même qui élit son évêque.

Ambroise est le gouverneur des provinces du nord de l'Italie, il réside à Milan. Chargé de l'ordre public, il courut à l'église, où le peuple s'assemblait, pour parer à toute éventualité. Son historien Paulin raconte que soudain une voix d'enfant s'éleva dans la réunion : « Ambroise, évêque ! » Aussitôt les assistants, en chœur, se seraient ralliés à la candidature.

Même si le biographe en remet, il est fort plausible que les partis en présence, ne pouvant pousser leur propre candidat, étaient disposés à s'entendre sur une personnalité « neutre », non engagée dans les querelles ariennes. De plus le panache ne déplaisait pas au peuple. Le gouverneur avait pour lui la noblesse du sang, l'importance de la fonction, l'intégrité de son comportement. Il avait trente-quatre ans. Sa carrière avait été rapide.

Ambroise essaye d'abord de se rebiffer. Il n'était encore que catéchumène, ce qui était fréquent principalement chez de grands commis de l'État. L'empereur consulté donna son consentement et le gouverneur s'inclina. Il reçut coup sur coup baptême et ordination épiscopale, le 7 décembre 373.

A dire vrai, la famille d'Ambroise était chrétienne, ce qui était rare dans l'aristocratie romaine, attachée à la religion ancestrale. Elle avait compté une martyre, la vierge Sotheris, décapitée pendant la persécution de Dioclétien. Le Père était préfet du prétoire, dans les Gaules. A sa mort, la mère revint à Rome avec ses trois enfants. Marcellina y reçut le voile des mains du pape Libère. Ambroise, son frère, après de solides études, entra dans la carrière des grands commis.

[PAGE 3] Improvisé évêque, à la faveur de l'enthousiasme populaire, le néophyte se consacra à sa nouvelle tâche avec la conscience professionnelle qui était devenue sa deuxième nature. Il ne se contenta pas de devenir un bon administrateur, il changea de vie, il se dépouilla de sa fortune, la distribua aux pauvres, s'adonna à une vie d'austérité et à l'étude. II se sent désormais l'homme-lige de sa communauté. Il va lui falloir « enseigner avant même d'avoir appris ».

Un prêtre expérimenté, Simplicien, l'initie aux sciences ecclésiastiques. Il lit l'Écriture avec ferveur. Elle est désormais le livre de sa vie et de son enseignement. Son aisance en grec lui permet de s'assimiler aisément la théologie, l'exégèse des Pères grecs : Origène et Basile surtout. Il semble ignorer les Latins : Tertullien et Cyprien ; il ne les cite jamais.

Son exégèse est fortement influencée par Origène, au point qu'il semble parfois le paraphraser, tant il est proche de son modèle. Comme les Alexandrins, il s'évertue à dépasser le sens littéral pour parvenir jusqu'au sens spirituel, caché sous la lettre. « Abreuve-toi à l'ancien et au nouveau Testament, dans l'un et dans l'autre, tu boiras le Christ. » Cette omniprésence du Christ dans toute l'Écriture est la lecture dans l'Esprit.

A temps et à contre-temps, l'évêque enseigne son troupeau. Il commence par lui expliquer l'évangile selon saint Luc, avec lequel il se sent en affinité. Puis, il se plaît à personnaliser le message, en mettant en scène les figures caractéristiques de l'Ancien Testament surtout : Abel et Caïn, Noé, Abraham, David et Job. Chaque fois il développe un thème : Jacob et la vie bienheureuse, Elle et le jeûne, Naboth et la richesse, Tobie et l'usure.

Ambroise est un merveilleux orateur qu'Augustin lui-même, orfèvre en la matière, ne se lasse pas d'écouter. Il est proche de son public, il a son auditoire en mains. Le ton est familier, l'expression, directe, parfois osée. Il est un charmeur, au dire d'Augustin lui-même : « Je me tenais là, raconte-t-il dans les Confessions ; sa parole fixait mon attention suspendue. A dire vrai, j'étais insouciant, dédaigneux même du fond des choses mats le charme de son discours me ravissait » (Confessions 5, 13).

Cet aristocrate romain, devenu le père de son peuple, est un miracle de l'Évangile, qui fleurit au milieu du 4e siècle. La foi fait de ce fonctionnaire un serviteur de l'Église, de ce célibataire le père de la famille des pauvres. La conversion plonge le gouverneur en pleine pâte humaine et le met à la portée du plus petit.

Ce n'est pas par hasard si l'évêque a commenté avec prédilection l'évangile de Luc, le défenseur des sans-droit de l'époque, la femme et le pauvre. Il a comme l'évangéliste une sensibilité presque féminine. Dans le troisième évangile, il a puisé le respect de ce qui est fragile, la tendresse pour le pécheur, une exquise délicatesse à l'endroit de la femme, qui contraste avec Tertullien pourtant marié. Ce Romain réservé, cache une sensibilité, peut-être héritée de sa mère, attisée par la foi.

Comme Basile, Ambroise cultive l'amitié. A la mort du jeune empereur Valentinien II, assassiné, il dira dans son homélie : « Seigneur, de grâce, ne me [PAGE 4] sépare pas, après la mort, de ceux que j'ai si tendrement aimés sur terre ! » Cri d'un cœur vierge !

Ce pasteur sait faire taire sa sensibilité, quand la justice est bafouée, la dignité humaine violée, fût-ce par un empereur romain, même ami. Au prince il rappelle avec hauteur : L'empereur est dans l'Église, il n'est pas au-dessus d'elle. »

Cet ancien fonctionnaire de l'empire fait preuve d'un courage de preux, face à l'État. Il est d'autant plus exigeant pour l'empereur que celui-ci se dit chrétien. S'il outrepasse ses droits, il est rappelé à l'ordre. S'il commet un crime, il est condamné à la pénitence publique et à la réparation.

Théodose avait fait sacrifier cruellement sept mille personnes, femmes et enfants compris, à Thessalonique, pour venger un commandant goth, tué dans une émeute. Le crime était d'autant plus odieux que l'empereur avait attiré la population sans méfiance au théâtre, pour les faire massacrer jusqu'au dernier. Ce bain de sang avait soulevé une vague d'indignation à une époque de barbarie.

L'évêque de Milan se retire pour méditer sur la conduite à tenir. Il consulte les autres évêques. Puis met au point sa position dans un document qu'il envoie à l'empereur. L'Évangile est miséricorde pour qui fait amende honorable. « Le péché ne peut être ôté que par les larmes et la pénitence » (Lettre 51, 11). Le prince s'incline devant l'Église.

Dans la nuit de Noël 390, l'empereur le plus puissant de la terre, vêtu de la bure de la pénitence, accuse et expie publiquement son péché pour pouvoir réintégrer la communauté. Époque de dureté mais non de compromis, de grandeur mais non de veulerie.

Et qu'on ne se représente pas Ambroise taillé comme un chêne. Une mosaïque du 5e siècle, plus vraie, le représente de stature frêle, petit de taille, tenant dans ses mains le codex des Écritures. Le front est élevé. L'expression est curieusement absente, le visage semble triste. Deux grands yeux ouverts semblent fixer la communauté assemblée et regarder plus loin. Le regard mélancolique et silencieux parait contempler l'Invisible.

Avec la même magnanimité, cet aristocrate qui a distribué sa fortune aux pauvres, rappelle à l'égoïtme des classes possédantes les méfaits de l'argent, les excès et les limites de la propriété. Ce juriste rigoureux redit aux riches, dans son traité sur Naboth, le pauvre : « Ce n'est pas de ton bien que tu distribues au pauvre, c'est seulement sur le sien que tu lui restitues. Tu es seul à accaparer pour toi ce qui est donné à tous, pour l'usage de tous. La terre appartient à tous et non aux seuls riches. Ainsi (riche qui donnes) tu paies ta dette, bien loin de faire des largesses gratuites. » Il faudrait relire tout cet extraordinaire petit traité, en traduction française, qui vaut son pesant d'or.

Il est de l'honneur de l'Église que de pareilles paroles aient été dites, dans la cathédrale de Milan et de l'empire, puis mises par écrit pour notre méditation. Et Ambroise n'est pas un isolé : ni Basile, ni Jean Chrysostome n'ont jamais pactisé avec les puissances de Mammon.

[PAGE 5] Au milieu de toutes ses tâches accaparantes, Ambroise a le sens des priorités. Il a conscience que le devoir premier de l'évêque est l'explication et la prédication de l'Évangile. Il se réserve plus spécialement de préparer les candidats au baptême. Il aura la joie de découvrir, au milieu d'artisans et de gens d'humble condition, un jour, un professeur de renom, venu d'Afrique à Milan, il s'appelait Augustin. Humblement, grelottant, raconte-t-il lui-même, car pour cet Africain, Milan, c'est le Nord. Le rhéteur écouté, écoute à son tour, avec son fils Adéodat et quelques amis chers. C'était la nuit pascale du 24 au 25 avril 387. Cette nuit-là, la foi de Monique, comme l’Église, enfantait à nouveau.

Pour l'évêque la communauté est une église qui prie et qui chante. Il s'efforce de faire participer plus intensément le peuple à la liturgie, en créant le chant populaire. Il introduisit dans sa cathédrale le chant alterné des Psaumes, qui avait pris naissance à Antioche. Lui-même composa des hymnes pour le rythme des fêtes et du temps, composa des mélodies, inspirées par les chants grecs. Certaines de ses compositions nourrissent aujourd'hui encore la piété de l'Église occidentale. Ainsi le Lucis creator que nous avons chanté à Vêpres.

Ambroise est un évêque complet et une des plus belles figures de pasteur que l'Église ait connues : docteur, médecin, directeur des consciences, défenseur de la justice, avocat des petits et des exploités, missionnaire aussi, travaillant à la conversion d'un peuple germanique, les Marcomans. Cet homme d'action est un homme de prière.

Pasteur de l'Église, il ne transpose pas l'expérience de l'homme d'État, mais découvre sa réalité mystérieuse, qui vit et se développe dans l'Esprit. Jamais il n'en compare l'organisation et les structures à celles de l'État : le peuple de Dieu est pour lui un mystère qui vit au plus intime de chaque croyant en même temps qu'il est l'épouse choisie du Christ, la cité des saints, le carrefour de tous les peuples.

*

Nous avons la chance de posséder encore deux écrits d'Ambroise, où il expose aux jeunes baptisés les sacrements de l'initiation chrétienne : Traité des mystères, Traité des sacrements, le thème de nos conférences. L'évêque y explique aux néophytes la signification profonde des gestes rituels.

De cet enseignement nous ne voulons retenir, ce soir, que la dimension sociale et ecclésiale du baptême et de l'initiation chrétienne. Les lecteurs de Catholicisme ont découvert autrefois, grâce au Père de Lubac, ce qu'il appelait lui-même « les aspects sociaux du dogme », où il puisait à pleines mains dans la Tradition de l'Église. Les sacrements d'initiation servent de propylées à tout l'ouvrage, et affirment une dimension nécessairement ecclésiale.

[PAGE 6] Henri de Lubac a écrit : l'Église fait l'eucharistie, l'eucharistie fait l'Église. Il serait aussi vrai de dire : le baptême fait l'Église, l'Église fait le baptême. L'initiation chrétienne tout entière est introduction dans le mystère de l'Église. Donnée fondamentale, qui est l'autre pôle de l'aspect essentiellement personnel.

Déjà au 2e siècle, un simple laïc, Hermas, découvre en vision une grande tour, en trahi de se construire sur l'eau, avec des pierres carrées et resplendissantes. Et la femme qui lui explique la vision lui révèle : « La tour que tu vois construire, c'est moi, l'Église. La tour est bâtie sur l'eau, parce que notre vie a été sauvée, grâce à l'eau. La tour a pour fondement la parole du Nom toutpuissant et glorieux, et pour soutien la force invisible du Seigneur » (Le Pasteur, Vision 3, 3). L'eau d'où émerge la tour signifie évidemment le baptême.

La dimension ecclésiale se trouve diffuse dans toute l'initiation chrétienne. Les rites eux-mêmes, la doxologie trinitaire, qui s'achève par les mots : « dans la sainte Église », la bénédiction des eaux, les représentations iconographiques, qu'il s'agisse du baptême ou de l'eucharistie, dégagent sans cesse l'aspect communautaire et rappellent que l'Église est mère. Réalistes, les Pères se plaisent à comparer la fontaine baptismale au sein maternel.

L'évêque de Milan écrit au sujet des sacrements : La sainte Église, libre de l'œuvre de chair, féconde dans l'enfantement, est vierge dans la chasteté, mère par la fécondité. Vierge, elle nous enfante, pleine non de l'homme mais de l'Esprit » (De virginitate I, 6-31).

Ambroise énonce ici une thèse chère à toute la tradition ancienne de l'âge patristique : l'Église, vierge et mère, engendre un peuple nouveau dans les eaux du baptême. Cyprien a forgé la formule la plus célèbre : « Nul ne peut avoir Dieu pour père, qui n'a l'Église pour mère » (De l'unité 6).

Le danger d'expressions trop bien frappées est de charmer plus l'oreille que d'éclairer notre réflexion. Que veut dire l'expression, l'Église-mère, que nous répétons comme une évidence ? Et d'abord qui est cette Église-mère ?

Nous sommes écartelés entre deux représentations également fallacieuses, qui caractérisent deux époques et deux mentalités : l'une qui réduit l'Église à sa structure et à son organisation, l'autre qui en fait une abstraction quelque peu mythique, sans racines et sans visage.

Les Pères nous rappellent d'abord que cette Église, c'est nous, c'est chacun de nous, non seulement comme membre, mais comme géniteur, genitrix. Ambroise l'affirme sans ambages, un jour, où il prêche pour l'anniversaire de son ordination : « Vous êtes pour moi des parents, qui possédez le sacerdoce universel. Vous êtes, dis-je, à la fois géniteurs et fils. Séparément, vous êtes fils, ensemble vous formez un corps, vous êtes des parents, des géniteurs » (In Luc. 8, 73).

Saint Augustin est plus net encore : « L'Église-mère tout entière est l'assemblée des saints. L'Église tout entière nous enfante tous et chacun » (Lettre 98, 5). Et notons-le bien, il le dit à propos des parents chrétiens, qui présentent leurs [PAGE 7] enfants pour le baptême. Ceux qui ont donné la vie de la chair, par la foi, participent à la maternité de l'Église et à la nouvelle naissance, qui s'enracine en Dieu.

La maternité de l'Église concerne donc tous ses membres. Tous les fidèles participent à la fécondité de l'Église, à l'engendrement de nouveaux fils. La présence de la communauté, au moment du baptême, dont témoigne déjà saint Justin, n'a pas d'autre raison d'être : elle participe à la naissance de nouveaux rejetons.

Les pèlerins de Rome, à l'aide de jumelles, peuvent lire sur l'architrave du baptistère, à Saint-Jean-de-Latran, ce même enseignement versifié :

« Ici naît pour le ciel un peuple de haut lignage,
l'Esprit lui donne la vie dans les eaux fécondes.
Plonge, pécheur, pour que l'onde lave ton péché,
Chenu tu descends, tu en remontes, en jeunesse.
Rien ne sépare plus les re-nés, ils ne font qu'un,
Car un est le baptême, un l'Esprit, une la foi.
L'Église-mère enfante dans les eaux virginales,
Ceux qu'elle reçoit, par la vertu de l'Esprit.
Tu veux être pur, lave dans les eaux
le péché qui vient d'Adam ou de tes propres fautes.
Voici la source de vie, qui baigne la terre entière.
Elle a jailli, ô merveille, du flanc ouvert du Christ.
Vous qui êtes nés, en cette fontaine, attendez le royaume.
Il ne suffit pas de naître pour atteindre la terre de Dieu.
Que ne t'effraient ni le nombre ni le poids du péché :
Sera saint qui naît en cette fontaine !
»

Ces vers de Damase développent la thématique de l'Église-mère, qui engendre virginalement de l'Esprit, prolongement de la naissance de Marie. Il importe
d'analyser les consonnantes de ce thème pour mieux en dégager l'enseignement.
Les Pères cherchent à étayer la maternité de l’Église à l'aide d'images bibliques, utilisées dans leur catéchèse. L'homme moderne pense d'emblée au parallèle entre Marie et I'Église, déjà sensible dans l'inscription du baptistère deu Latran. Ambroise, lui, remonte plus haut, jusqu'aux origines et trouve dans la [PAGE 8] première femme, la mère des vivants, la prophétie de l'Église. Thème qui trouve son point d'appui dans l'épître paulinienne aux Éphésiens.

Étonnante réhabilitation de la femme dont Tertullien avait fait « la porte du diable, celle qui la première a abandonné la loi divine » (De cultu 1, 1). Rien de semblable chez l'évêque de Milan. Sa délicatesse, son respect de la femme, autant que son sens biblique, lui font découvrir en Éve la figure prophétique de l'Église, comme Main annonce le Christ. Reconnaissons pour être équitables que Tertullien lui-même semble être l'initiateur du thème : « Adam figurait le Christ, le sommeil d'Adam était la mort du Christ, dormant un jour dans la mort, afin que l'Église, véritable mère des vivants, fût symbolisée par la blessure qui ouvrit son côté » (De l'âme, 43).

Ambroise écrit sur le même thème une sorte de chant nuptial :

« Viens, ô Dieu, et façonne la femme.
Il construit Éve comme l'aide d'Adam,
L'Église comme l'aide du Christ.
Non point que le Christ ait besoin de secours,
Mais parce que nous cherchons avec ferveur,
Sa grâce par la médiation de l'Église.
Aujourd'hui encore est édifiée la femme,
Aujourd'hui elle est façonnée,
Elle est modelée, elle est créée.
L'Écriture le dit d'un mot nouveau :
Nous sommes édifiés sur le fondement
Des apôtres et des prophètes.
Oui, aujourd'hui les murs montent,
Pour construire la maison sacrée,
Pour un sacerdoce saint.
Viens donc, Seigneur Dieu,
Édifie la femme, édifie la cité.
Voilà la femme, la mère des vivants.
Voilà la demeure de l'Esprit
. »

Le parallèle Eve-Église n'est qu'une application du thème plus vaste des deux créations déjà rencontrées, la première et la nouvelle, au sein d'une unique et même économie. La Genèse est le livre de la catéchèse baptismale ; le baptisé y lit qu'il est « à l'image et ressemblance de Dieu ». L'initiation chrétienne est à la fois entrée dans l'Église et retour au paradis.

[PAGE 9] Le thème Église-paradis se rencontre déjà dans la première poésie chrétienne, les Odes de Salomon, un des joyaux du lyrisme primitif. Nous le retrouvons dans la Lettre à Diognète, chez Irénée ; il est particulièrement élaboré par le grand poète syriaque Éphrem :

« Dieu a planté un jardin merveilleux :
Il a construit une Église immaculée.
La communion des saints ressemble au paradis.
Ses fruits à tous donnent la vie et se cueillent chaque jour.
La grappe de raisin y est pressée, l'élixir de vie.
Eve condamnée au silence désormais peut chanter son Créateur.
Les œuvres de la liberté le parent de tous les fruits,
Le Créateur les contemple et y trouve ses délices
Et demeure dans le Paradis, qu'il a planté,
Pour sa gloire à lui et la joie de ses fidèles
»
(Hymne 6 sur le Paradis).

L'Église, née du côté ouvert de Jésus, dans le sommeil de sa mort, est non seulement « chair de sa chair », par le baptême mais parce qu'elle possède sa chair de manière permanente dans l'eucharistie. Toute l'initiation trouve son origine dans le mystère de la croix et de la résurrection.

Si la parturition de l'Église s'effectue sans douleur, à l'encontre des naissances humaines, elle ne doit jamais oublier qu'elle est née dans « les noces du sang », qui donne jour au peuple nouveau. « Du côté blessé sortit l'eau et le sang, baptême et eucharistie. »

Ce thème johannique est cher à toute la tradition ancienne. Jean Chrysostome dans une admirable homélie aux néophytes commente le récit de Jean, racontant la mort de Jésus :

« Ne passe pas à pieds joints sur cet épisode. J'ai dit que l'eau et le sang sont les figures du baptême et de l'eucharistie. Dans les deux sacrements, le bain de la nouvelle alliance et le mystère eucharistique, qui tirent leur origine du côté transpercé du Christ, est fondée l'Église. De ce côté ouvert, Jésus a bâti l'Église, comme Eve a tiré son origine d'Adam. Voilà pourquoi Paul a pu écrire : Nous sommes de sa chair et de ses os, en pensant à la blessure ouverte. Dieu a pris le flanc d'Adam pour former la femme, le Christ de même nous donne sang et eau pour former l'Église. »

Pour exprimer que l'initiation chrétienne nous rouvre le paradis perdu, la liturgie ancienne, à Rome comme en Afrique, en Orient comme en Occident, offrait aux néophytes, au cours de leur première eucharistie, du lait ou du miel pour signifier qu'ils avaient enfin trouvé la terre de la promesse et que devant eux s'ouvrait le jardin de délices.

[PAGE 10] Symphonie biblique et sacramentaire, qui se retrouve dans toute la catéchèse ancienne, parce qu'elle est l'enseignement commun de toute l'Église. Méthode, Hilaire de Poitiers, Ambroise et les Cappadociens la développent tour-à-tour, dans le chatoiement du même diamant.

L'évêque d'Hippone a rassemblé en quelque sorte toutes les consonnantes de cette riche catéchèse, en parlant aux jeunes baptisés. Il l'exprime avec une plénitude rarement égalée dans un sermon aux néophytes :

« Pendant la période d'attente, vous étiez comme du grain engrangé. Puis vous vous êtes fait inscrire pour le baptême. Vous avez été soumis à la meule du faine et des exorcismes. Vous êtes venus à la fontaine baptismale, vous avez été pétris et êtes devenus une seule pâte. Enfin, vous avez été cuits au feu de l'Esprit saint, et vous êtes devenus vraiment le pain du Seigneur. »

Puis il ajoute ces paroles extraordinaires :

« C'est votre propre symbole que vous recevez. A ce que vous êtes vous répondez : Amen. Tu entends le corps du Christ. Et tu réponds : Amen. — Sois membre du Christ pour que ton amen soit vrai. »

Le pain unique, c'est le corps du Christ que se partagent les fidèles, à la fois celui qu'ils reçoivent et celui qu'ils forment. Ils ne le reçoivent que pour mieux le former et le devenir. Mysterium fidei. L'eucharistie symbolise et exprime toute la foi chrétienne, elle balise la route jusqu'à la cité de Dieu.

*

Ne croyons-nous pas rêver quelque peu en relisant, en écoutant ces textes anciens ? Ont-ils perdu de leur substance ou de leur actualité ? Sont-ils moins vrais pour nous que pour nos frères d'autrefois ? Concernent-ils d'autres gestes sacramentels que ceux que nous répétons aujourd'hui encore ? Si nous savons y prêter attention, ils découvrent à nous aussi un mystère qui, ce soir, nous rassemble, et qu'il nous faut vivre au jour le jour.

Le baptême n'est pas un geste individuel qui affecte un être isolé ; il envahit au contraire notre solitude pour la rendre capable de communion. Il intègre chacun de nous à la grande famille de Dieu. Il forge la communauté messianique, qui est toujours l'Église de la Pentecôte.

Le parallèle entre la Noël de Jésus et la Noël de l'Église, entre la naissance de la chair et la naissance de l'Esprit, permet de mieux percevoir la prodigieuse [PAGE 11] nouveauté du christianisme. L'Esprit déchire la chair pour faire naître une famille à la fois unique et multiple, l'Église.

Grâce au baptême, chaque chrétien fait partie du corps du Christ, il devient membre du peuple sacerdotal, prophétique et royal. Il s'agit là non d'un simple titre, le peuple de Dieu n'en aurait que faire, mais d'une responsabilité, vis-à-vis de l'ensemble, pour l'animer, le protéger contre l'engourdissement ; il s'agit d'une mission envers le monde, confiée au corps tout entier ; d'une œuvre jamais achevée. L'Église est un chantier en construction, selon l'image chère à saint Paul.

Il nous faut ici clarifier un premier problème, souvent gauchi à l'heure actuelle par ceux qui cultivent l'ambiguïté. Tout membre du peuple de Dieu fait partie de l'Église grâce à l'onction sacerdotale et royale, qui lui vient de l'Esprit, comme nous l'avons vu dans la précédente conférence. Le sacerdoce des fidèles et le sacerdoce de toute l'Église. « Chacun, dit saint Ambroise, reçoit l'onction en vue du sacerdoce, mais un sacerdoce spirituel » (De sacramentis 4, 3). L'évêque veut visiblement distinguer le sacerdoce spirituel de celui que nous appelons ministériel.

Sacerdoce spirituel qui fait de toute communauté chrétienne une cité sacerdotale, et lui fait jouer un rôle sacerdotal par rapport au monde tout entier. « Comme membre de l'Église, dit Origène, tout chrétien porte en lui-même l'holocauste ; lui-même y met le feu. » « Notre cœur, voilà notre autel ! », dit saint Bonaventure.

Il faut se garder pour autant de confondre ce sacerdoce ecclésial avec le ministère presbytéral, chargé de célébrer l'eucharistie. Ce n'est pas la communauté, c'est le Christ qui met à part des hommes, leur impose les mains et leur dit : « Faites ceci en mémoire de moi ! » Le sacerdoce eucharistique descend du Christ et ne monte pas de la communauté. Il est un pouvoir reçu du Seigneur et non pas une délégation de l'assemblée.

« Jésus-Christ, disait M. Olier, Jésus-Christ seul peut faire dans le prêtre ce que le prêtre fait tous les jours dans l'Église. » A la messe, s'il parle au nom de la communauté assemblée, avec laquelle il fait corps, il agit, il prie, il offre par le sacrement de l'Ordre qu'il a reçu, non de la communauté mais de l'évêque, pour célébrer l'eucharistie. Hors de là, il est possible de bénir et de rompre du pain, mais qui demeure du pain, qui n'est ni le corps du Christ, ni la pâque du Seigneur, ni l'eucharistie de l'Église.

Vivre le « nous » de la foi dans l'Église est une expérience à la fois exaltante et douloureuse. Le corps du Christ est aussi corps du péché, par la pesanteur de ses membres, le poids de leurs fautes et de ce que Jean appelle « le péché du monde ». L'Église à la fois sainte et pécheresse a besoin sans cesse d'être à nouveau lavée, dans le sang de son Sauveur. Bernanos a appelé le scandale de l'Église, « le sacrement de la divine et permanente humiliation de Dieu » (Angl., p. 152).

Les seuls qui auraient qualité pour se plaindre de l'Église pécheresse ce sont [PAGE 12] les saints. Ce sont « précisément ceux qui ne s'en plaignent jamais », dit Bernanos. Ils se contentent d'en souffrir. Selon le mot célèbre du Père Clérissac : « Cela n'est rien de souffrir pour l'Église, il faut avoir souffert par elle. » Même pécheresse, elle demeure notre mère. On ne porte pas la main sur sa mère !

Le remède n'est ni le fouet ni le pamphlet, mais la sainteté. L'histoire, le drame de Luther a toujours passionné Bernanos, qui voulait lui consacrer un livre. Dans l'ébauche qui a été retrouvée, on peut lire : « Mon fils Martin, j'ai mis en toi cette amertume, prends garde ! C'est avec moi, par moi, en moi, que tu souffres du misérable état de mon Église, ne va pas te prévaloir de cette souffrance devant moi. »

L'Église des saints et des élus demeure l'Église des pécheurs, jusqu'à son achèvement. Elle ne se confond pas avec le royaume de Dieu, qui est-le champ où travaille l'Esprit librement, secrètement, imperceptiblement. Prétendre extirper l'ivraie définitivement du bon grain serait faire preuve de courte vue. Le mélange du bien et du mal, du mal jusque dans le bien, demeure la condition de l'histoire et de l'Église.

L'Évangile s'élève contre la tentation de vouloir constituer une « Église des purs ». Gnostiques, montanistes, et plus près de nous, dans le temps et dans l'espace, les cathares, se sont fourvoyés dans cette voie sans issue. Comme si le jugement relevait de l’homme, qui lui sera jugé ! Le maître de la moisson, dans la parabole, s'élève contre l'imposture des serviteurs qui tranchent, jugent, condamnent.

Attitude de pharisien, qui se sépare pour s'établir juge, qui se drape dans une vertu couronnée de pavots, pour trahir la mission que le Christ a confiée à ses fidèles partager l'angoisse du monde, s'enfoncer dans la pâte pour lui servir de levain. Tous les hérétiques au cours de l'histoire n'avaient d'yeux que pour les faiblesses de l'Église, les leurs, et perdaient de vue qu'elle était avant tout et malgré tout, messagère de grâce.

« Et c'est toujours la même Église, écrit Henri de Lubac, qui nous déçoit et nous irrite, qui nous impatiente et nous décourage, indéfiniment, par tout ce qui en elle s'apparente à notre propre misère, mais qui en même temps poursuit parmi nous son irremplaçable mission, qui ne cesse pas un seul jour de nous donner Jésus-Christ ».

Bernanos a violemment dénoncé la médiocrité des chrétiens et la trahison des clercs, parce que dès son enfance il avait souffert du scandale intolérable de l'Église. Le mûrissement et l'humilité lui ont fait prendre conscience que « nous souffrons de la médiocrité des autres dans notre propre médiocrité. »

La règle que trace le romancier au chrétien, humilié dans sa mère, n'a rien perdu de sa force et de son actualité. « On ne réforme l'Église qu'en souffrant pour elle, on ne réforme l'Église visible qu'en souffrant pour l'Église invisible. On ne réforme les vices de l'Église qu'en prodiguant l'exemple de ses vertus les plus héroïques. Il est possible que saint François d'Assise n'ait pas été moins [PAGE 13] révolté que Luther, par la débauche et la simonie des prélats. Il est même certain qu'il en a plus cruellement souffert, car sa nature est bien différente de celle du moine d'Erfurt. Mais il n'a pas défié l'iniquité, Il n'a pas tenté de lui faire front, il s'est jeté dans la pauvreté, il s'y est enfoncé le plus avant qu'il a pu, avec les siens, comme dans la source de toute rémission, de toute pureté. Au lieu d'essayer d'arracher à l'Église les biens mal acquis, il l'a comblée de trésors invisibles, et sous la douce main de ce mendiant, le tas d'or et de luxure s'est mis à fleurir comme une haie d'avril. »

Le temps de l'Église nous dévoile la patience de Dieu, où l'amour se fait miséricorde et sait attendre. Dieu ne désespère jamais devant les lenteurs humaines ; ni l'inconstance ni l'infidélité ne le découragent. Il vient à la rencontre de tous les fils prodigues qui, tâtonnant dans la nuit, le long des murs, recherchent la maison qu'ils ont quittée. A longueur de patience, la grâce parvient à ouvrir l'âme la plus murée dans le péché, non pas contre elle mais par elle, avec elle.

Ce serait mal se connattre soi-même que de ne pas retrouver le drame de l'Église dans chacune de nos histoires singulières. La frontière entre l'Église des saints et le corps des pécheurs ne passe pas entre tel groupe et tel autre mais à l'intérieur de moi-même, entre mon âme baptisée, et mon âme infidèle. Frontière invisible à tout autre que Dieu. La découverte du péché n'est pas une grâce de néophyte mais le fruit du mûrissement spirituel. Ce n'est pas le coupable mais le saint, qui sait qu'il est pécheur.

Aussi l'Église demeure-t-elle, comme chacun de ses membres « sous la meule », selon l'image augustinienne, pour une purification continue, tout au long de son cheminement. N'est-ce pas le sens de la pénitence communautaire, au début de chaque célébration eucharistique, où l'assemblée s'examine sur l'amour qui la rassemble et qui seul lui permet de rencontrer les autres et tous les autres ? Si nous prenions au sérieux l'indispensable réconciliation, ne devrions-nous pas comme des catéchumènes ou nous retirer ou nous décider, enfin, à bouleverser de fond en comble les montagnes de préjugés et d'égoïsmes ?

Tout au long de la célébration eucharistique, la liturgie reprend comme un leitmotiv le thème de la purification nécessaire, en présence du Dieu de toute sainteté. Et jusqu'au moment de la communion, elle redit : Hagia hagiois », ce qui est saint pour ceux qui sont saints ! Et comme la braise de feu, pour le prophète Isaïe, le pain de Dieu est aussi « purification, rémission des péchés » pour accéder au royaume promis.

 

Suggestions de lecture :

Ambroise de Milan, La vigne de Naboth, dans Riches et pauvres dans l'Église ancienne, Lettres chrétiennes 2
Ambroise de Milan, La mort est un bien, dans Le chrétien devant les mort, Les Pères dans la foi 14
Ambroise de Milan, Sur la mort de son frère, Les Pères dans la foi 84
Vie de saint Ambroise, dans Trois vies, Les Pères dans la foi 56
Et de nombreux autres textes d'Ambroise dans la collection Sources Chrétiennes


Notre-Dame de Paris, 15 février 1981

 

[PAGE 2] L'Orient n'a pas connu d'orateur plus célèbre et plus célébré que Jean d'Antioche, surnommé, au 6e siècle, Bouche d'or, en grec Chrysostome. Un temps, les rives de l'Hellade ont pu croire que Démosthène était revenu. Mais cette voix clamait aujourd'hui l'évangile aux Grecs de l'Orient et de l'Occident. On prête à son maître, le célèbre rhéteur Libanios, mourant, la réponse à qui lui demandait quel disciple serait digne de lui succéder : « Jean, dit-il, si les chrétiens ne l'avaient pas volé ! » Comme les grands crus, ses discours ont bien vieilli et semblent plus proches de nous que nombre de sermons du siècle passé.

*

Né dans la grande ville d'Antioche de Syrie, au milieu du 4e siècle, Jean y passe les plus heureuses années de sa vie. Il lui demeure profondément attaché, au milieu de la diversité de ses charges.

Comme celle de Théodore de Mopsueste, son ami, sa famille est noble et aisée. Le père, général de l'année d'Orient, meurt jeune. Sa mère, veuve à vingt ans, refusa de se remarier pour se consacrer à l'éducation de son fils. Femme étonnante, cette Anthouse, admirée par les païens comme par les chrétiens. [PAGE 3] Jean lui-même rapporte la réflexion de son maitre Libanios : « Ah ! quelles femmes on trouve chez les chrétiens ! » (A une jeune veuve, 2).

Anthouse veille à donner à son fils la formation classique la plus accomplie. A l'école de Libanios, le jeune étudiant affirma rapidement un don exceptionnel pour la parole. La mère veillait avec le même souci à la formation chrétienne. Jean ne reçut le baptême, selon l'habitude qui s'était introduite à l'époque, que vers 369. Il pouvait avoir dix-huit ans.

Le néophyte, dans la ferveur de sa conversion, voulut immédiatement s'enfoncer dans le désert pour mener une vie de moine. Sur les instances de sa mère, il y renonça temporairement et commença une carrière, qui s'annonçait brillante.

Sous l'influence de Basile, Jean renonçe au monde, se fait d'abord moine dans un couvent, puis ermite dans une caverne, jusqu'au moment où sa santé, ébranlée par des austérités, lui rappela qu'il était temps de vivre pour les autres.

Le nouveau moine ne s'était pas limité à mener une vie ascétique, il se consacra, selon la tradition monastique d'Antioche, à l'étude biblique et théologique, soucieux avant tout de cerner le sens littéral du texte sacré, allergique comme toute l'école d'Antioche à l'allégorisme qui fleurissait à Alexandrie. Diodore de Tarse était alors le maître incontesté dans la cité.

Rentré dans sa ville natale, Jean est ordonné diacre, puis prêtre, au bout de cinq ans. Pour se préparer sans doute à son ministère sacerdotal, il rédigea son premier traité Sur le sacerdoce, un des ouvrages que les générations se sont passé, considéré comme le livre de chevet et le bréviaire des prêtres de tous les temps.

L'évêque d'Antioche, Flavien, plus zélé qu'éloquent, fut heureux de se décharger du ministère de la parole sur le jeune Jean, admirablement doué et préparé pour cette tâche. Ses dons, sa formation, sa culture biblique, la ferveur de son zèle tout allait servir sa tâche apostolique.

Heureuse époque que celle d'Antioche, où le jeune prêtre peut évangéliser un peuple avec lequel il fait corps, dont il partage l'existence quotidienne, à qui il cherche à communiquer sa ferveur évangélique et à inculquer les mœurs de Dieu. Les fidèles, s'ils ne suivent pas toujours ses injonctions, l'écoutent, avec une fidélité inlassable.

Prédicateur infatigable, Jean ne se lasse pas de parler et de rompre au peuple affamé le pain de la parole : « Je ne peux laisser passer de jour sans vous nourrir des trésors de la divine Écriture » (In Gen. hom. 28, 1). A ces auditeurs fascinés, il expose les livres de la Bible, les uns après les autres ; il commente le texte, l'éclaire d'images et de comparaisons, trouve le mot qui fait pchitt, l'allusion qui amuse et instruit. Son mouvement oratoire, sans effort ni excès, provoque souvent les applaudissements d'un peuple médusé.

« Quand vous m'applaudissez, j'éprouve sur le coup une satisfaction. Pourquoi ne pas le reconnaître ? Je m'en réjouis et suis heureux. Mais rentré chez moi, je me mets à considérer que ceux qui m'applaudissent ne tirent aucun profit de mon sermon, la leçon est ensevelie sous le bruit et la louange. Alors je [PAGE 4] suis triste, je pousse des soupirs et je pleure ; j'ai le sentiment d'avoir parlé en vain » (In Act. hom. 10, 4).

L'homélie de Jean n'est pas un discours bâti avec rigueur, ni fleuri à la manière des Cappadociens. L'orateur est de plain-pied avec son public. Il ne parle d'ailleurs jamais de la cathèdre mais toujours de l'ambon, proche du peuple, soudé à lui. Les entrées en matière sont souvent prolixes. L'orateur y fait mention d'une nouvelle qui court la ville, d'un événement qui défraie la chronique ; il raconte ses épreuves de santé, la maladie qui l'a éloigné quelque temps. Puis confesse tout de go : « De prêcher me rend la santé. Dès que j'ouvre la bouche, toute fatigue disparaît. »

En 397 mourut, à Constantinople, le patriarche Nectaire. Il avait été promu, en 381, par l'empereur, alors qu'il était laïc et préteur, à la démission de Grégoire de Nazianze, lassé des « criaillements des clercs ». Digne mais fastueux, le patriarche avait été un parfait prélat de cour.

La cour, en l'occurrence le tout-puissant Eutrope, chercha un homme nouveau, au-dessus des intrigues et des rivalités. Ce qui fit avorter les projets de Théophile d'Alexandrie, qui cherchait à y placer un homme à sa dévotion. On fit mander clandestinement le prêtre Jean, à Antioche, on l'amena dans la capitale, où le pharaon chrétien Théophile, bon gré ou plutôt malgré, dut l'ordonner.

Du jour au lendemain, le moine d'Antioche se trouve propulsé au premier rang, il devient le premier personnage de l'Église d'Orient. Et la capitale fit fête à l'éloquence attique de son nouveau pasteur. Le peuple, avec ferveur ; clercs et notables, avec réserve.

Le nouveau patriarche ne se contente pas de parler, comme à Antioche, il est conscient de porter la responsabilité de son Église, il tient à la conduire, il veut réformer les abus, christianiser les mœurs. Il paie d'exemple, mène « une vie de Cyclope », vend les meubles d'art et les objets de luxe, amassés par son prédécesseur.

Jean s'efforce également de faire travailler les moines fainéants, qui encombrent la cité, oblige les clercs de mener une vie sans reproche et… sans compagne clandestine, évangélise les campagnes, jusque là délaissées, lutte contre toutes les sectes hérétiques, ramène les dissidents à l'orthodoxie, intervient dans les communautés, où les évêques ne donnent pas l'exemple.

Là ne s'arrête pas le zèle du patriarche. Il ne ménage ni les grands ni la cour. Il mène campagne contre les excès du luxe et les abus de la richesse. Ce qui indispose Eutrope d'abord, puis, après sa chute, l'impératrice Eudoxie, irritable et cupide. Il reproche à cette dernière, entre autres choses, d'avoir convoité et pris une propriété à son possesseur, comme Jézabel, la femme du roi Achab.

L'impératrice complota la perte du fougueux apôtre. Elle trouva un allié inconditionnel dans le patriarche d'Alexandrie, lui-même dénoncé pour des agissements peu chrétiens. Ce dernier sut manœuvrer si habilement que d'accusé il devint accusateur ; il convoqua le fameux synode du Chêne, qui déposa le [PAGE 5] patriarche Jean. La cour l'envoya en exil.

Ce premier exil fut de courte durée. Le mécontentement du peuple fut tel que l'impératrice dut rappeler l'évêque. La paix ne dura que deux mois. L'érection d'une statue en argent de l'impératrice, les réjouissances dispendieuses qui l'accompagnèrent furent vivement blâmées par le patriarche, qui connaissait la misère de la population.

Eudoxie se décida à se débarrasser d'un pasteur décidément irrécupérable pour la cour et ses intérêts. Elle fit exiler Jean d'abord à Cucuse, dans la petite Arménie, puis, plus tard, sur la côte orientale de la Mer Noire. Nous pouvons suivre le long calvaire, dans la correspondance qu'il adressa à une veuve, Olympias. Jean finit par mourir d'épuisement, près de la tombe du martyr Basilisque. Ses derniers mots furent : « Gloire à Dieu pour toutes choses ! » C'était le 14 septembre 407.

L'œuvre de cet homme est considérable, elle est la plus étendue de l'Orient. Elle occupe quatorze volumes de la Patrologie de Migne. Il s'agit essentiellement d'une œuvre pastorale et spirituelle. La plupart des textes ont été prêchés et recueillis par des sténographes diligents. Aucune concession n'y est faite à la systématisation théologique, si chère à Augustin.

Nous y trouvons des homélies sur les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, des sermons pour les fêtes liturgiques et diverses circonstances, des traités sur le sacerdoce, la virginité et la viduité, l'éducation des enfants ou contre les païens et les juifs. La correspondance elle-même est le prolongement de son action pastorale. Jusque dans l'exil, l'évêque écrit pour soutenir et consoler, plus soucieux des autres que de sa propre épreuve.

La Bible occupe une place éminente dans cette œuvre. Aucun autre écrivain ancien ne peut aligner une série aussi longue, aussi diversifiée de commentaires sur l'Écriture. Jean y cherche d'abord à cerner le texte, à analyser les scènes de l'évangile, proches de la vie dont il sait faire saillir l'actualité. L'évêque ne cache pas son admiration pour saint Paul auquel il consacre sept homélies, qui tracent son portrait, mieux son panégyrique au sens classique du terme. Toutes les semaines, il relit les lettres de l'Apôtre, son livre de chevet.

Exégète sans concession, moraliste incomparable, Jean n'est pas préoccupé de spéculation mais d'action. Psychologue raffiné, mûri par l'expérience pastorale, au contact des hommes les plus divers : laïcs et moines, petit peuple et dames de haut rang, l'évêque sait pénétrer et analyser les replis de nos cœurs de chair. Il sait en dévoiler les blessures et les faiblesses, prévenir les tentations et les risques, diagnostiquer la maladie à coup sûr, et décider le malade à accueillir le remède proposé.

Moraliste au sens noble de ce terme, Jean veut convertir, changer les mentalités et les cœurs. Son souci permanent est de faire respirer les chrétiens à la hauteur de leur foi et de leur Dieu. Il fait souvent penser à Augustin d'Hippone : moins spéculatif dans la pensée, plus décanté dans le verbe et dans l'art, plus simple de ton, Jean est tour-à-tour persuasif, pathétique, majestueux.

[PAGE 6] Ce directeur de conscience sait, avec la même pénétration, diriger et conseiller une âme, retourner une foule, dominer un tumulte, conduire une assemblée, comme sans effort, par une grâce qui lui est innée. Le petit peuple qui a l'intuition des simples ne s'y est pas trompé : d'emblée il a compris qu'il était considéré, aimé.

*

Pasteur, Jean Chrysostome comme Ambroise et Augustin, a préparé les catéchumènes d'Antioche et de Constantinople au baptême. Au cours de la vigile pascale de 404, l'empereur, poussé par Théophile d'Alexandrie, veut empêcher Jean de procéder au baptême. La troupe, envoyée dans le baptistère, moleste les fidèles et les catéchumènes ; des femmes fuient la piscine sans avoir eu le temps de se revêtir, les eaux baptismales sont empourprées du sang des néophytes. Pâques sanglantes, qui seront suivies par l'exil de l'évêque.

De la catéchèse de Jean nous possédions déjà plusieurs homélies baptismales. Huit autres ont été retrouvées récemment au Mont Athos. Jean Chrysostome nous fournit donc un abondant dossier catéchétique, plus riche pour le baptême que pour l'eucharistie. Sa prédication par ailleurs sur « le repas du Seigneur » est si importante qu'on a pu surnommer Jean « le docteur de l'eucharistie ». A Antioche comme à Constantinople, à la fin de la vigile pascale, le baptême achevé, l'onction du saint-chrême accomplie, la procession des nouveaux chrétiens se forme, toute de blanc vêtue. Les néophytes s'avancent sans bijoux, ni collier, les cheveux couleur de nuit flottant sur une tunique immaculée. Ils pénètrent, avec une légèreté d'elfes, dans la basilique illuminée. Un frisson parcourt l'assemblée.

Chaque famille cherche du regard le parent, le proche, l'ami, dans le cortège qui s'avance. Les néophytes traversent l'allée centrale, montent jusqu'à l'autel et forment une couronne blanche à l'intérieur des chancels, qui enclosent l'autel. Le baptême s'achève en festin eucharistique. La communauté chante le Psaume 22 : « Le Seigneur est mon berger. »

Grégoire de Nysse comme Ambroise interprète ce chant comme une introduction aux mystères.

« Ainsi lavés et marqués du sceau, le peuple s'avance vers l'autel du Christ. Il a hâte de s'approcher du banquet céleste. Il vient donc et trouve l'autel saint tout paré, il s'écrie (avec le psalmiste) : Tu as préparé devant moi une table. Ta coupe déborde d'un breuvage merveilleux » (Ambroise de Milan, Les mystères, 43).

[PAGE 7] Un trait rose dessine l'aurore à l'horizon. Les étoiles scintillent encore dans le ciel limpide d'Antioche. Jean Chrysostome y prend appui, dans une homélie fameuse, pour comparer les néophytes, les nouveaux plants, les nouveaux-nés de l'Église, qu'il appelle « les étoiles de la terre », à celles du ciel : aujourd'hui celles-là brillent d'une lumière plus éclatante. Les dernières s'éteignent avec le jour, les autres, les néophytes, sont les étoiles du matin, qui brillent d'un jour éternel.

La communauté d'Antioche, spontanée et chaleureuse, accueille les nouveaux baptisés par le baiser de paix, un chaste baiser sur la bouche, nous précise Jean Chrysostome, comme le font les Russes aujourd'hui encore. Baiser, qui est à la fois accueil des nouveaux membres et réconciliation indispensable, pour s'approcher de l'autel, afin que notre offrande soit agréée. Comment communier au corps du Christ « sans sceller le lien qui le constitue » (Cyrille de Jérsualem, Catéchèse 23).

Les Orientaux, pour respecter l'unité de l'action liturgique, placent toujours le baiser de paix avant la grande prière eucharistique. Chez eux, il scelle et conclut la liturgie de la parole. L'Afrique et Rome, en revanche, dès le 4e siècle, le placent après la prière eucharistique et le conçoivent comme une préparation immédiate à la communion.

Les jours de baptême, surtout après la longue veillée pascale, il n'y a pas de liturgie de la parole, pas d'homélie. L'évêque explique les rites de la messe, au cours de la semaine pascale. Il ne faudrait d'ailleurs pas juxtaposer liturgie de la parole et liturgie du pain, encore que la première ne soit pas nécessairement suivie de la seconde. « Vouloir les séparer à nouveau serait une régression absurde », dit le Père Louis Bouyer.

L'iconographie, la mosaïque de Kiev par exemple, présente prédication et célébration comme « deux tables inséparables, où le même pain de vie nous est donné. » La Parole annoncée s'achève et se réalise dans le Verbe fait chair, eucharistiée. Irénée nous a montré, l'an dernier, l'unité, dans une même économie du salut.

La structure de la liturgie du pain, la messe des fidèles, est nettement dessinée par les récits évangéliques de l'institution : « Jésus prit du pain, prononça une bénédiction (eucharistie), le rompit, et le distribua. » Ce schème forme le noyau de toutes les liturgies de l'Orient et de l'Occident.

Le silence une fois rétabli dans l'assemblée, l'évêque invite alors comme aujourd'hui encoreà élever les cœurs, sursum corda, pour respirer à la hauteur « des saints mystères », au niveau céleste où se joue la liturgie. Le célébrant, au nom de l'assemblée, adresse sa prière au Père. L'évêque dit « Nous », car « est la langue commune de l'Église, quand il offre l'oblation et immole le sacrifice de la communauté. »

Au milieu du 2e siècle, Justin présente en ces termes la prière eucharistique : « Celui qui préside adresse semblablement prières et action de graces, autant qu'il a force. Et tout le peuple répond l'acclamation : Amen » (Première Apologie, 67, 5). L'essentiel y est dit. Encore faut-il l'expliciter.

[PAGE 8] En quoi consiste cette prière qui rend grâces et consacre, consacre par une action de grâces, qu'aujourd'hui nous appelons prière eucharistique et nos frères d'Orient « anaphore », l'action d'élever vers Dieu ?

La prière s'ouvre par une préface, mot qui n'exprime pas un simple préliminaire et ne signifie pas « dire avant » mais dire « à haute voix », proclamer. C'est la proclamation des merveilles de Dieu, de la création à l'œuvre du salut, dans une même et unique économie. L'évocation ou mémorial de l'œuvre accomplie s'infléchit en une prière pour son achèvement, « en rassemblant des quatre vents l'Église sanctifiée, dans le royaume que tu lui as préparé », dit la Didachè.

A qui veut, au-delà de toutes les ramifications, de toutes les dérivations des liturgies diverses, en Orient et en Occident, retrouver la ligne primitive, inspirée par la prière juive, l'anaphore des Constitutions apostoliques, appelée « Liturgie clémentine », fournit le modèle le mieux construit. Vous le trouverez dans les Prières des premiers chrétiens.

Cette prière eucharistique, majestueuse, d'une seule coulée, sans retour en arrière, sans répétition, sans interruption, part du Père, qui dévoile son économie, de la création aux mirabilia de l'histoire du salut, passe aux œuvres du Fils, de son enseignement à sa passion et à sa glorification : le mystère pascal, et s'achève dans l'œuvre ecclésiale de l'Esprit, qui sanctifie les oblats et l'assemblée, et mène toute l'histoire à son achèvement.

Vous avez pu remarquer, et nous en avons fait la démonstration ailleurs, la prière eucharistique reprend les thèmes de la catéchèse baptismale (et non pas le contraire). Elle est la confession devenue action de grâces, la foi devenue mystère eucharistique. Elle est la bonne nouvelle devenue sacramentum redemptionis, le sacrement du salut, en qui s'opère l'œuvre de la bienveillance du Père.

Comme l'histoire du salut et la foi baptismale, la prière eucharistique part de Dieu, qui s'avère Père, et ramène à lui l'humanité rassemblée. Ce qu'exprime la salutation de saint Paul, reprise par la liturgie byzantine, aujourd'hui encore, au début de l'anaphore : « La grâce de notre Seigneur Jésus-Christ, centre lumineux de toute la révélation, la tendresse de Dieu-Père, dévoilée en l'amour crucifié, et la communion de l'Esprit saint qui achève l'œuvre trinitaire, soient avec vous tous ! » (2 Co 13, 13).

L'Église ancienne ne dissèque pas l'anaphore, elle ne cherche pas à trouver les paroles essentielles, comme le fera la scolastique : pour elle la prière eucharistique dans sa totalité et dans son déroulement est consécratoire. Et non pas simplement les paroles de la Cène. Ce qui permet à la liturgie d'Orient de respecter l'admirable économie trinitaire, dans la coulée d'une prière unique.

A cette prière du célébrant, dite et proclamée au nom de toute l'assemblée, le peuple réuni dit l'Amen de l'acquiescement, dans un tonnerre de Dieu, ajoute Jérôme.

Suit la fraction du pain, et, dès le 4e siècle, le Notre Père, la prière des fils et des filles de Dieu, rassemblés par le Père. La prière du baptême devient la prière de l'eucharistie. Le célébrant dit : [PAGE 9] « Les choses saintes pour ceux qui sont saints ! » Et le peuple répond : « Un seul est saint, un seul est Seigneur, Jésus-Christ. »

L'évêque communie et, par ordre, les prêtres, les diacres, les néophytes, les autres fidèles. Le célébrant donne le pain consacré, en disant : « Le corps du Christ. »

« Quand tu approches, dit Cyrille de Jérusalem, ne t'avance pas en tendant les paumes des mains, n'écarte pas les doigts ; place la main gauche sous la droite, pour en faire un trône à celle qui va recevoir le Roi. Reçois dans le creux de la main le corps du Christ, en disant : Amen. »

Nous savons combien saint Augustin aimait à commenter cet Amen du communiant. « A ce que vous êtes, vous répondez Amen. Sois un membre du Christ, afin que ton Amen soit vrai ! » (Sermon 272). Et dans la Cité de Dieu, il précise en théologien : « Voici le sacrifice des chrétiens : être tous un seul corps en Jésus-Christ » (X, 6).

Pendant la communion, on chante un Psaume approprié, parfois une antienne eucharistique. A Jérusalem, c'est le Psaume 33 qui est utilisé : « Je bénirai le Seigneur en tout temps. » Et le peuple reprend en refrain : « Goûtez et voyez combien bon est le Seigneur ! » La nuit de Pâques, les néophytes, comme nous l'avons vu, reçoivent un breuvage de fête : du lait mêlé de miel. Il doit évoquer la Terre promise qui s'est ouverte devant eux.

Jean Chrysostome médite sur la tendresse de Dieu, qui se dévoile dans l'eucharistie. « Quel pasteur a jamais nourri ses brebis de sa propre chair ? Que dis-je, un pasteur ! Des mères souvent abandonnent, dès la naissance, des enfants à des nourrices. Jésus-Christ, lui, nous nourrit de son propre sang et nous incorpore à lui. »

Et ailleurs : « Que parlé-je encore de communion ? Nous sommes ce corps même. Qu'est-ce en effet le pain ? Le corps du Christ. Que deviennent les communiants ? Le corps du Christ ; pas plusieurs corps, un seul corps. De même que le pain est fait de beaucoup de grains, si unis que l'on ne les voit plus, alors qu'ils continuent à exister sans que leur distinction apparaisse aux sens, tant ils adhèrent les uns aux autres ; ainsi sommes-nous rattachés au Christ et entre nous. Pourquoi ne témoignons-nous pas la même charité et ne devenons-nous pas, nous aussi, un ? » (In primam epistolam ad Corinthios hom. 24).

L'initiation baptismale à présent est achevée. Entre le Christ et le communiant, entre la Tête et son corps, s'est effectuée une symbiose entre deux vies. Pour décrire cette fusion, les Pères utilisent tour-à-tour la comparaison du feu et du corps, de l'hôte et de la demeure, du chef et de ses membres, de l'époux et de l'épouse. Ce caractère nuptial se réfère à la naissance d'Éve, chair de ma chair, comme l'Église naît, en noces sanglantes ; et à l'idéal matrimonial : deux en une seule chair.

Il serait facile de multiplier les citations où les Pères, Augustin, Jean Chrysostome appliquent les deux expressions bibliques à la communion. « En mangeant la chair de l'eaux, écrit Théodore, en buvant son sang nuptial, ils s'unissent à lui. » Le Cantique des cantiques se prête admirablement à illustrer le [PAGE 10] thème nuptial, déjà rencontré au baptême, plus vrai encore de l'eucharistie, qui mène l'initiation à son achèvement et jusqu'à l'étreinte de Dieu.

Après que néophytes et fidèles ont communié, l'évêque dit une prière finale et renvoie la communauté : « Allez dans la paix du Christ. » Jean Chrysostome dit plus simplement : « Allez en paix. » Néophytes et chrétiens chevronnés s'en retournent, épuisés mais comblés. Tous ont consacré la plus belle de toutes les nuits à célébrer le mystère de la foi. L'aurore se lève sur le jour pascal. La plupart des baptisés retrouvent d'humbles demeures, mais ce jour-là, elles donnent l'hospitalité à leur Seigneur et à leur Dieu. La plus humble chaumière est semée d'étoiles.

Pendant toute la semaine pascale, les néophytes, en vêtements blancs, reviennent à la célébration eucharistique. L'évêque achève sa catéchèse, en expliquant figures bibliques et gestes sacramentels de l'eucharistie. Nous pouvons être surpris que ces explications ne précèdent pas mais suivent la première communion. La raison est simple. Pour l'antiquité chrétienne, l'eucharistie n'est pas une vérité en soi, à part de celles enseignées au cours du carême. Elle est LE sacrement qui contient tout le mystère chrétien, toutes les vérités de la foi. C'était le sens initial de l'antique expression, Mysterium fidei. Non pas un mais LE mystère récapitulatif. La catéchèse, en dévidant l'histoire et les œuvres du salut, avait conduit le catéchumène au cœur du mystère eucharistique. A le creuser, il y trouvera la charte de la perfection et la clef de la vie mystique.

Le dimanche octave de Pâques s'appelle in albis, c'est-à-dire le jour où les néophytes déposent les vêtements blancs. C'est le seuil pour la reprise de la vie quotidienne. Il pouvait sembler aux nouveaux baptisés que la célébration pascale débouchait déjà sur le jour d'éternité. N'était-il pas le huitième jour, au bout de la semaine sabbatique, et donc synonyme d'achèvement et de plénitude ? Il n'en était rien, hélas.

Il s'agissait de reprendre le train de la vie quotidienne, de retourner au travail de tous les jours mais, désormais, le nouveau baptisé pouvait porter au cœur l'éternité de Dieu ; l'espérance reçue lui permettait de percer la nuit du quotidien.

Pasteurs et liturgie recommandaient aux néophytes de vivre l'eucharistie dans l'action de grâces du quotidien. La lumière, qui avait éclairé la nuit pascale, devait transformer toute la vie ; en faire, selon le mot de Clément d'Alexandrie, « un long jour de fête ».

« Si vous demeurez sobres et vigilants, dit Jean Chrysostome, les fêtes se prolongent pour vous, toute la durée du temps. Conservez intact et immaculé votre vêtement nuptial. Votre Époux vous en aimera davantage, votre beauté et votre éclat grandiront de jour en jour et la grdce augmentera au rythme de vos efforts » (Catéchèse VI, 25).

Jean Chrysostome comme Augustin sont visiblement préoccupés de voir ces hommes, ces femmes, ces jeunes, reprendre la vie d'avant, retrouver la grisaille des jours, les dangers et les compromissions de la vie. Tant d'autres baptisés sont allés rejoindre le groupe des médiocres et des tièdes ; quelques-uns se sont [PAGE 11] éloignés définitivement. Une dernière fois, le pasteur les exhorte :

« Respirez à la hauteur de votre dignité, mes bien-aimés ! On vous appelle fidèles, vivez la fidélité. Ne vous mêlez pas à la promiscuité de la foule des mauvais chrétiens. Écoutez ce que je vous dis : Soyez grain et non pas paille. Regardez les bons, suivez leur exemple. Qui se ressemble s'assemble ! »

Une autre année, l'évêque d'Hippone recommande aux néophytes d'emporter sur la route l'Alleluia pascal.

« Alleluia signifie Louez le Seigneur. Louons le Seigneur, frères, par la vie et les lèvres, par le cœur et par la bouche, par la voix et la conduite. Dieu veut que nous disions alleluia, sans qu'il y ait désaccord en celui qui chante. Mettons à l'unisson notre vie et nos lèvres, notre voix et notre conduite.

Chante comme chante le voyageur, chante mais marche. Chante pour soutenir ton effort, ne cultive pas la paresse. Chante et marche. »

« Je vous offrirai, moi votre prêtre, sur l'autel de la terre entière, le travail et la peine du monde. » Ces mots de Teilhard de Chardin veulent décrire ce qu'il appelle « la messe sur le monde ». Non pas contre ou parallèlement à l'eucharistie mais, pour en percevoir les ultimes conséquences, déchiffrer la signification de la matière du pain, transfigurée par l'eucharistie, au point de devenir « corps du Christ », vecteur de sa grâce.

L'eucharistie, comme la croix qui fleurit en arbre de vie, dans l'iconographie des catacombes et des mosaïques, déploie deux dimensions, l'une verticale, l'autre horizontale. Elle trouve sa source dans la tendresse de Dieu, tcl'où elle tire toute sa substance. Ignace d'Antioche l'appelle pour cette raison « agapè », le sacrement de la tendresse.

Tendresse dévoilée douloureusement par Jésus, dans le drame de la croix. « II ne suffit pas de dire, écrit le théologien suédois Anders Nygren, que saint Paul établit un lien entre la notion d'agapè (tendresse) et la théologie de la croix. Elles forment pour lui une seule et même réalité. On ne peut penser l'une, sans évoquer l'autre. Sans la croix du Christ, nous n'aurions jamais été en présence de l'agapè de Dieu. Jamais nous n'en aurions perçu le sens profond. Sans la tendresse de Dieu, la vie du Christ n'aurait jamais abouti à la croix. On ne peut mieux caractériser la pensée paulinienne qu'en parlant de l'agapè de la croix. »

Le drame du calvaire, sacramentalisé dans l'eucharistie, se situe au confluent de deux mouvements, celui de Dieu qui aime l'homme, s'abaisse, se livre totalement dans l'amour désintéressé, gratuit, incompréhensible ; le mouvement du péché qui poursuit son œuvre de mort : ne pouvant atteindre Dieu, il atteint du moins l'Homme-Dieu.

De cette passion tragique et bienheureuse à la fois, l'eucharistie est le mémorial, nous pourrions dire « la mémoire » de l'Église, qui rappelle la route de Dieu vers nous ; et Dieu avec nous sur la route du retour. L'Église rassemble, autour du Christ invisiblement présent, tous les appelés de Dieu, qui marchent vers le royaume.

[PAGE 12] La fraction du pain est donc le sacrement de notre cheminement spirituel, jusqu'à l'union mystique. Avec la communion au corps du Christ commence, selon Grégoire de Nysse, la vie éternelle dont la plénitude ne peut être attendue que dans l'au-delà. Déjà nous en goûtons la saveur. Dès ici-bas, l'extase eucharistique nous en donne un avant-goût, comme tant d'exemples de saints nous le rapportent.

Là Ignace d'Antioche puise la ferveur de son attente et la force de son martyre, le chemin le plus court pour y parvenir. Devenu à son tour « froment de Dieu », sous la morsure des fauves, il veut devenir « le pain Immaculé du Christ » pour la vie incorruptible. En célébrant l'eucharistie sur la tombe des martyrs, l'Église unit deux vies offertes, elle scelle la fusion de deux amours.

Toute la tradition ancienne, reprise par les mystiques du moyen âge et des temps modernes, applique à l'eucharistie ce que chante le Psaume 22 de « la coupe débordante », du vin de « la sobre ivresse ». Déjà Cyprien de Carthage pouvait écrire : « L'ivresse qui vient du calice du Seigneur n'est pas semblable à l'ivresse du vin profane. Le calice du Seigneur enivre, en effet, de manière à nous laisser la raison, il nous amène à la sagesse de l'Esprit ; par lui chacun de nous quitte le goût des choses profanes pour l'intelligence des choses de Dieu » (Lettre 63,11).

Grégoire de Nysse, en prêchant sur l'Ascension du Christ commente à son tour le Psaume 22 : « Le Seigneur est mon berger », chanté pendant la communion. Il utilise la catéchèse eucharistique et sacramentaire pour décrire l'itinéraire spirituel, jusqu'à l'union et l'extase. « Le vin qui réjouit le cœur de l'homme produit dans l'âme une sorte d'ivresse, il transporte l'esprit de ce qui est passager à ce qui demeure. Celui qui a goûté une telle ivresse a changé l'éphémère contre l'éternel ; il étend à de longs jours sa demeure, dans la maison du Seigneur. »

L'évêque de Nysse rejoint ici l'enseignement johannique : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. » L'évangéliste utilise ici pour la première fois, dans le discours eucharistique, l'expression si prégnante de demeurer. Tout l'itinéraire johannique se ramène à quatre verbes : chercher, trouver, suivre, demeurer.

Celui qui demeure en lui est immunisé contre la mort : l'eucharistie en lui est germe d'incorruptibilité, il possède déjà la vie éternelle et béatifique.

La croix glorieuse du Christ est désormais dressée au carrefour de toutes nos routes, à la rencontre des hommes. Les deux bras ouverts veulent étreindre l'humanité entière. Dans la mesure où l'eucharistie nous révèle l'agapè dévoilée dans la passion du Christ, nous prenons conscience de l'amour au travail, au secret de nos cœurs. Dans la souffrance naît la charité. Le message perçu dans la foi doit à son tour fleurir en charité vécue. Il nous faut désormais « vivre l'amour des autres ».

L'attente du Seigneur que nous devons proclamer à chaque célébration eucharistique peut-elle mettre en veilleuse le souci du monde, l'angoisse de son [PAGE 13] attente ? Serions-nous parmi ces naïfs qui, à l'heure des échéances, demandent au Seigneur ce qu'ils auraient dû faire de leur vie ? « La loi d'un pauvre chrétien, disait Bernanos, c'est précisément de donner ce qu'il n'a pas, ou plus exactement ce qui ne lui appartient pas. »

Il existe deux formes d'infidélité à la Cène du Seigneur, l'inconséquence des chrétiens qui ferment leur cœur à ceux qu'ils ontrencontrés dans « le corps du Christ », et l'athéisme d'un progrès social qui occulte la visite de Dieu. Les premiers « mangent leur jugement », dit saint Paul, c'est-à-dire : le pain reçu et non partagé met en contradiction leur confession et leur action, leur foi et leur vie.

Aux chrétiens qui se jettent dans l'action sociale, qui luttent contre toutes les formes de l'injustice, l'eucharistie rappelle que l'effort social lui-même n'est pas une fin en soi : le paradis social devient un désert spirituel, si Dieu en est absent. Construire un monde, sans lui insuffler la charité du Christ, c'est encore construire une prison et non le royaume, que nous recevons comme un présent.

L'eucharistie nous apprend enfin que la charité ne se pèse pas au poids des réalisations et de son efficacité, mais de l'amour qui l'habite et seul la transfigure ; elle peut même comme la croix être un échec : elle a toujours l'efficacité de la bienheureuse passion du Christ.

Peu de pasteurs ont mieux dégagé que Jean Chrysostome la leçon du « pain partagé », lancinant appel à tous les communiants d'imiter le Christ d'Enunaiis. « Le Christ nous a invités à sa table, dit-il, il nous a vêtus, quand nous étions nus, et nous ne l'accueillons pas quand il passe. Il nous a fait boire à sa coupe, et nous lui refusons un verre d'eau fraîche. »

Plus incisif encore, l'évêque de Constantinople s'écrie un jour : Tu vénères l'autel de l'Église, lorsque le corps du Christ y descend. Mais l'autre, qui est le corps du Christ, tu le négliges et tu restes indifférent quand il périt. »

« Cet autel, tu peux le voir dressé partout dans les ruelles et sur les places ; à chaque heure, tu dois y porter l'offrande ; car là est le lieu du sacrifice. Et comme le prêtre, debout à l'autel, appelle l'Esprit, de même toi aussi, tu appelles l'Esprit comme une huile répandue en abondance, par tes paroles et par tes actions. Toutes les fois que tu vois un pauvre avec foi, songe que tu as un autel, sous tes yeux. »

Loin de l'en distraire, la messe plonge le chrétien dans le drame de son temps, dans l'épaisseur de la souffrance humaine. Combien serait hypocrite le fidèle qui demanderait à Dieu « le pain quotidien », en oubliant que la moitié du globe terrestre meurt de faim. Douze millions d'enfants, nous rapportait-on récemment, meurent chaque année, faute de ce pain-là, que les pays repus, nous, nous jetons aux poubelles. « Avec les poubelles d'Europe, nous disait le Secours catholique, on ferait vivre trois villes du Tiers-monde ! »

A qui veut sonder l'inépuisable mystère de l'eucharistie, la fontaine jaillissante de la tendresse de Dieu se révèle. Et son eau doit couler pour ne pas [PAGE 14] croupir, se répandre et non pas se thésauriser. En d'autres termes, vivre nous aussi l'amour des autres. « où il n'y a pas d'amour, dit Jean de la Croix, dans une lettre, mettez-y l'amour et vous y trouverez l'amour. »

Nous voilà parvenus au bout de l'initiation chrétienne et à la fm de nos deux séries de conférences sur les Pères de notre foi. Il nous faut vivre à présent, dans le quotidien, ce mystère entrevu. Tout le temps chrétien est rythmé par l'eucharistie, celle de nos célébrations pascales, celle de nos réunions dominicales, celle de tous les jours, si nous sommes attentifs.

A deux hommes découragés, sans espérance, le Christ sur la route d'Emmaüs découvre le sens des Écritures. Puis dans l'auberge, il leur rompt le pain. A ce geste, à ce simple geste mais qui dit tout, ils ont reconnu le Seigneur… et repris la route pour allumer un feu de joie, qui éclaire et réchauffe désormais le monde.

 

Suggestions de lecture :

Jean Chrysostome, L'eucharistie, école de vie, Les Pères dans la foi 99
Jean Chrysostome, Trois sermons catéchétiques, dans Le baptême d'après les Pères de l'Église, Lettres chrétiennes 1
Et de nombreux autres textes de Jean Chrysostome dans nos collections et dans la collection Sources Chrétiennes

Les enregistrements audio des deux séries de conférences de carême prêchées par A.-G. Hamman à Notre-Dame de Paris peuvent être obtenus sur CD pour 50 euros auprès du site du Carmel de Saint-Sever.